Répondre à: Mademoiselle de Park Chan-wook vs. Du Bout des doigts de Sarah Waters (spoilers)

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#34857
Arroway
Maître des clés

Je n’ai pas lu le bouquin, donc je ne réagis qu’en fonction de ce que j’ai vu et perçu du film.

* une sexualité lesbienne (à mon sens, mais je ne suis pas le mieux placé pour en parler) représentée en mode totale complaisance au male gaze (regard masculin hétérosexuel) = gros malaise perso, mais les retours de spectatrices (en particulier concernées en tant que lesbiennes/bi/pan ou simplement ) m’intéressent!
Qu-est-ce qui vous amène à dire que c’est du male gaze ? J’ai trouvé au contraire que c’était hyper centrée sur les meufs, sur leur excitation à chacune et sur leur plaisir. La scène de sexe principale, celle de « l’initiation sexuelle », est doublement ironique. Le but est soit-disant de montrer ce que c’est du sexe hétéro avec coït à l’une des héroïnes, mais les codes sont tout à fait détournés : cuni plutôt que pénétration pénile, image centrée sur la langue Sook-hee qui fait que les spectateurices sont invité-e-s à s’identifier à Hideko qui va recevoir le plaisir. Autrement dit, on se centre sur les plaisirs des femmes, par des femmes. Et la deuxième ironie, c’est qu’en fait l’héroïne n’est pas cette « innocente » qui ne connaît rien au sexe, mais qui découvre quand même le plaisir dans un cadre lesbien, à l’opposé des lectures porno à destination des hommes. Une sorte de revanche, en somme.

* Pour bien insister sur ce double standard (le réal se kiffe en faisant ce qu’il reproche à ses personnages masculins) la scène de sexe finale est une reproduction assez explicite d’une scène lesbienne lue par Hideko pour le public de son oncle dans un des livres porno dont on peut supposer qu’il est écrit par un homme hétéro pour un public d’hommes hétéros.
* sommet d’hypocrisie donc… ou bien (remarque de ma pote de séance que je trouve pertinente) jeu de mise en abîme ironique ou plutôt super cynique, où le réal se représente ou s’identifie au vieil oncle, mais en version beaucoup plus « classe »: comme lui, il a plein de pouvoir, notamment matériel (de la thune) et symbolique: l’oncle est vu comme un patriarche hyper cultivé, célèbre et richissime bibliophile, très pointu dans son domaine avec une collec’ de ouf; le réal de son côté est comme chacune le sait, connu et adulé du pseudo-underground cinéphile du monde entier, et en particulier cannois, pour avoir contribué, avec Tarantino et consorts, à styliser et dépolitiser la violence la plus crue; on peut supposer que ça doit être tellement la classe de participer à ses films que, pour les comédiennes, il devait être difficile de refuser ou négocier les scènes, notamment de sexe très explicites et pas spécialement valorisantes (objectification+++). À noter que ceci est une supposition qui mérite d’être nuancée ou contestée, peut-être que des personnes plus au fait du tournage pourront me dire que les comédiennes sont elles même à l’initiative des scènes de sexe par exemple etc. J’en doute, mais si c’était le cas ça pourrait être du fait qu’elles anticipent le male gaze qui existe de toutes façons et qui conditionne la réception critique du film. Et ça ne change rien à l’effet que me semble avoir le film: renforcer des tropes genrés sexistes et lesbophobes (?).

Je pense que la scène finale est un clin d’oeil. Et qu’il faut le recadrer dans son contexte : c’est le dénouement final du film où après avoir échappé à un vieux mec pervers qui, en quelque sorte, la prostituait de force, à un soit-disant « allié » qui a tenté de la violer, à la police et à l’institution psychiatrique, les deux héroïnes se retrouvent enfin ensemble. L’autre clin d’oeil, c’est que pour s’enfuir, elles se déguisent en couple hétéro (ou frère et sœur ? Je sais plus). En tout cas, il y en a une qui se travestit en mec, et c’est assez intéressant comment encore une fois, des codes masculins sont détournés au profit de l’émancipation des héroïnes.
Il y a très peu de films autant distribués qui mettent en scène deux héroïnes lesbiennes qui s’allient pour s’ émanciper des hommes. Car finalement, contrairement à ce que laisse penser l’intrigue au début, ce n’est pas Fujiwara qui va être le sauveur d’aucune des deux femmes  et alors qu’au début il tente de les dresser l’une contre l’autre, cela échoue et se retourne contre lui.

Il y a une scène très éloquente si on l’interprète dans ce sens: Hideko lit lors d’une séance privée offerte par son oncle à ses clients une scène de sexe sadomaso. La caméra s’arrête sur les visages aux rictus d’excitation des auditeurs. Leur plaisir « imaginaire » me semble ici ridiculisé. Ensuite l’image montre ce qui occupe leurs fantasmes: le corps de Hideko (qui dans la salle de lecture apparaît « inaccessible » sexuellement, se maintient très droite, habillée de façon très pudique) qu’on voit ici nue, attachée, fouettée puis fouettant. Autrement dit: ces hommes sont impuissants, leur plaisir est virtuel et par procuration, ce qui est ridicule (pas très « viril », peut-être?); mais Park Chan-Wook lui ne se contentera pas de cette chaste évocation (celle du texte lu à haute voix), et en faisant mine de ne faire que « représenter des fantasmes », les réalise: il dénude et dirige selon son bon vouloir la comédienne Kim Min-Hee.
Bref, si c’est bien le cas et que, de façon super ironique et subtile (¬_¬), il joue à mettre en scène et à condamner pour de vrai-faux le pouvoir énorme qu’il possède en tant que réalisateur pété de thunes et tellement reconnu que personne ne va oser être la première à l’ouvrir pour le critiquer, c’est juste malsain à souhait (mais si je comprends bien, plutôt il s’en vante, en fait. « ouais j’suis trop creepy et tout le monde me kiffe quand même. vive moi »)

J’ai l’impression en vous lisant que vous faites abstraction du déroulé de l’intrigue du film, et que du coup, à partir du moment où un mec film des scènes érotiques avec des femmes, c’est forcément problématique. Ces scènes de lecture montrent la violence abjecte exercée sur Hideko, la manière dont elle est objectifiée et fantasmée de manière soit-disant « propre et raffinée » par ses messieurs de haute classe qui collectionnent les livres. On pourrait penser que le film se complait là-dedans, mais selon moi ce qui renverse tout, c’est la scène où Sook-Hee et Hideko (encore une fois, une scène où elles s’allient et prennent soin l’une de l’autre) saccagent la bibliothèque. C’est une scène super puissante où des femmes lesbiennes se rebellent contre des siècles d’hétéropatriarcat (symbolisés par les livres) et contre le vieil oncle.

* Les personnages féminins ont très peu d’épaisseur selon moi; même si ce sont les héroïnes, elles sont surtout objectifiées à longueur de film, tout ce qui semble compter c’est leur relation amoureuse (et surtout sexuelle en vrai) et leur rôle de porte-fantasme; sinon, elles servent de faire-valoir pour les deux personnages masculins qui pour le coup sont beaucoup plus « intéressants » (=super dégueu mais c’est toujours quelque chose).
Je ne suis pas d’accord. D’abord parce que leur relation amoureuse (non, pas que sexuelle, il y a de nombreuses scènes qui montrent leur attirance, mais aussi les sentiments et le soin que Sook-Hee apportent à Hideko, sa jalousie envers Fujiwara, etc) est une relation entre femmes. Ensuite, parce que cette relation va être le moteur de leur émancipation mutuelle des hommes. Ensuite, si les mecs hétéros de la salle transposent leurs fantasmes sur les deux héroïnes, ça on n’y peut pas grand-chose. On va pas s’empêcher de montrer des scènes de sexe lesbien sous prétexte qu’à la vision du moindre sein dénudé, les hétéromecs s’excitent…

* la scène finale de torture-porn entre deux hommes, espèce de duel viril catégorie concours de l’ordure la plus décadente, avec pénétration à la perceuse s’il vous plaît et cette réplique ahurissante quand même: « au moins je mourrai avec ma bite entière »… très déplaisante pour moi, mais bref. peut-être que d’autres y trouvent du sens. Mais j’sais pas, j’ai envie de lui dire, Chan-wook, sérieux. cesse de te voiler la face. Tu aimes les hommes. Tu les trouves intéressants, tu aimes qu’ils se tournent autour, se lancent des regards éloquents et aient des dialogues intenses qui parlent souvent de sexe. Leur pénis est pour toi un aspect important du pouvoir que tu leur confères. Bref, tu veux pas arrêter avec les scènes de vengeance gore et plutôt montrer du sexe gay décomplexé et peut-être un peu BDSM?? (et au passage t’abstenir d’utiliser des persos féminins sans substance comme alibi?) Désolé mais j’ai trop l’impression que c’est du grand refoulement cette histoire. En vrai Fujiwara et l’oncle ont juste l’air de se trouver trop sulfureux l’un l’autre, à jouer au concours de qui c’est qu’à la plus grosse amoralité.

Je sais pas pour l’histoire du refoulement, mais la réplique « au moins je mourrai avec ma bite entière » est juste géniale (même si perso j’aurais pu me passer des scènes de torture que j’ai à peine pu regarder). Cette réplique, ça résume le coeur de la construction d’une certaine masculinité : qu’importe le reste, l’intrégrité et l’honneur restent intactent si la bitte l’est. On est quand même à un moment du film où Fukiwara a échoué dans son intrigue, a tenté de violer Hideko sans succès, et que l’objet de son « amour » s’est fait la malle avec une femme. Quelque part, il s’est déjà bien fait émasculé selon les termes de l’hétéropatriarcat. Cette scène finale illustre l’annihilation mutuelle des deux mecs dégueulasses du film, ce qui est assez intelligent puisqu’elle montre comment la violence patriarcale qui est exercée par les hommes se retournent aussi contre eux (ce qui évite au passage tous les problèmes que peuvent avoir les intrigues de « rape and revenge » où les héroïnes se vengent des hommes en utilisant cette même violence ; ici, ce n’est pas le cas, les hommes s’auto-détruisent).

* En fait les 2 scènes finales sont assez emblématiques.
Dans l’une, les deux hommes se confrontent dans un jeu de pouvoir où celui qui possède une potentielle histoire de cul à raconter semble avoir l’ascendant sur celui qui tient le massicot et est en train de lui élaguer la main doigt par doigt; bref, des personnages très, hum, farfelus mais plein de ressources et d’inventivité dans le farfelisme, et dont les actions ne se résument pas à leur sensualité.

Oui, mais l’utilisation de cette histoire de cul de Fujiwara est précisément instrumentalisée pour amener le vieil oncle à sa perte : finalement, sa concupiscence et son voyeurisme, ce qui lui confèraient son statut social envers les autres hommes lors des soirées lectures qu’il organisait, provoquent sa mort puisqu’il ne voit pas venir le stratagème de Fujiwara qui le manipule.

Et dans l’autre, les deux femmes, après avoir il est vrai fait preuve d’audace et d’indépendance pour s’échapper (mais ça me semble très peu mis en valeur) (et franchement la fausse moustache c’est pas ouf transcendant narrativement comme stratagème) font du sexe super « esthétique » (dans une esthétique normée mainstream hétérosexiste s’entend) mettant en valeur leur corps parfaits et leurs petits gémissements très féminins en suivant un script écrit pour elles par un homme hétéro dans un livre porno. paie ta conclusion bébé.

C’est quoi pour vous les éléments de cette « esthétique normée mainstream hétérosexiste » qui sont présents dans cette scène finale ? Pourquoi sont gênants ces « petits gémissements très féminins » (et pourquoi c’est problématique que ça soit « très féminins ») ?

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