Accueil » Tous les articles » Cinéma, Films d'animation, Tous les articles » Disney : Empire, Marchandise, Idéologie (Partie 3/5: Les « utopies » de Disney)

Disney : Empire, Marchandise, Idéologie (Partie 3/5: Les « utopies » de Disney)

 Celbration

Cet article va se focaliser sur les « espaces d’utopie » créés par Disney, et comment ces espaces posent certaines questions politiques. En effet, le fait même d’acheter un terrain et créer des espaces qui vont accueillir des centaines, des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes n’est pas anodin, et relève déjà d’une puissance économique inouïe, les coûts étant bien entendu colossaux.

La question qui me vient personnellement immédiatement à l’esprit est : Pourquoi ? Pourquoi créer une ville ? Pourquoi créer des parcs d’attraction ? Quelles sont les possibilités politiques que ces lieux offrent ? De quelle stratégie, ou ensemble de stratégies, relèvent-ils ?

*

Celebration : la communauté selon Disney

*

Celebration, si l’on en croit Bob Shinn, un ex-vice-président de Walt Disney Imagineering, a été conçu comme réalisant « L’idéal de Walt d’une ville de demain… Avec Célébration, nous rendons quelque chose, essayant d’être des pionniers dans l’amélioration de la vie de famille Américaine, de leur éducation et de leur santé »1

Celebration est peut-être la culmination des volontés quelque peu totalitaires de Disney. C’est une ville entière, d’environ dix mille habitant-e-s, qui est gérée dans sa quasi-totalité par Disney. Les maisons, dont la moins chère coûte environ 80,000 dollars et les plus chères se vendent à plus d’un million de dollars, sont bâties sur des parcelles d’un huitième d’hectare, qui ont coûté chacune à Disney environ 25 dollars lorsqu’il a acheté à l’État de Floride dans les années soixante les quelques 13,500 hectares sur lesquels sont maintenant bâtis Celebration. Dans l’élaboration de ce projet, Disney a payé 300,000 dollars au comté d’Osceola pour être exempté de l’obligation de bâtir des « habitations abordables pour les revenues faibles », prévues par la loi, ce qui de fait exclut la vaste majorité des salarié-e-s du Disneyland qui se trouve à quelques kilomètres de là.

L’on est donc dans une ville pour personnes riches ou très riches, loin du terrible désordre des espaces urbains, de la criminalité et de la perte des valeurs qui va avec… C’est d’ailleurs implicitement sur cette vision des centres urbains (qu’on peut largement qualifier de caricaturale) que Disney a joué dans ses vidéos promotionnelles de la ville, en l’opposant à une vision « made in Disney » du monde: « Il y a un endroit qui vous renvoie à ce temps de l’innocence… un endroit fait de pommes au caramel et de barbe à papa, de châteaux secrets et de jeu de marelle dans la rue. Cette endroit est de nouveau là, dans une nouvelle ville qui s’appelle Celebration. »

La ville de Celebration a été félicitée et montrée en exemple pour sa prise en compte de la diversité et de la mixité… de styles architecturaux. En effet, la population de Celebration est à plus de 90% blanche. Et comme je l’ai dit plus haut, la diversité ne veut pas dire diversité de revenus.

Celebration fait appel à une vision nostalgique du passé comme étant un temps plus sûr, où les valeurs de communauté avaient un sens, et promeut une définition d’une communauté accueillante et chaleureuse comme étant principalement blanche et bourgeoise (middle-class).

Je cite Henry Giroux et Grace Pollock dans The Mouse That Roared : « Prenant corps dans une communauté vivante, toutes les valeurs traditionnellement associées à la marque Disney se verraient attribuées un nouveau sens et une nouvelle légitimité. L’innocence, l’allégresse, la vie de famille (et un refuge qui sert d’échappatoire d’à la fois le désordre de classe et de « race » que représentent les espaces urbains et de l’aliénation des banlieues), étaient maintenant disponible tel un produit marchandisé qu’on pourrait désormais acheter. »

La vision de « communauté » de Disney peut en effet laisser pantois, et vivre à Celebration comporte un certain nombre de sacrifices.

La vaste majorité de la ville, de l’architecture à l’horticulture, est planifiée et contrôlée par Disney. Les habitant-e-s de Celebration ne doivent pas accrocher leur linge dehors, doivent garder leur pelouse tondue, ne doivent pas vivre ailleurs pendant plus de 3 mois de l’année, ne peuvent mettre que des rideaux blancs aux fenêtres, et ne peuvent peindre leurs maisons qu’avec des couleurs approuvées par Disney. Disney va même jusqu’à vouloir contrôler la vie privée des habitant-e-s, stipulant que seulement deux personnes maximum peuvent dormir dans la même pièce. Lorsque un reporter du New York Times a questionné un des urbanistes de Disney sur toutes ces réglementations, il a répondu : « La discipline stricte peut vous rendre libre. » (Regimentation can release you)

Non, nous ne sommes pas dans un livre d’Orwell, nous sommes juste chez Disney…

La « communauté » tel que l’entend Disney est un peu à l’image de son entreprise : hautement hiérarchique, sans retours démocratiques, où la communauté est surtout une question d’image qui tourne autour de la régulation, de la conformité, et de la sécurité. Nous sommes ici très loin de la spontanéité et de l’imprévisibilité de la vie et des relations démocratiques (bon certes, ça dépend de quelle définition de démocratie on parle). Disney se garde bien, dans les publicités pour Celebration, de parler de cet aspect de la vie municipale de la ville, ce qui montre bien que Disney se rend compte que ce n’est peut-être pas la facette la plus attrayante de leur ville.

Comme l’écrit Tom Vanderbilt dans son article « Michey Mouse goes to town(s) » du 28 août 1995 dans The Nation : « [Celebration] est basée sur l’idée que les citoyens n’aient pas de contrôle sur les personnes qui planifient, gèrent et dirigent la politique de la ville ». Chez Disney, l’on appelle ça « family-friendly planning » (l’organisation favorable à la famille). La « communauté » marchandisée par Disney n’a donc rien à voir avec la construction active de structures démocratiques, la promotion de la diversité culturelle, ou le fait de s’attaquer à des problèmes sociaux urgents. Comme le dit Evan McKenzie, derrière une ville comme Celebration se cache l’idée que « Je vais quitter les États-Unis pour aller dans ce royaume magique où il n’y a pas de crime, avec que des gens comme moi »2

Il me semble intéressant de se demander : d’où viennent de telles idées, et sur quoi reposent-elles ? Frank Furedi esquisse une réponse lorsqu’il explique : « La sûreté personnelle est une industrie en pleine expansion… Des passions qui étaient jadis investies dans la lutte pour changer le monde (ou le garder tel quel) sont maintenant dévouées à s’assurer que nous sommes en sécurité. »3 Autrement dit nous vivons de plus en plus dans une culture qui promeut l’intérêt de soi (pensé à travers la consommation à outrance) bien plus que des valeurs sociales de solidarité et de luttes collectives. Une ville comme Celebration semble être un symbole particulièrement percutant de cet aspect de la culture dominante, tellement elle atomise ses habitants dans des cycles vicieux d’aspiration à une vie prospère qui demande un temps de travail plus long et une accumulation de dettes… tout ça ne laissant pas beaucoup de place à des interactions citoyennes (ou politiques et militantes) dans la communauté, sauf dans les rôles restreints de consommateurs/trices et de travailleurs/euses.

 *

Une pédagogie en trompe l’œil…

 *

Ces aspects des idées sous-jacentes à Celebration peuvent apparaître au premier abord en contradiction avec les idées qui sont censées être défendues par l’école de Celebration, pensée selon un modèle « innovateur » avec une « pédagogie alternative ». Cependant, il n’en est rien. Cette pédagogie s’est appuyée sur la psychologie éducationnelle, qui n’a rien ou alors très peu à dire sur les relations entre l’école et la société, ni sur comment l’éducation, à travers les différents procédés qui façonnent ce qui sera considéré comme l’autorité et les connaissances « légitimes », produit des relations de pouvoir au plan inter-individuel ainsi que social.

Pour cela, Disney a beaucoup fait appel à deux « experts » de l’éducation: Howard Gardner, qui s’appuie principalement sur les notions d’intelligences et de compréhensions multiples et sur le fait que les profs devraient adapter les contenus pour les élèves selon des découpages très stricts qui sont définis par les « experts », et William Glassner, qui dédouble cette approche d’une dimension psycho-thérapeutique.

La première approche s’imbrique très bien avec l’idée de créer des travailleurs-euses flexibles, efficaces, innovant-e-s et autonomes. Les « compréhensions multiples », ici, ne sont pas à mettre en relation avec la critique, mais plutôt avec la solution de problèmes. La relation entre la connaissance et le pouvoir est abordée de façon purement stratégique (afin de maximiser un rendement), et non pas éthique (afin de, par exemple, questionner la notion de rendement). Les connaissances, chez Gardner, n’ont pas à être utilisées dans le but de s’opposer à des injustices criantes dans une société fondée sur des inégalités structurales, mais doivent plutôt être utilisées pour s’adapter au « changement » (sans se soucier d’où vient ce « changement ») en faisant preuve de vitesse, d’innovation et de polyvalence.

Le deuxième approche met l’accent sur la relation entre les éducateurs-trices et les élèves. L’école doit être un lieu où la découverte de soi et la pertinence (notions pré-définies par l’éducateur, et non les élèves) sont au cœur de l’éducation. Glassner a écrit plusieurs livres en montrant comment son approche s’imbrique très bien avec les styles de management japonais (tels qu’ils sont décrits par Deming, en tout cas), dans le but de faire comprendre comment cette méthode peut amener les travailleurs-euses à produire « la qualité de travail dont les entreprises savent qu’elles ont besoin pour être compétitives »4

Autrement dit, sous couvert d’innovation et de pédagogie révolutionnaire, Disney cherche à éduquer les enfants en usant des théories dernier cri (notamment dans les neuro-sciences) et en les appliquant à l’éducation, sans pour autant chercher à promouvoir une éducation qui inciterait les élèves a développer un regard critique sur le monde, et, qui sait, sur Disney lui-même…

Je cite The Mouse That Roared: « Déconnectées comme elles le sont de toutes considérations politiques, les pédagogies telles que celle de Glassner qui fétichisent « l’utilité » et « la pertinence » tendent à se focaliser sur « les besoins » des élèves, pour qu’illes puissent être redirigé-e-s, surveillé-e-s, et manipulé-e-s plutôt que de réfléchir à ce que cela veut dire que d’éduquer les enfants à devenir des agent-e-s démocratiques attentives-ifs à la manière dont le personnel et le social interagissent au sein des champs beaucoup plus larges que sont le pouvoir, la gouvernance, et le regard critique des actrices-eurs sociaux. »

La « pédagogie Disney », n’a donc rien (ou alors très peu) d’une pédagogie révolutionnaire, ni même critique. C’est une pédagogie qui vise à produire des élèves et des travailleuses-eurs formé-e-s à s’adapter au monde plutôt qu’à le transformer, et ce dans la continuité des logiques capitalistes et marchandes qui sont le cœur de l’entreprise Disney.

Il est intéressant de noter, et assez ironique aussi, que les parents de la ville de Celebration n’ont pas voulu de cette « nouvelle pédagogie », qu’illes considéraient comme trop laxiste et s’appuyant sur des valeurs qui n’étaient pas celles qu’illes voulaient trouver en venant à Celebration : la discipline, le travail, des pédagogies traditionnelles, rigides.

 *

 *

DisneyLands: entre flexibilité libérale et propagande politique

**

Disneyland Paris Magic Christmas Season Launch *

*

Lorsque DisneyLand Paris a ouvert ses portes en 1995, il s’appelait Euro Disney, et a de suite subi les assauts d’une partie de l’élite française qui s’offusquait que « notre fabuleuse et profonde culture française » puisse être souillée par « cette superficialité américaine ». Dans ce dialogue là, difficile de prendre parti, tellement les a prioris des un-e-s et des autres me semblent peu pertinents ou intéressants.

Mais ce n’est pas toute l’histoire, car Euro Disney a connu, dans un premier temps, de nombreux problèmes liés à son incapacité à s’adapter à la culture française. Euro Disney refusait par exemple de servir de l’alcool, en invoquant son image de divertissement sain et familial, ignorant ou en tout cas en ne respectant pas la tradition française de boire du vin pendant le repas. Après avoir perdu 34 millions de dollars dans les six premier mois, Disney capitula. De même, sa politique (toujours à l’œuvre dans les autres Disneylands) de ne pas autoriser à ses employé-e-s de porter des piercings, du maquillage, d’interdire la pilosité faciale a été jugé scandaleuse par celleux-ci et les syndicats, et après des centaines de démissions, Disney capitula également. Le nom, aussi, Euro Disney, qui même à l’époque renvoyait à une valeur marchande, dut être changé pour essayer de faire oublier l’image qui était faite du parc d’attraction comme un « symbole d’hégémonie culturelle Américain ».

Les parcs d’attraction à Hong-Kong et au Japon sont des exemples encore plus frappant de cette capacité à se mouler aux exigences des cultures locales.

*

S’adapter aux cultures locales…

*

Le parc d’attraction à Tokyo est entièrement la propriété d’une entreprise Japonaise, Oriental Land Company, et Disney ne gagne que 10% des recettes des entrées et 5% des recettes de la nourriture et des boissons5.

Cette autonomie du management du parc d’attraction par rapport à Disney, qui lui permet de s’adapter de façon encore plus flexible aux habitudes de consommation locales (et ce malgré le fait que DisneyLand Tokyo soit présenté comme étant une « copie à 100% de l’original »), est peut-être ce qui fait de lui l’un des parcs d’attractions les plus rentables et les plus fréquentés au monde.

Également, Disney ne rechigne pas à entrer en partenariat avec des gouvernements, lorsque ces partenariats leur sont bénéfiques. Ainsi, DisneyLand Hong-Kong a été payé à 80% par le gouvernement (donc les contribuables), soit 2,9 milliards de dollars, alors qu’il ne détient pourtant que 57% des parts de l’entreprise. Tout ça a pour effet de réduire les risques financiers pour Disney (et donc, selon la très en vogue maxime néolibérale de « privatiser les gains, socialiser les pertes »), de les augmenter pour les contribuables, ainsi que de donner au gouvernement un intérêt à ce que le parc soit rentable.

Disney a également fait attention à ne pas reproduire les erreurs d’Euro Disney. Prenant en compte la culture locale, ils ont embauché un maître en feng shui pour aider à l’emménagement du parc. Ils ont aussi emménagé le parc de façon à prendre en compte les superstitions des chinois-es, comme par exemple éviter le chiffre 4.

Disney voit le parc d’attraction à Hong-Kong comme une porte d’entrée importante dans le marché chinois, qui historiquement a été un marché fermé aux pourvoyeur de culture Américaine. Ceci dit Disney y est déjà assez présent, vu qu’il possède 4200 rayons dans des magasins en Chine. Également, en anticipation de l’ouverture de DisneyLand Shanghai, Disney est entré en partenariat (dans un «processus de construction de la marque ») avec le China’s Communist Youth League. Mickey Mouse avec une étoile rouge sur le torse, c’est quand même la classe…

*

L’on voit ici que dans une certaine mesure, ce qui importe à Disney (et c’est vrai pour le capitalisme néo-libéral au sens large) n’est pas tant d’exporter une certaine hégémonie culturelle partout où ils vont, mais bien plutôt de créer des empires marchands, basés sur la prémisse (qui elle par contre est absolument intouchable) que tout est marchandisable, partout où il y en a le potentiel.

La Chine étant un marché absolument gigantesque à exploiter, Disney, semble-t-il, est prêt à faire des films qui prennent en compte les spécificités du contexte socio-culturel en Chine (mais peut-être que cela s’explique aussi par une censure d’état a priori assez stricte) et nous (ou plutôt leur) racontent des histoires qui semblent plutôt glorifier le collectivisme et la solidarité (comme leur film Le Secret de La Gourde Magique, même si l’on est assez loin d’un film radicalement anti-capitaliste tout de même) plutôt que les films « pour public occidental » qui font tout sauf glorifier le collectivisme et la solidarité pour au contraire se concentrer bien souvent sur un individualisme conquérant.

Cet aspect de Disney, qui semble en tension si ce n’est en contradiction avec sa tendance à neutraliser les idées progressistes (notamment en terme de rapports sociaux de sexes) dans leurs films, peut éventuellement s’expliquer, comme j’ai essayé de le faire dans l’article précédent (mais en étant dans la conjecture), par la différence entre les départements artistiques et commerciaux de Disney. Un film comme Le Secret de la Gourde Magique (qui fut d’ailleurs un flop commercial en Chine, faisant des rentrées médiocres au box-office chinois de cette année-là6), étant clairement un film destiné quasiment uniquement pour un marché spécifique, serait donc « taillé sur mesure » pour ce marché là. Le film n’a même pas bénéficié d’une sortie internationale dans les cinémas, d’ailleurs, et était produit en collaboration avec deux boîtes de production chinoises7.

Je pense aussi qu’il est possible que nous ayons affaire à une stratégie de longue durée qui consiste à vouloir dans un premier temps investir à n’importe quel coût un marché perçu comme potentiellement extrêmement lucratif, quitte à dans un second temps (comme avec le lobbying aux USA) tenter d’influencer les structures économiques et politiques en place pour être sûr d’évoluer dans un contexte qui les favorise au maximum (le néo-libéralisme aux États-Unis et ailleurs).

*

…Sans oublier de revisiter l’histoire

 *

Tout ça étant dit, les DisneyLands correspondent aussi clairement à une volonté de dépolitisation historique. En effet, la façon dont l’histoire des États-Unis a été traitée dans les parcs d’attractions Disney n’est pas sans poser question.

A travers les attractions « Main Street USA », « Adventureland », « Frontierland » et même le rétro-futuriste « Tomorrowland », Disney peint un portrait du passé des États-Unis bien particulier. Selon les mots de Eisner, l’ex-PDG de Disney : « Nous voyons l’Amérique de Disney comme un lieu où les gens peuvent célébrer l’Amérique, son peuple, ses luttes, ses victoires, son courage, ses revers, sa diversité, son héroïsme, son dynamisme, son pluralisme, sa créativité, son allégresse, sa compassion, sa vertu, sa tolérance. Ce parc se fait pour créer de l’intérêt pour notre riche passé ». Nulle part dans la version de l’Histoire de Disney ne peut-on lire ou apprendre quoi que ce soit sur le génocide des amérindien-ne-s par les colons blancs, les luttes des travailleurs-euses pour des choses comme la journée de huit heures, les attaques sur les immigré-e-s, l’esclavage et la ségrégation, la bombe atomique ou l’ère Mac Carthy et les « chasses aux communistes ».

Comme l’écrit Mike Wallace dans son livre « Mickey Mouse History » : « Cette version de l’Histoire a été blanchie, prétendument pour ne pas bouleverser et rebuter les visiteurs . Comme l’a noté John Hench : « Walt voulait rassurer les gens ».

Mike Wallace a donc élaboré un terme sarcastique pour cette fusion de la culture d’entreprise et de l’éducation que l’on peut voir à l’œuvre dans la simplification outrageuse et la commercialisation du passé : mickey mouse history.

En effet, la ré-écriture historique à l’œuvre dans les parcs Disney offre à voir aux client-e-s une histoire aseptisée, une histoire « sans classes, sans conflits, sans crimes, un monde de consommation continuelle, un supermarché de l’amusement (supermarket of fun) »8

 *

La Disneyization de la société

 *

Un autre aspect dérangeant des parcs Disney, c’est leur façon d’influencer un certain rapport à la consommation et à la culture.

Dans son livre « The Disneyization of Society », Alan Bryman appelle « Disneyisation » le procédé qui consiste à appliquer les attributs qui caractérisent les parcs d’attraction (basé donc sur des narrations cinématographiques et un sens du spectaculaire) aux espaces et habitudes de consommation quotidiennes. Pour Bryman, le but est de créer une synergie entre la variation dans les produits proposés et « un sens du dramatique » de telle sorte à ce que lae consommatrice-teur « se livre à diverses formes de consommation ». Bryman se focalise sur 4 grands principes qui caractérisent la Disneyisation: la création de thème, la consommation hybride, la marchandisation, et la main d’œuvre performative. Ensemble, ces éléments se focalisent sur « les modes de distribution des biens et des services », afin de mettre en scène cette distribution pour créer une « ambiance du choix ».
Le but ultime de cette mise en scène est de créer des espaces et expériences qui multiplient les opportunités de consommer, cherchent à accroître « l’inclinaison à consommer », et offrent l’illusion d’un « monde de variété et de choix où le consommateur règne en roi ».
La Disneyisation, pour Bryman, reflète des changements larges et systématiques dans les structures sous-jacentes de la production et la consommation culturelle au sein d’un espace marchandisé, dont les parcs d’attraction Disney sont l’exemple type. Selon cette analyse, un espace disneyifié serait un espace qui offre aux individu-e-s une opportunité de personnaliser leurs expériences AU SEIN de limites qui sont dictées par lae créateur-trice mais qui restent cachées.

Un peu comme naviguer sur un site internet qui est très lourdement rempli de liens hypertextes va conditionner les choix que l’on peut faire sur ce site, naviguer un espace disneyifié, selon Bryman, c’est avoir l’illusion du contrôle alors même que l’on est manipulé-e.

Disney a annoncé en 2009 qu’ils allaient adapter leur chaîne de 340 magasins Disney pour émuler un design de parc d’attraction9, et en cela incarner les principes de Disneyification dont parle Bryman. L’opération commerciale, qui « a pour but de pousser les enfants à clamer et crier leur désir de visiter les magasins et de rester plus longtemps », et qui a coûté environ 1 million de dollar par magasin, apparemment fut l’idée de Steve Jobs, qui à l’époque siégeait sur le CA de Disney.
Je cite The Mouse That Roared : « Basé sur le prototype s’appelant Imagination Park, les magasins ont été équipés avec de la technologie interactive afin de créer une « expérience récréative multisensorielle » qui encourage la participation des consommatrices-teurs et qui souligne l’idée de communauté à travers des activités collectives. De cette façon, les consommateurs-trices peuvent créer une narration propre à leur consommation qui fait d’elleux des producteurs-trices de sens et leur donne la capacité de personnaliser leur identité à travers les histoires qui sont créées autour des objets et processus de consommation. »
Ce pouvoir donc, bien que réel, ne peux toutefois évidemment jamais émanciper les individu-e-s des limites bien définies (et très restrictives), de leur place de consommateurs-trices individuel-le-s. Encore une fois, le but est de créer l’illusion du contrôle, au sein d’un espace dont les paramètres sont définis à l’avance.

L’impact de ce modèle sur nos sociétés (à la fois à l’échelle locale et mondiale) est grandissant, et pose à mon avis quelques questions hautement importantes.

Comme nous l’explique Sharon Zukin dans son chapitre (du livre « The culture of cities ») « Learning from Disney World », ce modèle, qui voit les relations humaines comme avant tout régies et régulées par la consommation (consommation qui devient désormais à la fois consommation de produits culturels et un acte “productif” en soi, via « l’intéractivité » de l’acte de consommation), investit de plus en plus des espaces qui étaient originellement pensés et créés comme des « espaces de culture publics », et qui deviennent désormais privatisés, contrôlés et encadrés par une culture d’entreprise. Ces espaces, comprenant aussi biens les centres commerciaux, les sites touristiques ou les centres villes, offrent non seulement donc un espace de loisir (axé autour de la consommation), mais également « préparent les jeunes à la consommation ».

Les stratégies de Disney dans ce domaine sont non seulement un très bon exemple de l’impact de ce modèle, mais sont peut-être les plus géniales, et donc les plus nocives.
En effet, Disney cherche à donner à une population désemparée, frustrée et politiquement aliénée10 des espaces et expériences où leur seront accordées non seulement l’illusion du contrôle, mais également l’illusion d’une fixité et d’une familiarité rassurante dans un contexte où l’incertitude et l’insécurité, eux-mêmes produites par des dislocations sociales et des délocalisations économiques (dont Disney est l’un des premiers coupables), sont devenues la norme.
En effet, nous vivons actuellement dans un contexte (auquel l’empire Disney contribue grandement) où la délocalisation économique afin de fragiliser les travailleurs-euses est devenue la norme, où les gouvernements nationaux deviennent de plus en plus des simples outils des multinationales et l’on voit nos services publics réduits ou privatisés, où les corporations reçoivent des avantages sous formes d’exonération d’impôts ou de sauvetages financiers payés par les contribuables, où des lois sont passées pour déréguler de plus en plus le marché, et où les gouvernements se désistent de leur responsabilité de créer une société plus juste et égalitaire. Dans un tel contexte, il n’est pas très surprenant de voir des individu-e-s trouver du réconfort dans les sens et significations stables qu’illes peuvent attribuer à la marque Disney, ainsi que se tourner vers la consommation pour avoir même un semblant d’autonomie et de pouvoir personnel.

En ce sens, il me semble assez évident que, comme l’explique The Mouse That Roared : « La portée mondiale (de Disney) est équivalent à l’inverse de la démocratisation. C’est une tentative de rétrécir les espaces d’où pourraient émerger la démocratie et où la réflexion et la responsabilisation éthique pourraient avoir lieu, en remplaçant des citoyen-ne-s par des consommateurs-trices et des possibilités d’engagement civique par du « divertissement ».

 *

 *

Nous voyons donc que Disney cherche à faire les deux choses, à la fois (en bonne entreprise capitaliste) faire un maximum de bénéfices ET promouvoir ses valeurs partout où il en a la possibilité, tout en restant assez flexible pour investir les marchés (surtout le marché chinois, que Disney essaye d’investir depuis des décennies) qui demandent une adaptation culturelle particulière.

Ce qu’il est également important à mon avis de prendre en compte ici, c’est que Disney, comme toute entité gigantesque, n’est pas monolithique, et peut à certains moments aller dans des directions contradictoires, comme par exemple produire un film progressiste comme Mulan pour après neutraliser (en faisant preuve d’un conservatisme économique et politique et donc idéologique) ce progressisme dans les produits dérivés, ou alors dans un contexte spécifique, faire un film qui ne correspond pas aux valeurs d’habitude proférées par Disney, dans le but d’investir un marché que Disney estime essentiel pour le futur.

Cette flexibilité de Disney en terme de stratégie de production de marché contraste également de façon assez marquée avec sa politique en ce qui concerne la production de ses marchandises. Comme je l’explicite dans le prochain article, cette politique semble répondre à un seul impératif: trouver la main d’œuvre la plus fragile et la payer le moins possible.

Il est important à mon avis de garder à l’esprit le fait que les DisneyLands et autre Celebration sont des produits qui visent très explicitement à promouvoir l’image de Disney comme étant un sanctuaire de « valeurs familiales », « d’allégresse insouciante », de « magie innocente », et également à dépolitiser des questions politiques (par exemple historiques dans le cas des DisneyLands, ou démocratiques en ce qui concernent Celebration) très importantes. Alors, comme nous l’avons déjà un peu vu, les conditions de travail dans les parcs eux-même n’inspirent pas exactement à « l’allégresse insouciante ». Qui plus est, les conditions de production des produits dérivés (mais pas que) Disney sont à l’exact opposé de tout ça, et il est donc capital pour Disney que le public ne soit pas au courant de cette réalité là, car elle fait voler en mille morceaux cette image que Disney cultive auprès du public.

C’est de cette réalité que traitera le prochain article.

*

*

Liam

*

*

1Cité dans Pollan, « Town-Building »

2Cité dans « Disney Tries To Create The Perfect Community…Blending Old And New In Celebration Florida » CQ Researcher, Mars 21, 1997.

3Frank Furedi dans Culture of Fear cité dans The Mouse that Roared op cit.

4William Glassner, The Control Theory Manager, in « The Mouse That Roared… » op cit.

5Chiffres obtenus dans « Domesticating Disney » Journal of popular culture

6http://archive.newsmax.com/archives/articles/2007/7/9/151802.shtml

7http://en.wikipedia.org/wiki/The_Secret_of_the_Magic_Gourd_%282007_film%29

8Wallace, « Mickey Mouse History »

10Ceci est bien entendu mon analyse, mais j’ai vraiment du mal à voir comment l’on pourrait considérer qu’aujourd’hui les populations occidentales (c’est une généralisation, bien entendu, cela variera de pays à pays) participent pleinement aux décisions et planifications qui affectent (voire structurent) leurs vies, qu’elles aient rapport à l’économie, à l’aménagement des territoires, au monde du travail, de la santé, de l’éducation…

Autres articles en lien :

5 réponses à Disney : Empire, Marchandise, Idéologie (Partie 3/5: Les « utopies » de Disney)

  1. Article très intéressant, bravo.

  2. Une chose est selon moi certaine avec une ville sous cloche de ce genre : l’obligation d’être irréprochable. (selon leurs critères bien entendu)
    Hors dans une « ville témoin » de ce genre, avec le totalitarisme auquel elle est soumise, je suis convaincu que le jour où il arrivera y arrivera un drame ou un crime quel qu’il soit (viol, crime sur mineur, meutre), les gérants auront les moyens de faire en sorte que rien ne sorte de Las Veg… du Monde Merveilleux de Disney pardon.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*