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Moi, moche et méchant… mais Maître magnanime de mes minions

DespicableGruMinions

Je voudrais ici réfléchir sur ces personnages des films Moi, moche et méchant que je trouve personnellement tout à fait hilarants : les « minions ». Personnages plutôt secondaires dans le premier volet, cela ne les a pas empêchés de rencontrer un immense succès auprès du public. Preuve de cette popularité : la campagne publicitaire pour le second opus tournait quasi-exclusivement autour d’eux. Et à ce niveau, Moi, moche et méchant 2 tient toutes ses promesses puisqu’il est un festival quasi-ininterrompu de « minioneries ». Pour couronner le tout, le studio Illumination Entertainment qui était à l’origine des deux premier film a prévu de sortir pour 2014 un film d’animation spécialement dédié aux petites créatures jaunes[1].

Or si ces personnages sont vraiment très drôles et attachants (de mon point de vue en tout cas), la place qu’ils occupent à l’intérieur de l’univers Moi, moche et méchant me semble pouvoir être questionnée, en particulier d’un point de vue politique.

***

Si les français-es transposent assez souvent le nom « minions » qui a été donné à ces créatures dans la VO en « mignons » en s’appuyant sur la phonétique du mot, il faut néanmoins rappeler que « minions » ne signifie pas du tout « mignons » en anglais, mais bien plutôt « sous-fifres » ou « grouillots », c’est-à-dire une manière péjorative de désigner des subalternes.

Et effectivement, si les minions sont sans aucun doute très mignons, ils sont aussi et avant des créatures au service de Gru. Ils sont à la fois ses domestiques (on les voit souvent faire le ménage ou s’occuper des enfants), son armée (comme lorsqu’ils se mettent au garde à vous dans le 2 pour le départ du Dr Nefario), ses ouvriers (quand ils font par exemple tourner l’usine de gelée au début du 2), ou encore ses cobayes lorsqu’il veut faire des expérimentations dangereuses (le sérum anti-gravitationnel ou le « rétrécisseur » dans le 1).

Tout le problème à mon avis là-dedans, c’est que les minions ne sont pas une seule seconde dérangés par le rapport de domination qu’ils subissent. Au contraire, ils n’arrêtent pas de s’amuser comme des petits fous et sont toujours reconnaissants envers leur maître. Dans le 1, ils vont même jusqu’à sortir de l’argent de leur propre poche pour aider Gru à financer ses projets diaboliques. Jamais ils ne remettent en question l’oppression qu’ils subissent, et sont même très heureux comme ça.

En plus de montrer des larbins contents d’être des larbins, le film présente en plus la domination qu’ils subissent comme quelque chose de nécessaire. En effet, les minions ont un comportement plutôt puéril et irresponsable. Lorsqu’on les laisse prendre des initiatives, cela tourne très rapidement au grand n’importe quoi, comme quand ils improvisent un tour de magie à base de ballon et de tronçonneuse lors de l’anniversaire d’Agnès. De même, lorsque leur patron Gru déserte l’usine de confiture dont ils sont les ouvriers et qu’ils sont ainsi laissés à eux-mêmes, ils n’en profitent pas pour conquérir leur autonomie en faisant par exemple tourner l’usine en autogestion (on peut toujours rêver…). Non, ils passent la journée à danser, jouer au ping-pong et s’empiffrer de glaces. Ces activités n’ont rien de condamnable en soi, mais elles servent juste ici à signifier l’immaturité des minions. Parce qu’ils ne pensent pas, les minions ont besoin de quelqu’un qui pense à leur place : ils ont besoin d’un chef.

De plus, les minions ne sont pas juste des ouvriers soumis à leur patrons, des esclaves soumis à leur maître ou des soldats soumis à leur chef, mais ils sont aussi avec Gru comme des enfants avec leur père. Gru s’occupe d’eux, leur donne un toit et à manger (et les laisse même jouer à la playstation…). Le film présente ainsi une relation de soumission comme profitable aussi bien pour cellui qui la subit que pour cellui qui l’exerce. On est à mon avis en plein ici dans la représentation mystificatrice du gentil patron bienveillant avec ses ouvriers ou de celle du gentil maître blanc qui nourrit et protège ses esclaves noir-e-s. Bref, on est typiquement dans le genre de représentations qui visent à gommer les rapports de domination en les présentant comme des relations librement contractées et/ou bénéfiques pour les deux partis (dominant-e-s ET dominé-e-s).

Du coup, je me demande si on est bien loin ici de ces personnages horribles dont raffole Disney, je veux parler de ces larbins heureux d’être des larbins et qui ne remettent jamais en question la domination qu’ils subissent (comme par exemple Zazou dans Le Roi Lion ou Sébastien dans La petite sirène) ? Comme Zazou ou Sébastien, les minions râlent deux secondes quand on leur ordonne quelque chose (parce qu’ils auraient préféré continuer à manger des glaces ou à jouer à la playstation), mais s’exécutent au final très rapidement, et sont toujours reconnaissants envers leur maître, qu’ils adulent comme une idole (cf. la première scène d’introduction des minions dans le 1). A mon avis, on est là dans le même schéma consistant (1) à naturaliser une domination en la présentant comme nécessaire, et (2) à la présenter en plus comme désirable, puisque les minions sont au final bien content d’être à leur place de subordonnés (que seraient-ils sans leur chef ?…).

La seule différence à mon avis entre les Disney et Moi, moche et méchant, ce sont les quelques perches lancées par-ci par-là qui semblent vouloir dire aux spectateurs/trices (du moins à certain-e-s d’entre elleux) que le film est un minimum critique par rapport à ce qu’il montre. Déjà, les minions sont précisément nommés par Gru « minions », ce qui équivaut en français à « grouillots » ou « sous-fifres », alors qu’ils ont tous des prénoms. Le mépris de Gru vis-à-vis de ses esclaves est ainsi assez clairement explicité. De la même manière, le film semble avoir un pied dans le second degré quand il nous montre Gru faire le patron pseudo-cool avec ses ouvriers (comme par exemple lorsqu’il dit à l’un d’entre eux quand il vient les voir dans l’usine au début du 2 : « Courage, c’est bientôt les vacances »). Or le problème pour moi avec ce genre de blagues (par ailleurs assez peu nombreuses), c’est qu’elles ne remettent absolument rien en cause et ne s’adressent en plus qu’aux adultes qui savent y percevoir le côté « caricature de l’entreprise capitaliste » (on retrouve d’ailleurs il me semble le même procédé dans Monstres et Cie de Pixar). Au final, on fait deux ou trois clins d’œil aux adultes par dessus l’épaule des enfants, mais on reproduit exactement les mêmes schémas.

De la même manière qu’on rit de Bob le larbin dans Monstres et Cie, de Sébastien le larbin (noir) dans La petite sirène, et de Zazou le larbin dans Le Roi Lion, on est ici invité à rire des minions et de leur débilité. Ou plus exactement (car le procédé est tout de même plus subtil ici, et du coup en un sens plus pervers), il me semble que l’on est à la fois (1) invité-e-s à rire des minions et de ce qui leur est infligé, mais aussi parfois (2) à les regarder comme des enfants en portant sur eux un regard attendri, tout en ayant enfin si on le souhaite (3) la possibilité de rire avec eux de leurs blagues régressives-débiles.

Mais dans tous les cas, de toute façon, ces ouvriers, esclaves, domestiques, soldats, cobayes et enfants sont inférieurs, et appellent donc une domination. Leur infériorité est peut-être même le présupposé de base à partir duquel les spectateurs/trices sont invité-e-s à considérer ces personnages (que ce soit pour rire d’eux, rire avec eux, ou s’attendrir devant eux).

***

L’idée d’un film dont ils seraient les seuls héros m’a un moment laissé espérer qu’ils n’y seraient pas aussi dominés dans la joie qu’ils le sont dans les Moi, moche et méchant, mais le résumé que j’ai lu de ce Minions (dont la sortie est prévue pour 2014) m’a immédiatement refroidi : « Les minions sont des hommes de mains ayant existé depuis la nuit des temps, et qui ont évolué à partir d’organismes unicellulaires jaunes pour devenir des êtres n’ayant qu’un seul but : servir les plus grands méchants de l’Histoire. Après avoir causé la perte de tous leurs maîtres (dont T.Rex et Dracula) du fait de leurs inaptitudes, ils décident de s’isoler du monde et de commencer une nouvelle vie en Antarctique. Pendant les années 60, le manque de maître les plonge dans un état de dépression. Kevin le minion et deux autres volontaires partent alors à la recherche d’un nouveau maître »[2].

Les minions comme espèce produite par l’évolution pour être dominée (dont biologiquement destinée à être esclave), qui causent la perte de tous leurs maîtres du fait de leur débilité, et qui deviennent dépressifs quand personne n’est là pour les commander : j’ai comme l’impression que les petits hommes jaunes vont continuer encore longtemps à être des justifications sur pattes de la domination qu’ils subissent…

 Paul Rigouste

Sur les Moi, moche et méchant, voir aussi sur ce site :

Moi, moche et méchant 2 : Papa a raison, par L.D.

Nouveaux pères (I), de « Monstres et Cie » à « Moi, Moche et Méchant » : apprendre à être doux, par Paul Rigouste


[1] http://en.wikipedia.org/wiki/Minions_%28film%29

Les minions sont aussi l’objet d’une attraction dans le parc Universal Studio Florida appelée « Minion Mayhem » : http://en.wikipedia.org/wiki/Despicable_Me:_Minion_Mayhem

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17 réponses à Moi, moche et méchant… mais Maître magnanime de mes minions

  1. Le terme anglais ‘minion’ vient en fait du terme français ‘mignon’ dans son utilisation au XVème siècle pour désigner les favoris des grands seigneurs. Bien que ce mot soit peu utilisé dans ce sens de nos jours, utiliser ‘mignon’ pour traduire ‘minion’ semble néanmoins tout à fait pertinent…

    • Merci pour cette précision, je n’y avais pas pensé.
      Après, personnellement, je trouve tout de même plus pertinentes des traductions comme « sous-fifres » ou « grouillot », car ça connote plus clairement un rapport de domination (alors que, comme vous le dites, le mot « mignon » dans son sens ancien n’est plus utilisé dans le langage courant aujourd’hui).

    • Si la proximité phonétique des mots minions et mignons a bien une origine étymologique, mais la différence sémantique est considérable. Déjà le sens ancien de « favori » est différent du sens en anglais-américain actuel de « larbin », voire même de « larbin à méchant » dans lequel il semble majoritairement cantonné. Que dire alors de la différence entre l’anglo-américain moderne et le français actuel !
      Ca me semble en réalité plus être une paresse de traduction, comme le passage de « physician », « argument » ou « ingeneering » en anglais à « physicien », « argument » ou « génie ».

      N’est-il pas ?

      • Oui je pense aussi. La traduction en « mignons » est peut-être aussi le signe d’une moindre conscience des enjeux politiques qui sous-tendent le film à ce niveau.
        Après il me semble me souvenir que les traductions varient d’un film à l’autre (ou d’une version à l’autre), voire à l’intérieur d’un même film. Il me semble par exemple (mais peut-être que ma mémoire me trompe), que dans la VF du 1, « minions » est traduit au début par « sous-fifres » (quand Gru dit au début « rassemblez les sous-fifres »), et qu’il est plus tard traduit par « mignons » (à moins que ce soit dans la VOST ou dans la VF du 2). Bref, je n’ai plus un souvenir assez précis, mais il me semble que les traductions françaises des films varient (et que ce n’est pas juste les gens qui parlent du film qui disent « mignons »). Ce que je veux juste dire (mais j’ai du mal :-)), c’est que ce flottement dans la traduction est déjà dans les films.

        • Selon les versions, dans les sous-titres, c’est ‘sous-fifres’ ou ‘minions’ (non traduit, donc). A titre indicatif, dans la version allemande, ils gardent également ‘Minions’ (en mettant une majuscule, comme c’est l’usage en allemand).
          Dans la version que j’avais vu, c’était le terme ‘minion’ (et non pas, à priori, ‘mignon’, vu les sous-titres) qui était employé, et, quand j’ai vu les personnages auxquels ce terme faisait référence, ils m’ont fait penser aux ‘mignons’, dans le sens décrit dans mon premier message, dans la mesure où ils font tout et n’importe quoi pour obtenir les faveurs de leur ‘seigneur’.

  2. Je me pose une question mon ptit paulo. Pouquoi avoir laisser tout le vocable su patron ou du maitre au masculin ?

    Serait-ce une volonté de montrer que seul les hommes peuvent être dominant et qu’il s’agit de leur seul provilège ?

    Pas très féministe tu ne trouves pas ?

    • Et pareil pour « ouvriers ». Rien ne montre que les minions sont tous de sexe masculin… n’est-ce pas ?

      • Vous avez vu beaucoup de femmes exercer le pouvoir dans les dessins animés sus-cités ?

      • « Mon petit Paulo » comme c’est charmant et comme ça fleur bon le paternalisme et la condescendance. « Votre petit Paulo » vous répondra peut être, mais en attendant je vous rappelle qu’en patriarquie le masculin et le neutre sont confondus pour des raisons politique. ça veut dire que lorsque le genre ou le sexe d’un personnage ne sont pas spécifiés, ça implique qu’on a affaire à des mâles. Peut être qu’il y a des mignonnes parrmi les mignons, mais montrez les moi svp « mon grand Pragmateus ».

        • Oui meg, j’y vais de ce pas. En partant du principe que nous sommes en patriarquie, l’integralité des taches ménagères est un apparat féminin.

          http://cdn.hitfix.com/photos/3465101/pic_article_story_main.jpg

          Ce sbire doit donc être une femme.

          Et j’aime bien quand vous m’appelez « mon grand pragmateus », ça me rend tout chose.

          • Merci pour le visuel mon grand ^^
            bon alors est-ce qu’on a ici une mignonne ?
            je dirais qu’il y a deux options et les deux m’ont l’air sexistes.

            option 1 – ce mignon est une mignonne et les mignonnes ça fait le ménage, truc de base de la patriarquie. Je ne te rappelle pas mon grand, les statistiques sur le partage des tâches domestiques en France en 2013, tu les connais déjà. Mettre une femme pour faire le ménage c’est très patriarcal. Si tu me trouves une mignonne scientifique ou une mignonne pilote d’avion ou autre fonction non typiquement féminine peut être que je changerai d’avis, mais ici on a une représentation de femme dans un rôle tradi féminin. On est en plein dans la culture patriarcale et sa validation.

            option 2 – ce mignon est féminisé parce qu’un mâle s’il fait le ménage devient un genre de femelle. Ça dévirilise tu comprends les travaux domestique, un vrai ôm même minion, peut pas passer l’aspiro sans perdre quelques roubignolles au passage. Si ça c’est pas hyper sexiste aussi faudra que tu m’expliques comment.
            perso je penche pour l’option 2 mais dis moi ce que tu en pense Mr rendu-tout-chose.

          • petit ajout pour l’option 1- on a une armée de minions masculin-neutre et le seul qui apparait vraiment féminin fait le ménage. ça me fait penser à la schtroumpfette, seule femelle parmi tous ces mâles. Si cette minionne est la seule et unique image de minion féminin c’est tout de même spécial. Pour les schtroumpfs, un garçon ça peut être farceur, grand, à lunette, cuisiner, bricoleur… et une fille bah y a qu’un modèle, la fille. une fille c’est une fille et y en a qu’une seule sorte. Est-ce que tu comprends avec l’exemple des schtroumpfs ? si le seul minion fille est une ménagère, alors que les minions non-filles font toutes sortes de choses c’est le même principe.

          • Rien à ajouter à ce qu’ont dit Julie et Meg, sinon que les minions ont tous des prénoms masculins (Kevin, Phil, Dave, etc. en anglais ; et en français je me souviens plus, mais je crois qu’il y a aussi un Kevin, et un Laurent il me semble). Bref, comme dit Meg, ces minions me semblent pensés au « masculin-neutre ».

            Après, peut-être que le sens de votre question portait plus généralement sur la place que l’on pourrait donner au neutre dans la langue française (j’avoue douter quelque peu que le « féminisme » du grand Pragmateus aille jusque là, mais faisons comme si…). La question serait alors : est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux tout écrire au neutre, plutôt que de n’utiliser le neutre que dans les cas où l’on parle d’hommes et de femmes, donc comme un « mixte ». Personnellement, je trouve que ce serait mieux dans l’idéal, ça permettrait d’en finir complètement avec la différenciation sexuée dans le langage, et c’est pour ça que je préfère par exemple les « féminisations » en « celleux » plutôt qu’en « ceux/celles ». Mais d’un autre côté, j’ai l’impression qu’il est peut-être plus stratégique d’y aller progressivement, vu déjà à quel point l’usage du neutre dans les cas où l’on parle d’hommes et de femmes suscite l’hostilité de beaucoup de gens (car cela obligerait à créer beaucoup de nouveaux mots). Donc du coup je préfère pour l’instant utiliser le masculin quand il n’est question que d’hommes (les maîtres et les minions dans Moi moche et méchant), le féminin quand il n’est question que de femmes, et le neutre quand il est question à la fois de femmes et d’hommes.

  3. « aux spectateurs/trices (du moins à certain-e-s d’entre elleux) »
    Pourriez-vous cesser de violer la langue française s’il vous plaît?

    • ChèrE KalaNag,
      Je comprend ta terrible souffrance. Tu pourrait porter plainte à la police de la grammaire, ou aux flics de la rectitude graphique. Je n’ai pas leur adrese mais tu m’as l’aire assez grandE pour les truver sans mon aide. Il y a aussi quelques tromblons bien gaulés à l’Académie française qui pourraient t’ouvrir une cellule de crise et t’apporter le soutiens psychologique que tu implore ici. Mais par ici tu te fait du mal.
      J’espère que tu survivra a cette lecture !
      Bonne soirée et bon vent.

  4. « En plus de montrer des larbins contents d’être des larbins, le film présente en plus la … »

    Ca fait deux fois en plus !
    Sinon, j’ai bien aimé l’article, très intéressant.
    Cordialement.

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