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Astérix et Obélix, Au service de sa Majesté (2012) : Virilix et Misogynix sont sur un bateau…

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Pour le quatrième opus de la série des Astérix et Obélix, les réalisateurs déclarèrent avoir voulu recentrer l’intrigue sur les deux Gaulois, que les deux films précédents avaient relégués au second plan. « L’idée était d’interroger leur amitié, de se demander pourquoi ils étaient ensemble et pourquoi l’un ne quitterait pas l’autre », explique Grégoire Vigneron, co-scénariste[1]. On a donc ici affaire à un film dans lequel deux hommes (Laurent Tirard et Grégoire Vigneron) nous racontent l’histoire de deux hommes (Astérix et Obélix), et plus précisément l’histoire de leur amitié masculine indestructible. A cela, le film articule un questionnement sur l’identité masculine (qu’est-ce que cela signifie que d’être un homme ?). On le comprend dès les premières scènes, où l’on apprend qu’Abraracourcix a confié aux deux héros son neveu Goudurix pour qu’ils « fassent de lui un homme ».

Le programme est donc le suivant : il s’agira de s’interroger à la fois sur la masculinité et sur l’amitié masculine. Pour ce faire, le film confrontera les deux hommes et leur conception de la masculinité à toute une galerie d’« Autres », jouant à la fois le rôle de menace et de repoussoir : le jeune, les Normands, Les Britanniques, les homosexuels, et bien sûr les femmes. C’est en se confrontant à tous ces « Autres » que les Gaulois redéfiniront leur propre masculinité et réfléchiront à leur amitié. En fait de redéfinition il ne sera question qu’en apparence, car tout le film ressemble finalement bien plutôt à une vaste entreprise de réaffirmation de la valeur de la masculinité traditionnelle et de l’homosocialité masculine.

Rappeler au petit con qui commande grâce à la méthode d’éducation « à l’ancienne »

Dans les premières scènes où Astérix et Obélix tentent d’apprendre à Goudurix à devenir un homme, on sent très nettement une nostalgie pour ce bon vieux temps où l’on n’avait pas peur de recourir à l’autorité et à la violence pour éduquer les jeunes garçons. Le film oppose deux conceptions de l’éducation : la méthode « nouvelle », consistant à user de « pédagogie » et à « accompagner le jeune » avec « bienveillance », et la méthode « à l’ancienne », consistant à lui foutre des baffes quand il ouvre un peu trop sa gueule. Astérix est le porte-parole de la première méthode, Obélix de la seconde. Tout le but de ces premières scènes sera de montrer que la bonne vieille méthode reste la meilleure, l’usage de la pédagogie ne produisant que des jeunes efféminés insolents. Alors qu’il critiquait au début Obélix lorsque celui-ci voulait frapper Goudurix, Astérix finira par reconnaître que son ami avait raison et frappera à son tour le neveu d’Abraracourcix, « pour son bien » évidemment.  Comme l’explique Grégoire Vigneron à propos de son ami Laurent Tirard (réalisateur et co-scénariste du film) : « Laurent aime, dans son cinéma, opposer deux types d’hommes: le fragile, l’intellectuel, face à l’homme viril, sûr de lui. Néanmoins, souvent, le premier est égocentré et le second pas si naïf. »[2]. Revaloriser l’homme « viril » contre l’homme « fragile » et « intellectuel », en voilà un beau projet…

asterix01L’échec de l’intellectuel et de sa méthode douce

Il est intéressant de s’attarder sur ces scènes introductives, car elles désignent clairement le premier ennemi qui menace la conception traditionnelle de la virilité qu’incarnent Astérix et Obélix : le jeune. Le problème avec le jeune c’est qu’il est né dans une société qui a perdu le contact avec les bonnes vieilles traditions. Cette opposition entre modernité et tradition est redoublée d’une opposition entre ville et campagne. Goudurix vient de Lutèce, c’est-à-dire de la grande ville, alors qu’Astérix et Obélix vivent dans une région plus rurale, et par là plus proche des traditions.

Dans cette opposition, le film se positionne clairement du côté de la tradition et de la virilité à l’ancienne, en ne prenant jamais le personnage de Goudurix au sérieux. Celui-ci est constamment insolent vis-à-vis d’Astérix et Obélix, qu’il traite avec mépris de « ploucs », de « bouseux » ou encore de « blaireaux ». Le film le dépeint volontairement comme un individu ridicule, et qui n’a en plus même pas conscience d’être ridicule. Lorsqu’il se prend successivement trois grosses baffes par les héros, on est donc invité à rire de lui, en se disant que ce petit con les avait bien méritées.

La première baffe, il se la prend parce que c’est un jeune d’aujourd’hui, c’est-à-dire un jeune qui fait la grasse matinée jusqu’à pas d’heure et qui ne respecte pas l’autorité paternelle. Le dialogue qui motive cette première baffe donnée par Obélix mérite d’être cité, car il y apparaît clairement le mépris qu’ont les scénaristes pour les discours s’écartant de l’éducation patriarcale traditionnelle, totalement ridiculisés dans la bouche d’Astérix en étant assimilés à de l’assistanat. Dans cette scène, Astérix et Obélix tentent de sortir le jeune du lit pour aller lui apprendre comment devenir un homme :

Astérix (d’une voix douce) : Goudurix… Gouduriiiiiix… On se lèèève.

(Goudurix pousse un grognement de désapprobation)  

Obélix : Bon, on commence ?

Astérix : On commence quoi ?

Obélix : Ben à lui donner des baffes.

Astérix : Mais enfin Obélix, notre chef Abraracourcix nous a confié son neveu Goudurix pour qu’on prenne soin de lui.

Obélix : Mais pour qu’on en fasse un homme il a dit. Et je vois pas comment on peut en faire un homme si on commence pas par lui donner des baffes.

Astérix : Obélix, ces méthodes d’un autre âge ce ne sont pas les nôtres. Patience, pédagogie, accompagnement du jeune, bienveillance, fermeté : voilà ce que nous préconisons. Tu verras que  ce jeune va devenir un homme responsable et solide dont nous serons fiers.

Obélix : Ça veut dire qu’on lui met des baffes ou pas ?

Astérix : Non. (A Goudurix) Bon Goudurix, c’est le matin, on se lève tôt à la campagne.

Goudurix (qui se lève brusquement) : Ouais ben moi je viens de Lutèce, et à Lutèce c’est l’heure à laquelle on se couche, alors maintenant foutez-moi la paix les blaireaux, je bougerai pas de ce lit.

Autant dire que le petit jeune a bien mérité sa première raclée. Y vraiment plus de respect pour l’autorité de nos jours…

asterix02Le jeune insolent

Sa deuxième baffe, Goudurix se la prend parce qu’il est aussi coquet qu’une gonzesse et qu’il ose mépriser la violence physique, un des piliers de la masculinité traditionnelle. On voit ainsi Astérix et Obélix l’attendre devant la salle de bain, où il s’est enfermé pendant deux heures pour s’habiller et se coiffer. Certes, il s’agit de se coiffer pour produire un « effet pas coiffé », mais peu importe, au bon vieux temps les hommes ne perdaient pas leur temps dans la salle de bain. Le pire c’est que Goudurix ne se contente pas d’être efféminé, mais il méprise en plus la violence lorsqu’Astérix et Obélix lui annoncent qu’ils vont maintenant aller taper du romain : « Pfff, la violence c’est vraiment l’expression des faibles ». Une deuxième raclée elle-aussi bien méritée.

asterix03asterix04Des baffes, y a que ça de vrai, et puis c’est tellement marrant de frapper les petits cons

Enfin, Goudurix se prend une dernière baffe de la part d’Astérix parce qu’il a défendu une idée de la masculinité un peu trop « douce ». Lorsque les héros l’interrompent, alors qu’il est en train de draguer (avec succès) une jolie blonde, pour lui rappeler qu’il n’est « pas là pour jouer aux jolis cœurs mais pour qu’on fasse de lui un homme », il répond : « Bon écoutez les ploucs, être un homme ça veut pas dire forcément être une brute épaisse. Un homme c’est aussi quelqu’un de sensible, quelqu’un qui n’a pas peur de dire « je t’aime », quelqu’un qui n’a pas peur de pleurer ». Si, comme on le verra, le film prendra ce discours un peu au sérieux (mais pas trop quand même, faut pas déconner) lorsqu’il le mettra dans la bouche d’Ophélia, il est ici la goutte qui fait déborder le vase.

Le regard moqueur avec lequel le film toise « le jeune » dans toutes ces scènes est clairement celui des hommes de l’« ancienne génération » (celle des réalisateur et co-scénaristes du film), défenseurs de la vraie bonne masculinité contre sa déliquescence actuelle chez les jeunes générations.

« Deux hommes qui vivent ensemble avec un petit chien »

Après avoir ainsi ridiculisé la figure du jeune, incarnation d’une masculinité qui a perdu le contact avec la virilité traditionnelle, le film met nos deux héros face à une nouvelle menace, plus terrifiante que la première en ce qu’elle vient « de l’intérieur ». C’est Goudurix qui leur fait prendre conscience de cette menace lorsqu’il rétorque à Astérix, qui vient de lui dire que ce n’était pas en braillant qu’il allait devenir un homme : « Mais ça veut dire quoi « devenir un homme » exactement ? Ça veut dire devenir comme vous : deux hommes qui vivent ensemble avec un petit chien ? ». Ce que Goudurix sous-entend ici, c’est que nos deux Gaulois ressemblent à un couple de gays.

En plus de voir leur bonne vieille masculinité virile dévoyée par les jeunes, les hommes ne peuvent même plus vivre leur homosocialité masculine tranquille, puisque pèse sur eux un soupçon d’homosexualité. Astérix est bien conscient de l’enjeu qui sous-tend ces insinuations, et il en tirera les conséquences en partant désespérément à la recherche d’une femme, afin de réaffirmer son hétérosexualité à la face du monde. Je ne suis pas sûr que le film nous invite à rire de la réaction homophobe d’Astérix, mais j’ai plutôt l’impression que ce qui est censé être drôle, c’est avant tout le fait que les deux Gaulois puissent passer pour des gays (la honte tsé…). L’aventure qu’ils vont vivre permettra d’ailleurs à nos deux héros de s’assurer de leur hétérosexualité (Obélix en ayant une relation électrique avec Miss Macintosh, et Astérix un ticket avec la Reine d’Angleterre).

asterix05Être pris pour des pédés, la honte absolue

Le repoussoir Normand

Le soupçon d’homosexualité aura mis ceci en évidence : les hommes virils doivent accepter les femmes d’une manière ou d’une autre s’ils veulent sauvegarder leur identité masculine. Le contre-exemple des Normands est ici essentiel en ce qu’il met en évidence un excès dans lequel les Gaulois ne doivent pas tomber.

Peuple ultra-viril, les Normands semblent vivre exclusivement entre hommes.

asterix06asterix07asterix08No women allowed

Tout leur malheur est de ne jamais avoir connu la peur, donc d’être privé d’une part « féminine ». Trop virils, ils mourront de ne pas avoir su accepter le féminin en eux. Dans une scène éminemment symbolique, ils fuient devant une femme (Miss Macintosh) qui menace de les féminiser. Elle vient en effet d’« éduquer » l’un d’entre eux, Tetedepiaf (Dany Boon), à être un gentleman.

asterix09« Une joyeuse bonne journée chef. J’ai pensé que ce modeste bouquet saurait trouver le chemin de votre cœur, en tout cas c’est avec le mien que je l’ai cueilli »

Effrayé de voir l’un d’entre eux ainsi féminisé, les Vikings tremblent à la vision de Miss Macintosh, terrorisés à l’idée qu’elle les « éduque » eux aussi, tous autant qu’ils sont. Découvrant enfin la peur face à « la femme », ils se jettent du haut d’une falaise, persuadés que « la peur donne des ailes » au sens littéral.

asterix10asterix11asterix12La peur du féminin

C’est donc parce qu’ils n’ont pas su faire une place à la féminité, à la fois à leur côté et en eux, que les Normands ont péri. S’ils ne veulent pas connaître le même sort, les Gaulois devront non seulement prouver leur hétérosexualité, mais aussi redéfinir leur masculinité en y intégrant une part de féminité. Or, comme on le verra, le film n’ira pas bien loin dans cette entreprise de redéfinition, se contentant de quelques déclarations symboliques tout en conservant au final une masculinité bien traditionnelle. Du coup, il me semble que les Normands jouent essentiellement ici un rôle d’alibi. La condamnation de leur masculinité ultra-virile permet, par contraste, de faire passer celle d’Astérix et Obélix pour plus équilibrée, en faisant ainsi oublier à quel point elle reste profondément virile et traditionnelle.

Le britannique,  cet efféminé

Les « Bretons » sont l’autre peuple qui servira de repoussoir pour définir la virilité gauloise. Si les Normands étaient ultra-virils, les « Bretons » se caractérisent au contraire par une masculinité défaillante. Assiégés par les Romains, ils sont incapables de se défendre. Ce n’est même pas qu’ils ne savent pas se battre, mais ils n’en ont même pas l’idée. Gouvernés par une femme, ils mangent du sanglier bouilli accompagné d’une sauce à la menthe (sacrilège pour un Gaulois qui mange le sanglier rôti après l’avoir tué de ses propres mains), et boivent de l’eau chaude…

Cette absence dramatique de virilité se trouve aussi dans les rapports qu’ils entretiennent avec les femmes. Lorsqu’Astérix lui fait remarquer que ça ne se voit pas beaucoup qu’il est avec Ophélia, Jolitorax lui répond : « C’est parce que nous autres Bretons sommes très à cheval sur les convenances : un gentilhomme ne doit en aucun cas mettre sa fiancée dans l’embarras par une présence… comment dirais-je… trop appuyée ». Dans cette scène, le film nous fait adopter le point de vue des Gaulois qui s’étonnent d’un tel comportement (sous-entendu : un homme digne de ce nom doit montrer au reste du monde que sa femme est sa propriété).

asterix13Le « Breton » raffiné explique son étrange conception des relations entre amants à un Astérix plutôt sceptique

Ophélia elle-même lui reprochera de ne pas être assez entreprenant : « Vous avez mis six mois à m’adresser la parole, un an à demander ma main, et depuis c’est à peine si nous avons échangé trente mots. Quand puis-je espérer de votre part un peu de présence et, soyons fous, un peu de chaleur humaine ? Sur mon lit de mort ? ».

Par cette allusion à la « chaleur humaine », le film laisse entendre que le problème des Anglais recouperait sur un point celui des Normands : ils ne sont pas capables d’être tendres et d’exprimer leurs sentiments, c’est-à-dire d’accepter en eux une part de féminité. Mais très rapidement, ce problème sera reformulé comme un autre symptôme de leur manque de virilité, et ce par Ophélia elle-même : « Le vrai courage n’est pas de tuer un jeune imbécile en duel, mais d’oser regarder une femme dans les yeux, et lui dire ce qu’on ressent pour elle ». Le film ne valorisera donc pas l’expression des sentiments chez les hommes comme quelque chose de féminin, et de positif parce que féminin. Mais pour pouvoir faire entrer cette qualité dans sa conception de la bonne masculinité, il la redéfinira au contraire comme une qualité virile : avoir les couilles de dire ce qu’on ressent. Ouf, on est sauvé, les hommes peuvent rester pleinement des hommes même lorsqu’ils expriment leurs sentiments.

La scène où Jolitorax déclare enfin ses sentiments à Ophélia confirme que l’on n’est pas du tout ici dans une redéfinition de la masculinité qui accepte une part de féminité, mais bien dans la bonne vieille conception traditionnelle où l’homme est actif et agressif dans le rapport de séduction, la femme attendant quant à elle de se faire cueillir. Jolitorax lui déclare ses sentiments devant tout le village réuni, faisant de cet acte une prouesse virile et non une mise à nu qui le mettrait dans une position de fragilité. Il est d’ailleurs moins question dans ce discours des sentiments qu’il éprouve pour elle que de la pastique de sa bien-aimée : « Je voudrais rendre hommage (…) à celle dont la beauté rayonne d’un tel éclat qu’elle pourrait à elle seule servir de phare à tous les navires perdus dans la brume, celle dont les formes sont une promesse de volupté, et dont la bouche sensuelle appelle les baisers les plus enflammés, etc. ». Pendant qu’il prononce son discours, Jolitorax s’approche d’Ophélia, qui reste immobile et subjuguée, et finit par lui attraper la bouche.

asterix14Voilà comment on exprime nos sentiments nous les hommes : « T’es belle, t’as des beaux seins et un beau cul, viens-là que je t’attrape la bouche ».

Et ce n’est pas que Jolitorax qui aura conquis sa virilité grâce aux Gaulois, mais le peuple breton tout entier. En leur faisant croire qu’il leur a donné de la potion magique, Astérix donne du courage aux « Bretons » qui massacrent l’armée de Romains qui les assiégeait. C’est d’ailleurs à ce même moment que Goudurix devient enfin un homme en se joignant au combat malgré sa peur d’y rester (« Goudurix, c’est maintenant qu’il faut devenir un homme, après il sera trop tard », lui dira Astérix avant de partir à l’assaut). La mise en scène souligne ce passage de Goudurix de la féminité à la masculinité en le montrant d’abord du côté des femmes lorsqu’il refuse d’aller se battre, puis à la tête de la horde d’hommes lorsqu’il devient enfin un homme.

asterix15Goudurix, de peureux parmi les femmes …

asterix16… à viril parmi les hommes.

Au passage, on peut s’étonner de l’absence totale de femmes dans l’armée allant combattre les Romains. Car si, comme l’expliquera Astérix plus tard, il n’était question ici que de courage, pourquoi les femmes étaient-elles exclues de ce combat qui les menaçait elles-aussi ? Le courage dépend-il de la possession du chromosome Y ?

asterix17Les hommes partent au combat

asterix18Et les femmes applaudissent les héros

Si les Normands étaient un repoussoir parce qu’ils étaient trop virils, les « Bretons » en sont un parce qu’ils sont trop féminins. Au milieu de ces deux extrêmes, le film présente la masculinité gauloise comme un bon équilibre, ni trop viril ni trop féminin, faisant ainsi passer la masculinité traditionnelle d’Astérix et Obélix pour une sorte de « nouvelle masculinité ». La belle arnaque quoi…

Les femmes c’est bien mais pas trop longtemps, parce que le mieux c’est quand même d’être entre hommes

Enfin, les derniers « Autres » menaçant la virilité de nos amis les Gaulois sont bien sûr « l’Autre de l’Homme » par excellence : les femmes. Comme je l’ai dit, le soupçon d’homosexualité qui pèse sur eux va obliger Astérix et Obélix à prouver leur hétérosexualité, en se confrontant donc à « l’autre sexe ». Astérix, que ses années de compagnonnage masculin avec Obélix a éloigné des femmes, éprouve quelques difficultés à séduire les jolies filles qu’il accoste. Au fur et à mesure de ses tentatives de séduction, Astérix se rendra compte de toute la difficulté qu’il y a à saisir cet être si mystérieux qu’est « la femme ». Assis sur un banc aux côté de Goudurix (lui aussi déçu par une femme), le Gaulois tente de résumer cette situation contradictoire dans laquelle les pauvres hommes sont confrontés, eux de qui on exige de tout prendre en main dans le rapport de séduction : « Je comprends rien aux femmes. Si on les cherche pas on les trouve pas. Mais si on les cherche trop on les trouve pas non plus. Alors il faudrait les chercher sans les chercher, en faisant semblant de pas les chercher.  Alors là moi… ». Dur dur d’être un homme…

asterix19Ah ces femmes… elles nous font souffrir…

Obélix s’en sortira quant à lui beaucoup mieux avec la gente féminine, séduisant assez facilement Miss Macintosh sur laquelle il avait flashé dès leur première rencontre. Mais très rapidement, notre Gaulois s’apercevra que les femmes, ça va bien deux secondes, après ça commence à être un petit peu trop chiant… Piégé dans une tea party avec Miss Macintosh et ses copines, Obélix commence à se sentir un peu à l’étroit, et sent bien qu’il n’est pas à sa place.

asterix20asterix21Obélix en overdose d’eau chaude et en manque d’homosocialité masculine

 L’élément déclencheur de sa prise de conscience sera une des questions posée par l’une des invitées : « Personnellement, je pense que l’amitié est de loin le lien le plus important entre deux personnes. Qu’en pensez-vous Monsieur Obélix ? ». C’est alors que le Gaulois réalise à quel point sa relation homosociale avec Astérix lui manque. Il pose alors sa tasse d’eau chaude et court retrouver son ami.

Leurs expériences de contact avec l’ « Autre sexe » leur ont donc fait prendre conscience d’une chose essentielle : nous les hommes, on est jamais mieux que lorsqu’on est entre nous. Après s’être assurés de leur hétérosexualité, les Gaulois peuvent donc réaffirmer la valeur de l’homosocialité masculine et la nécessité de tenir un minimum les femmes à distance pour pouvoir être heureux.

asterix22asterix23On se prend dans les bras, mais pas trop près quand même, et en se donnant des petites tapes sur le dos hein, parce qu’on est pas des pédés non plus…

En résumé, le film présente deux types de masculinité « déficientes » : celle des Bretons, où les hommes sont trop passifs et délicats, et celle des Normands, où une homosocialité masculine trop exclusive lorgne trop dangereusement du côté de l’homosexualité. Ainsi, la « bonne masculinité » est celle où les hommes ont les couilles de séduire les femmes comme il se doit, tout en restant entre eux… mais pas trop quand même, car le vrai mâle se doit être d’une hétérosexualité absolument indubitable.

Si ce quatrième volet des aventures d’Astérix et Obélix est celui qui compte le plus de personnages féminins d’importance[3], ceux-ci sont essentiellement thématisés comme des « Autres ». Le point de vue totalement phallocentré qu’adoptent les réalisateurs ne laisse ainsi que très peu de place aux actrices incarnant ces trois personnages : Catherine Deneuve, Charlotte Le Bon et Valérie Lemercier. Dans le rôle de la Reine d’Angleterre, la première n’est là que pour incarner cette « féminité anglaise », se caractérisant essentiellement par une passivité et un maniérisme contradictoire avec l’idée que le film se fait de la « virilité à la française » (ce racisme est d’ailleurs presque revendiqué par le film à chaque seconde, puisque tou-te-s les anglais-es parlent avec un accent prononcé qui nous rappelle bien en permanence à quel point nous avons affaire ici à des « étrangers », des « Autres »). Dans le rôle d’Ophélia, la seconde ne joue au final que le rôle d’un trophée, que Jolitorax manque de perdre par manque de virilité, mais qu’il finit par gagner en y allant les couilles en avant. Enfin, le personnage de Miss Macintosh n’est pas non plus un cadeau pour Valérie Lemercier, puisqu’elle se réduit au stéréotype de la « vieille fille » (probablement « frigide »), qui finit par se laisser un petit peu « décoincer » à la fin au son de la musique des BB Brunes.

***

Virilix et Misogynix sont sur un bateau, mais finalement, personne ne tombe à l’eau. Le film fait parfois semblant de vouloir redéfinir la masculinité gauloise en y introduisant un peu de féminité, mais il réaffirme en fait purement et simplement une masculinité bien traditionnelle, qui glorifie la virilité et voit l’homosocialité masculine comme le seul moyen de se préserver des femmes.

Paul Rigouste


[3] On peut remarquer l’effort qui a été fait en ce sens par rapport aux trois adaptations précédentes, qui reconduisent le sexisme et le phallocentrisme basique des bandes dessinées. En effet, les personnages féminins de ces classiques de la BD française sont toujours périphériques et se comptent sur les doigts d’une main. Chose significative : la seule exception à cette règle est l’album La Rose et le glaive, qui met les femmes au premier plan, mais pour tenir un discours profondément antiféministe…

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4 réponses à Astérix et Obélix, Au service de sa Majesté (2012) : Virilix et Misogynix sont sur un bateau…

  1. Excellent décodage. Bravo! Espérons que les Français seront aussi lucides que vous et que cette grossière propagande viriliste et masculiniste fera long feu.

  2. Merci pour cet article qui permet de prendre du recul sur ce film (qui de toute façon n’était pas une réussite, selon moi, ne serait-ce que parce qu’il n’était pas drôle…).
    Je pense que, malheureusement, peu de gens ont dû relever ces aspects.
    Merci encore ! 🙂

  3. On remarque aussi que lorsque Goudurix insinue qu’Astérix et Obélix seraient un couple homosexuel, Jolitorax dit : « En Bretagne il est assez fréquent que deux hommes vivent ensemble », appuyant ainsi l’idée que les bretons sont un peuple d’efféminés, puisque dans ce film homosexualité est synonyme de masculinité déficiente. Ce à quoi Astérix rétorque immédiatement qu’Obélix et lui « ne vivent pas ensemble, mais habitent ensemble, comme pour une colocation ».

  4. Merci. L’analyse est pertinente, poussée, et le ton du texte me semble très à propos 🙂

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