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Geeks à l’écran (II) : du geek adolescent maladroit au brogrammer

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Dans cette deuxième partie de la série d’articles sur la représentation des informaticien-nes à l’écran (première partie ici), je vais m’intéresser aux différentes figures de geeks, hackers, programmeurs et autres pirates que l’on rencontre dans les films et les séries.

Un modèle alternatif de masculinité

La représentation du geek (au sens général du terme) masculin dans la culture populaire, qu’elle s’adresse à un public lui-même identifié comme «geek » ou pas, se décline en plusieurs variations. L’un des portraits les plus caricaturaux et négatifs du geek est sans doute celui de l’éternel adolescent : peu à l’aise en société, bégayant parfois, portant des lunettes, malhabile avec son corps, intimidé avec les filles auprès de qui il n’a raisonnablement aucune chance de succès, il se réfugie dans un monde auquel seuls lui et ses pairs peuvent comprendre quelque chose : les blagues scientifiques des geeks ne font rire personne à part eux, leurs loisirs (résoudre des équations et jouer aux jeux vidéos) sont déphasés par rapport aux goûts de leurs camarades qui ne pensent qu’à faire la fête. Dans la mythologie des films de high schools états-uniens, le geek est la parfaite antithèse du sportif populaire et séducteur.

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Cyprien, la caricature du geek à lunettes

Dans le film Sydney White, adaptation du conte de Blanche-Neige à l’université, une jeune fille rejetée de sa sororité trouve refuge dans la maison des geeks, une bande de sept garçons timides reclus dans leur monde, méprisés par l’ensemble des autres étudiants, qui n’ont jamais eu de petites copines et qui ont un peu de mal avec les travaux manuels. La mission de l’héroïne, qui a grandi toute sa vie dans le monde masculin du garage de son père mécanicien et donc tout à fait à l’aise parmi eux, est de les rendre plus sociables et de les faire s’affirmer, objectifs dont le succès sera couronnées par le gain de popularité et la séduction des filles par les geeks.

geeks-2-3 Les « puceaux » face à une brassière de femme : entre fascination et dégoût… (Sydney White)

Le film mobilise des schémas genrés couplés à l’intrigue du conte de la Belle et la Bête : l’héroïne féminine, très à l’aise dans le domaine des interactions sociales et des sentiments conformément aux stéréotypes féminins, s’emploie à éduquer des personnages masculins très intelligents mais inadaptés sur le plan des relations sociales et amoureuses (la bête/brute violente devient ici un inadapté social timide). C’est typiquement le rôle joué par Penny, la belle voisine blonde dans la série The Big Bang Theory.

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Pour eux : les ordinateurs, le T-shirt Flash, la casquette H2G2. Pour elle : le décolleté rose plongeant et un magasine.

Ce trope a été poussé à l’extrême dans une émission de télé-réalité états-unienne intitulée Beauty and the Geek (« La Belle et le Geek ») dans laquelle des jeunes femmes ayant tout misé sur le physique forment des équipes avec des jeunes hommes au QI présenté comme étant supérieur à la moyenne mais totalement perdus du point de vue social. Des couples sont formés dans un but tout à fait « égalitariste », à savoir que la femme apprenne à l’homme des choses essentielles pour pouvoir enfin pécho (comme la danse) et que l’homme rende la femme plus intelligente (en lui faisant réapprendre le programme de 6e).

Le film The Internship, une ode marketing ostentatoire à l’empire Google, reprend les mêmes thèmes sous forme de bromance. Cette fois, c’est sous la houlette de deux hommes mûrs et expérimentés – des commerciaux tout justes licenciés de leur boîte – qu’une bande de jeunes adultes en stage chez Google va apprendre ce qu’est la vraie vie. Que savoir coder, c’est bien, mais que savoir vendre c’est mieux. Que c’est en étant bourré que l’on trouve les meilleures idées d’applications à développer. Que pour profiter de la vie, il faut sortir en boîte de strip-tease (et même la seule fille du groupe pourra en profiter puisqu’elle pourra apprendre des danseuses comment faire des super lap-dance pour séduire les garçons). Bref, qu’un vrai homme doit apprendre à décrocher les yeux de son écran pour s’intégrer dans la société de consommation et chopper des filles.

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Le choc des générations et des cultures sur fond de propagande d’entreprise

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Petite session de team-building dans un club de strip-tease : passation des codes de la virilité cool entre l’ancienne et la nouvelle génération (The Internship).

Atteignant l’âge adulte, le geek qui n’a pas eu la chance d’être initié aux joies de la vraie vie devient un « adulescent » et stagne dans les mêmes marasmes de l’adolescence : il passe ses week-ends à jouer aux jeux vidéos ou à hacker sur son ordinateur mais n’a toujours pas surmonté sa peur de parler aux femmes même s’il rêve secrètement de les séduire (le geek reste un homme hétérosexuel). Et alors qu’il a toutes les cartes en main pour les faire tomber dans ses bras grâce à son intelligence supérieure, sa timidité et son originalité. On peut multiplier les exemples de personnages de geeks collant à ce stéréotype : le rôle de Cyprien joué par Elie Semoun, Marshall dans Alias, la bande de The Big Bang Theory, McGee dans NCIS

Ceci correspond au portrait du hacker brossé par Isabelle Collet à l’issue de ces entretiens sociologiques :

« Le hacker est un homme, jeune mais pas nécessairement. Peu sociable, il ne se passionne que pour la programmation. Souvent décrit comme laid, il est célibataire car, outre son physique, il a bien trop peur des filles pour tenter de les fréquenter. Il se moque de la réussite professionnelle. […] Convaincu qu’il fait partie de la race des vrais informaticiens, il ne cherche à être reconnu que par ses pairs et non par ses supérieurs ou collègues. »[1]

Ce stéréotype du geek évacue donc certaines caractéristiques des normes de virilité dominantes comme la force physique, l’assurance et la position de leader d’autorité pour mieux en renforcer d’autres : les difficultés dans l’expression des émotions, la domination intellectuelle et la séduction des femmes comme intérêt irrépréhensible et marqueur de réussite sociale et personnelle.

geeks-2-7Rien n’a beaucoup changé depuis 1984 et le film Revenge of the Nerds https://www.youtube.com/watch?v=Hw6zrInbtQE

La revanche des geeks

Ce premier modèle mute lorsque le geek à la timidité maladive prend confiance en lui, c’est-à-dire en son génie et sa puissance d’action sur les machines. On se déplace alors sur des représentation-type du hacker/développeur surdoué dont l’assurance (voire l’arrogance) peut être exaspérante mais justifiée. Le personnage de Mark Zuckerberg, créateur de Facebook, dans le film The Social Network en est un parfait exemple. L’explosion d’Internet et l’avènement de l’ère du numérique avec l’utilisation massive des ordinateurs assurent une place de choix à celleux qui en maîtrisent les rouages.

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C’est face à la machine dont il maîtrise le langage que le geek informaticien peut trouver et exploiter sa puissance :

« L’informatique mise en scène dans la science-fiction, mais également telle qu’elle est vécue par ses spécialistes, est un univers de pouvoir, non seulement sur les machines, mais aussi sur la société et les personnes. Ce pouvoir est en partie fantasmatique car les informaticiens imaginent comprendre comment fonctionne l’univers réel en écrivant les règles qui permettent d’en décrire des portions. Mais plus l’ordinateur prend de place dans la société, plus il la contrôle, dans les faits, plus il la modélise, également. »[2]

Dès lors, il s’agit d’une véritable revanche pour ces jeunes hommes jadis moqués et rejetés parce qu’ils ne collaient pas aux normes de la virilité dominante. Comme le dit l’un des personnages de la série Silicon Valley :

« Pendant des milliers d’années, les gars comme nous n’ont eu que des grosses raclées. Mais maintenant, pour la première fois nous vivons dans une ère où nous pouvons avoir des responsabilités et construire des empires. Nous pouvons être les Vikings de notre temps. »

La série Silicon Valley exploite le thème de la success story à l’ère du numérique : des jeunes hommes, parfois encore adolescents, codent dans leur chambre ou à l’université des programmes qui révolutionnent la face du monde numérique et les vendent pour des millions ou créent des entreprises florissantes. Ce sont les fondateurs de Google et de Baidu qui développent leur moteur de recherche sur les bancs de l’université, Mark Zuckerberg qui révolutionne les réseaux sociaux dans sa chambre, Nick D’Aloisio qui devient millionnaire à 17 ans en vendant son application à Yahoo!. Créer et revendre sa start-up dès que son idée intéresse les géants de l’informatique est le nouveau business model de la Silicon Valley, qui est d’ailleurs l’un des thèmes de la série du même nom.

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De la grange…

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… au businessman à la pomme, Ashton Kutcher incarne Steve Jobs dans le biopic Jobs.

Les informaticiens ne sont plus cette sous-classe méprisée de la société et de l’entreprise, le support IT relégué au sous-sol de l’entreprise comme dans la série britannique The IT Crowds ou les développeurs enfouis dans leur cave pour coder. Ce sont désormais des stars, les nouveaux CEO victorieux du capitalisme : Alex Sadler dans Continuum qui invente la technologie du futur dans la grange de ses parents, Nolan Ross qui incarne le Golden Boy du Wall-Street numérique dans la série Revenge et bien sûr Tony Stark le tout-puissant dans Iron Man.

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Nolan Ross, geek version chic dans la série Revenge

Réinvestir les codes traditionnels de la masculinité : l’hacktiviste, le hacker et le brogrammer

Certains informaticiens deviennent les Robins des bois des temps modernes qui s’opposent au système dominant comme Julian Assange et Edward Snowden, volant les données et le pouvoir aux riches pour les donner aux pauvres. Ces héros d’Internet ont désormais les premiers rôles à l’écran et leurs propres films entièrement dédiés : The Fifth Estate (Wikileaks), The Internet’s Own Boy (documentaire sur Aaron Schwartz), We Are Legion (documentaire sur Anonymous).

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The Fifth Estate avec Benedict Cumberbatch interprétant Julian Assange

Ces derniers appartiennent à la caste à la fois crainte et admirée des hackers et des pirates informatiques. Comme on a l’a vue dans la première partie de cet article, la signification du terme « hacker » dans le langage courant a glissé vers le sens « pirate informatique », et cela est principalement dû aux représentations des hackers dans les médias. A la frontière de la légalité, le hacker est celui qui cambriole les systèmes informatiques des gouvernements ou des entreprises, qui s’introduisent dans les fichiers informatiques de la police et de la NSA. Le hacker est tout-puissant derrière son ordinateur, aucune machine sur Terre ou en orbite ne peut lui résister. Les hackers sont toujours présentés comme des surdoués de l’informatique. La compétition fait partie du jeu : les duels entre pirates, ou entre pirate et piraté comme dans Skyfall, sont monnaie courante.

La figure du hacker qui peut se faufiler dans n’importe quel système représente la quintessence de la puissance et de la liberté. Rien ne semble pouvoir l’arrêter, c’est l’homme blanc viril qui domine les machines (et donc le monde) grâce à des performances hors du commun[3]. La figure de Neo dans The Matrix (1999) est devenue légendaire : le programmeur, pirate à ses heures perdues, est le nouveau messie qui mène la rébellion contre les machines qui ont asservi les humains en les enfermant dans la Matrice, un monde simulé informatiquement.

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Les hackers peuvent voir le monde tel qu’il est vraiment et le contrôler (Matrix)

Lorsqu’ils utilisent un ordinateur, les hackers/euses se reconnaissent à un signe distinctif : les mains scotchées sur le clavier, illes n’utilisent jamais la souris et enchaînent les commandes à un rythme effréné. Dans le film Swordfish, une scène culte met ainsi en scène l’entretien d’embauche d’un hacker dont l’épreuve consiste à s’introduire en 60 secondes sur le réseau de la NSA alors qu’il a un pistolet pointé sur sa tempe et qu’une femme lui fait une fellation[4]. Devenus plus puissants, plus riches et plus sûrs d’eux, les informaticiens sont aussi devenus plus séduisants : si entretenir une relation peut rester difficile, intéresser les filles (et dans de rares cas, les garçons) n’est plus un problème. Le hacking est même une activité « sexy », qui excite les femmes.

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Hugh Jackman en entretien d’embauche devant son ordi, ça excite les femmes.

Le choix de Chris Hemsworth (alias Thor dans les adaptations à l’écran de la franchise Marvel) pour jouer le rôle titre du pirate informatique dans le film « Black Hat » qui doit sortir en janvier s’inscrit dans cette lignée de représentation de hackers virilo-virils.

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Comme les hackers font des choses illégales, forcément Chris s’est retrouvé en prison.

 

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 Mais heureusement il a gagné le droit de sortir pour pouvoir courir avec un gilet pare-balle et sauver le monde.

Du côté des programmeurs, un type de représentation similaire fait son apparition : le « brogrammer », de « bro » (« brother », frère) et « programmer ». Le brogrammer est une sorte de version informaticienne de l’étudiant de fraternité. Il correspond aux normes de la virilité traditionnelle, comme ces dessins de Neil Swaab publiés dans BusinessWeek[5] l’illustrent :

geeks-2-19Manger des protéines animales et boire de la bière (comme un vrai homme)

geeks-2-20Faire la fête et draguer les filles (comme un vrai homme)

geeks-2-21Avoir des gros muscles (comme un vrai homme)

Les normes genrées que la représentation du geek « traditionnel » pouvait mettre de côté sont totalement réintégrées dans la figure du brogrammer telle qu’on peut la voir décrite, sur Quora par exemple[6] :

« La « brogrammation » a émergé comme une réponse culturelle qui essayait de rendre cool la programmation, où les « brogrammers » seraient constamment en train de boire de la Redbull, être bourré, coder (parfois/généralement de manière baclée), être un gros connard dans les cours d’informatique, faire passer du dubstep en codant et aller à la gym ou courir les filles pendant les weekends pour faire une pause. C’est comme les hackers cool (comme ceux dans les films d’Hollywood) qui représentent 1% des étudiants qui font vraiment de la recherche en sécurité informatique. »

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Jeu à boire et à programmer dans The Social Network : désormais, les programmeurs aussi savent faire la fête à l’université.

Arroway

Suite et fin : Geeks à l’écran (III) : hacker les codes genrés de l’informatique

Notes

[1] Effet de genre : le paradoxe des études d’informatique, Isabelle Collet : http://ticetsociete.revues.org/955#tocto1n2

[2] Effet de genre : le paradoxe des études d’informatique, Isabelle Collet : http://ticetsociete.revues.org/955#tocto1n2

[3] Bien entendu, ces représentations sont largement exagérées car présentées de manière improbable d’un point de vue technique en terme de difficulté et de temps d’accomplissement (les individus s’introduisant en une minute sur des serveurs ultra-protégés ou prenant le contrôle à distance d’ordinateurs connectés à aucun réseau, par exemple).

[4] Pour celleux qui veulent regarder cette scène admirable du cinéma (featuring John Travolta, Hugh Jackman et Hally Berry) : https://www.youtube.com/watch?v=rUY8HysBzsE

[5] The Rise of the Brogrammer, Douglas MacMillan, http://www.businessweek.com/articles/2012-03-01/the-rise-of-the-brogrammer

[6] What is the brogrammer culture, https://www.quora.com/What-is-the-brogrammer-culture :

« Brogramming was created as a cultural response of trying to make programming cool, where ‘brogrammers’ would constantly drink cans of Redbull, get drunk, code (sometimes/usually in a sloppy manner), be a huge douchebag in the IT classroom, blast dubstep while coding and go to the gym or womanize on weekends to take a break. It’s like the cool hackers (like the ones in the Hollywood movies) that represent the 1% of the academics who actually do research in cyber security. »

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4 réponses à Geeks à l’écran (II) : du geek adolescent maladroit au brogrammer

  1. Ah mais non mais c’est pas Captain America sur le tee-shirt de Sheldon, c’est Flash!

    Et c’est une fille qui vous le dit! 😉

    (4ème photo: Big Bang Theory)

  2. « Et alors qu’il a toutes les cartes en main pour les faire tomber dans ses bras grâce à son intelligence supérieure, sa timidité et son originalité »

    J’ai conscience que c’est un ancien post et que mon commentaire sera sans doute laissé sans réponse, mais suis-je le seul à avoir un doute sur la vérité de cette phrase?

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