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Le collectif Le Seum a vu « Merci Patron! », n’a pas aimé, et vous dit pourquoi

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Nous reproduisons ici la critique de « Merci Patron! » publiée par le collectif Le Seum sur leur site internet, que nous conseillons vivement de découvrir si vous ne le connaissez pas!

Résumé du film :

La famille Klur (un homme, une femme, et leur fils), vivant dans le nord de la France, se trouve dans une situation de détresse. Anciens ouvriers du textile pour le groupe LVMH, le couple a été licencié il y a plusieurs années, au moment de la délocalisation des usines en Pologne ; ils n’ont jamais retrouvé d’emploi depuis et expliquent vivre avec 400 euros par mois. Suite à un accident de voiture, ils se retrouvent face à une dette colossale de 30 000 euros, qu’ils sont obligés de payer dans un délai d’un mois. L’impossibilité pour eux de payer cette somme les place sous la menace d’un huissier, qui entend venir chez eux et saisir leur maison, les laissant à la rue.

mercipatron01Le couple Klur (au centre), leur fils Jérémy (à gauche) et Ruffin (à droite)

François Ruffin, directeur du journal Fakir, s’intéresse à la situation du couple et décide de leur venir en aide. Il monte alors un stratagème et rédige à la place des Klur une lettre à l’attention de Bernard Arnault : s’ils n’obtiennent pas sur leur compte un virement de 30 000 euros les aidant à rembourser leurs dettes, ils viendront eux-mêmes saboter les journées portes ouvertes du groupe LVMH, et avertiront toute la presse de la détresse dans laquelle ils se trouvent suite à leur licenciement. Arnault est alors au cœur d’un scandale en France pour avoir demandé la nationalité belge en vue de payer moins d’impôts. Craignant que l’affaire ne prenne de l’ampleur, LVMH envoie auprès des Klur un représentant, qui se rend chez eux pour négocier. François Ruffin place des caméras cachées et filme la scène ; il se fait passer pour Jérémy, le fils des Klur, et se déguise pour ne pas être reconnu. Le négociateur accepte de virer la somme au couple et d’obtenir pour le père un CDI chez Carrefour (mise en rayon des produits) ; en échange, ils signent une clause de confidentialité, et acceptent de ne parler de cet arrangement à la presse et « surtout pas à Fakir ».

mercipatron02Les Klur et le représentant de LVMH, scène tournée en caméra cachée

Pour pouvoir diffuser son film, Ruffin doit donc surmonter le problème posé par cette clause.

Feignant de ne rien savoir des arrangements obtenus avec LVMH, il exerce via son journal Fakir une grosse pression sur le groupe : il explique être au courant de la situation de détresse de la famille Klur, et promet de venir saboter les assemblées générales LVMH en compagnie d’autres militants si une solution n’est pas trouvée. Craignant des actions qui pourraient nuire à l’image déjà entachée de Bernard Arnault, le groupe n’a d’autre choix que de révéler à Ruffin la vérité : ils ont trouvé un engagement avec la famille Klur, en négociant directement avec eux. Ils rompent donc la clause de confidentialité qu’ils avaient signée.

Le film peut alors être diffusé sans crainte. Il se finit par un barbecue festif dans le jardin des Klur, qui ont obtenu la somme qu’ils réclamaient, ainsi qu’un CDI chez Carrefour pour le père. Tout le monde clame : « Merci patron ».

mercipatron03Le barbecue final

L’avis du Seum

Autant le dire directement, on a le seum contre ce film.

« Folklorisation », condescendance, mépris de classe

La première chose qui frappe, c’est la condescendance de merde de Ruffin envers les Klur, à qui il parle littéralement comme à des enfants un peu perdus (à Mme Klur : « alors maman, on est contente ? »). Les spectateurs dans la salle (parisienne, précisons-le) n’arrangent pas les choses, chacun se marrant lorsque les Klur évoquent leurs vacances d’un jour à Péronne (trop lol la pauvreté), ou lorsque la caméra fait des gros plans moqueurs sur la tapisserie de prolo ou le chat en moumoute. Ruffin se fout clairement et gratuitement de leur gueule, en les accusant à demi-mots de manquer de gratitude : après  que les Klur ont obtenu le chèque tant espéré via le représentant de LVMH, il s’étonne que le couple n’ait acheté aucun cadeau de remerciement, et arrive chez eux les bras chargés de produits régionaux et pâtés bio hors de prix. « Ah vous vouliez juste lui dire merci ? Sans rien offrir ? Eh ben, vous savez vraiment pas remercier les gens, vous », balance-t-il à des Klur un peu gênés, qui vivent, on le rappelle, avec 400 euros par mois.

Un message politique foireux

Contrairement à Bienvenue chez les Ch’tis, et malgré le côté folklo et humoristique, on a là un film qui se veut politique, critique, de gauche, tout ça. L’ensemble fait toutefois plutôt penser aux émissions de télé-réalité où TF1 vient construire une maison à des familles dans la détresse : le problème des Klur est résolu, ils ne sont plus menacés d’expulsion, fin de l’histoire façon conte de fées. Le recul sur soi est à peu près nul : on a dit « les très très très grands patrons c’est méchant », tout le monde est content et peut retourner se dire engagé.

Mais les rapports de classes, ce n’est pas les 1% vs. les 99%, Louis Vuitton vs. tous les autres gens (qui, eux, seraient tous charmants). Ruffin n’appartient pas au même monde ni à la même classe que les Klur. Il est même, il faut bien le dire, lui-même le petit patron de son entreprise, Fakir, qui gère maintenant un capital conséquent issu des recettes engendrées par le film. L’insistance obsessionnelle sur la figure du « grand patron », multimillionnaire et célèbre, apparaît ici comme un moyen commode de brosser à peu de frais le public dans le sens du poil, en le plaçant immédiatement dans le camp des non-millionnaires, soit des « gentils ». Ce discours qui sous-tend le film empêche en définitive les spectateurs de s’interroger sur leur propre position dans une société de classe, ceux-ci étant automatiquement placés dans la case des « 99% de non-fortunés », catégorie aussi hétérogène que socialement parfaitement absurde.

Le film fait enfin la promotion d’une sorte de paternalisme héroïque, qui tend la main à des pauvres incapables de se libérer eux-mêmes. L’hommage rendu aux prolétaires en général et à leurs luttes est insuffisant : le rôle de la CGT est rendu complètement anecdotique, les représentants syndicaux sont montrés comme de vieux bougons marrants, les salariés en lutte de Goodyear comme des trublions fouteurs d’ambiance. Dans un dialogue à la limite de l’humiliation entre Ruffin et une représentante syndicale, ancienne employée de l’usine de textile, il somme celle-ci de se réconcilier avec Bernard Arnault, sur un ton humoristique déplacé et indélicat, tandis qu’elle vient d’évoquer la vague de suicides  qui a suivi la fermeture. Décidément, tous ces licenciés ne semblent vraiment pas disposés à faire des efforts. Le beau rôle est bel et bien laissé à Fakir et à Ruffin, qui semblent être le seul recours pour faire avancer les choses (non).

La lutte des prolétaires est du coup résumée à un problème individuel. Dans tout le film, le représentant LVMH n’a qu’une crainte : que d’autres anciens salariés aient la même idée et viennent à leur tour réclamer du pognon. Il peut en fait être tranquille : Ruffin s’en fout des autres, toute l’intrigue du film reposant sur « le sauvetage des Klur » et la nécessité de proposer au spectateur un happy end. Alors bien sûr que c’est toujours cool de gratter des sous, et que l’on ne peut qu’être ravi que la famille soit sortie d’une situation extrêmement critique. Mais une lutte politique ne peut se contenter de seules micro-victoires, aussi ponctuelles qu’individuelles : elle nécessite au contraire d’élaborer des stratégies collectives pour sortir tout le monde de la merde.

Le dernier problème réside enfin dans l’aboutissement du film, proposé comme un modèle de victoire : le remboursement des dettes par LVMH, et un CDI à Carrefour dans la mise en rayon de produits. Combien ce boulot est-il payé ? Dans quelles conditions ce poste a-t-il pu être créé ? Quelqu’un a-t-il été viré pour ça ? Comment ont réagi les collègues en apprenant que le poste avait été ouvert sur un coup de pression ? Le film passe toutes ces questions sous silence.

L’héroïsation gênante de Ruffin

Qu’est-ce qui est finalement renvoyé au spectateur, à travers l’ascendant du journaliste sur la famille, les séances de coaching ? Qui est le héros du film ? Certainement pas la famille, qui est juste un objet, un support à l’intrigue. Le héros, c’est bien Ruffin, qui se compare lui-même à Robin des bois dans une scène où il se filme racontant l’histoire à son fils : « tu vois, il prend l’argent aux riches pour le donner aux pauvres ».

mercipatron04Ruffin qui se compare à Robin des Bois

Parce qu’il veut apparaître à tout prix dans un des plans en caméra cachée avec le représentant de LVMH, Ruffin va jusqu’à se déguiser en Jérémy, le fils des Klur (donc un membre de la famille qui existe déjà en fait, bordel). Il dépense donc une thune monstrueuse (et s’en amuse) dans une décoloration des cheveux et des sourcils ainsi que dans des lentilles de couleur.

mercipatron05La transformation de Ruffin pour le tournage de la scène en caméra cachée

Dans la scène en question, il pose lourdement et faussement innocemment des questions sur Fakir au type de LVMH (« et donc il faut surtout pas prévenir Fakir, c’est ça ? Donc vous avez vraiment peur de Fakir ?») pour mettre en valeur son journal et sa valeur subversive. Signalons que Ruffin aurait en plus pu être reconnu par le type de LVMH, compromettant alors gravement tout le stratagème monté pour que les Klur obtiennent leur fric. Il préfère manifestement prendre le risque de tout foutre en l’air pour pouvoir se mettre en scène. Rien d’étonnant : dans le fond, le combat des Klur importe peu, et Ruffin ne s’en cache pas. Il aurait très bien pu se satisfaire de leur victoire et respecter au final la clause de confidentialité, c’est à dire ne parler de l’arrangement à personne. Mais non. Il fallait sortir son documentaire.

En résumé, le film laisse vraiment l’impression d’avoir assisté à une sorte de télé-réalité de la lutte plutôt qu’à un docu politique. C’est en fait un pur « justice porn » pour bourgeois, dans lequel on se moque finalement bien peu de Bernard Arnault, mais abondamment des Klur. Quelles seront les conséquences de ce film ? Pour Fakir, c’est certain, une rentrée d’argent et un boom des ventes vertigineux (en sortant de la salle, des vendeurs étaient postés devant le ciné pour proposer des numéros, et le journal a depuis lancé une campagne de pub à partir du film). Pour les Klur en revanche, on ne sait pas trop. On espère pour eux que tous les spectateurs vont pas débarquer dans leur Carrefour pour faire des selfies avec eux ; on espère aussi que tous les détails livrés sur leur maison, leur vie intime leur porteront pas préjudice. Et qu’ils toucheront quelque chose des bénéfices du film, qui a fait en France 500 000 entrées.

Le Seum collectif

https://leseumcollectif.wordpress.com/

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8 réponses à Le collectif Le Seum a vu « Merci Patron! », n’a pas aimé, et vous dit pourquoi

  1. Bonjour,
    j’ai vu ce film différemment.
    Si certains aspects du film m’ont gêné (les enfants de Rufin n’avaient pas besoin d’apparaître), je ne l’ai pas ressenti du tout comme vous. J’ai plus eu l’impression d’ironie, quand Rufin débarque avec un camion et un t-shirt « I love Bernard », on peut trouver ça déplacé mais ça n’empêche pas d’écouter les Klur et la représentante syndicale, et la diffusion de la parole de ces gens est rare… et ça apporte une touche d’humour bienvenue, car la réalité décrite est glauque, entre les suicides des anciens salariés et le supérieur LVMH en Bulgarie qui explique avec un grand sourire qu’avec le taux de chômage en Grèce il sera bientôt possible d’y exploiter les travailleurs là bas en imposant leurs conditions. Ce film n’est donc pas un docu politique, il est engagé à modifier la situation de la famille suivie, dans l’approche je le trouve comparable aux projets de Michael Moore.

    Quant à la restriction du sauvetage à la famille Klur, le fait de montrer l’arrangement avec LVMH et de le rendre public sont présentés comme devant mettre la pression à LVMH et faciliter les négociations pour les autres.

    Enfin la séquence où Rufin parle de Fakir devant le représentant LVMH est intéressante, car il menace de contacter plusieurs soutiens possibles et c’est le représentant LVMH qui insiste sur sa crainte de Fakir, Rufin demande alors « pourquoi avez vous plus peur de Fakir que d’hommes politiques comme Mélenchon ? » pour moi ce n’est pas de l’auto-promo, mais ça nous apprend que LVMH a plus peur de certains journalistes que des hommes politiques.

    Olivier

    • Oui. Je suis d’accord avec votre commentaire. Certains aspects m’ont gêné : les enfants, les rires de certains dans la salle lors de la présentation des Klur… (mais est-ce lié à la mise en scène ou à la salle? est-ce plouc un chat en moumoute ou est-ce juste amusant? Y-a-t-il une culture du pauvre? A-t-elle autant de valeur que celle des autres?)

      Les autres touches d’humour m’ont moi aussi semblé bienvenues dans ce contexte lourd. Ce film a d’ailleurs un petit côté jouissif de ce point de vue…

  2. Oui j’ai vu ce film et, pauvre moi même, il m’a interrogée à plus d’un titre… Effectivement le fait que le film ne parle que d’une action individuelle, laissant sur le carreau tous les autres licenciés lvmh, la bizarrerie de ne toucher que 400 euros par mois (soit la moitié du RSA socle pour un couple, moins que le RSA pour une personne seule) le fait que la famille soit insolvable et qu’il n’y ait pas d’arrangement avec l’huissier (pourtant la loi le permet) les mises en image humiliantes du quotidien de la famille (la caméra s’attarde plusieurs fois pour bien montrer que ce sont des « ploucs »), et bien sûr, aucun conseil pratique à en tirer, sauf « faites du chantage » (qui entre parenthèse est puni de 10 ans de prison), et ignorez le collectif. Après, un travail au smic dans la grande distribution présenté comme une grande victoire, je crois qu’il faut ne jamais y avoir travaillé pour oser affirmer ça…

    conclusion: un passage à la CAF et à la commission de surendettement auraient évité à cette famille tout ce stress, et au film d’avoir lieu… Mais Ruffin aurait certainement été moins célèbre…

  3. Bizarre, je n’ai pas eu du tout les mêmes impressions que vous en voyant ce film.

    Je pense que Ruffin connait les Klur et les syndicalistes depuis longtemps. De ce fait, il peut se permettre avec eux des blagues et un ton qui semblent provocateurs, mais les intéressés savent que son ton est ironique pour se moquer de leurs adversaires communs. Ruffin emprunte aux puissants leurs éléments de langage et leurs réflexes pour mieux les ridiculiser et montrer combien ils sont grotesques quand on les confronte à la dure réalité des classes populaires qu’ils exploitent de très loin.

    Vous prêtez à Ruffin des tactiques retors et des subterfuges visant à sa propre gloire que je n’ai pas vu transparaître dans le film. Pour moi, toutes les manigances sont vouées à nuire à LVMH, Arnault, Jamet et le négociateur. à aucun moment, je n’ai eu l’impression que Ruffin cherchait à se moquer des Klur ou à faire rire sur leur dos, en tout cas pas davantage qu’avec une vanne dont ils ont très bien saisi l’ironie.

    Sur l’aspect paternaliste du film, Ruffin a déjà expliqué que pour lui, tout mouvement social d’ampleur devait chercher à réunir les classes populaires et la petite bourgeoisie intellectuelle.

    Sur vos accusations d’auto-promo, il me semble que Ruffin évoque Fakir pour s’étonner sincèrement de l’importance que lui confère ses ennemis, compte tenu de la taille et de l’influence modestes de son journal que Ruffin ne cesse de rappeler.

    Sur le fait que le film montre une action isolée et ne présente pas de solution systémique, vous pensiez quoi ? Qu’un film allait donner la recette efficace d’une révolution rapide et directe engendrant l’application immédiate dans le pays de vraies lois de gauche ?
    Certes, ce film est un coup de cure-dents à travers les mailles de l’armure de l’exploitation capitaliste, mais c’est un film d’action directe, une comédie cynique qui montre par A plus B combien les puissants sont des bouffons. ça ne fait pas avancer la cause, mais fait du bien quand même.

    • Je partage entièrement votre avis, et il faut juger une entreprise aux fruits qu’elle porte : en l’occurence, la monstration honnête et empathique d’une classe ouvrière oubliée, la victoire d’un couple pauvre sur un milliardaire, et le récit extrêmement populaire de cette aventure.

      • C’est justement ce qui est dénoncé : empathie, victoire d’une famille sur un patron, récit populaire… et c’est tout ! Aucune remise en question d’un système qui commence à être quand même plus que connu, aucune proposition de réelle lutte sociale, d’engagement, de propos en rapport avec la culture voire l’éducation populaire (qui est la seule voie de salut).
        Juste un bon gros paternalisme « moi gentil patron je vais sauver une famille des griffes d’un méchant patron ».
        C’est le niveau zéro de l’analyse sociale.
        Et comme le cinéma est politique, ce qu’on ne montre pas disparait des consciences… C’est chiant, mais le focus fait sur les choses tend à invisibiliser toujours ce qui n’est pas énoncé/montré/expliqué.

        • Je ne suis pas d’accord. On ne peut pas limiter Merci patron à « un paternalisme « moi gentil patron je vais sauver une famille des griffes d’un méchant patron » ».
          Il y a très certainement des défauts. Mais d’une part sur la présentation des Klur, j’ai personnellement été frappée par l’évolution même physique des Klur. Au début, effectivement, on dirait un couple de bidochons. Mais plus le film avance et plus ils se sortent de la misère, plus on les voit même physiquement se relever. Pour moi, on voit que c’était la précarité et l’humiliation qui en faisaient des « beaufs », et que recouvrir un travail et des moyens financiers leur redonne leur dignité. Pour moi, c’est extrêmement fort, car ça montre visuellement à quel point la destruction sociale casse les corps.

          D’autre part, pour moi, l’ouverture du film au Ruffin superpose les graphiques de l’augmentation des profits de LVMH avec l’augmentation du chômage et l’augmentation des distributions de repas aux Restos du Coeur très forte et très puissante. C’est simple, mais ça montre de façon concrète qu’alors qu’on nous rebat les oreilles sur la crise depuis 30 ans, depuis 30 ans, pour les grands patrons, les profits ne cessent d’augmenter et qu’ils sont construits précisément sur la misère et la destruction sociale (ce qui est montré juste après avec la partie sur la délocalisation de l’usine).

          Je ne pense pas qu’on puisse limiter le film au récit du sauvetage d’une famille. La dernière partie n’évoque pas tellement cela et est proprement hallucinante. C’est le moment où Ruffin se faisant passer pour le fils Klur enregistre une fausse réunion de syndicalistes prêts à s’inviter à la réunion des actionnaires de LVMH. C’est complètement burlesques de voir 10 types en train de jouer la comédie et de voir derrière le dispositif policier que l’entreprise a mis en place face à cette « menace ».
          Cela m’a paru justement très enthousiasmant pour mobiliser des militants. On a l’impression que le système social qui nous broie est inamovible et qu’il détient tous les leviers du pouvoir. Le deuxième point est vrai, mais ce film montre que ce système social, personnalisé par Bernard Arnault mais ça pourrait être un autre, est terrifié par le mouvement social.
          Pour moi, la dernière partie du film m’a paru une illustration de la phrase de La Boetie : « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » Et je pense qu’un des enjeux de l’éducation populaire est de montrer cela.

  4. Le seum aussi

    En regardant ce film j’ai également eu le seum, mais pas pour les mêmes raisons.
    Le seum puisque ce film a l’avantage de mettre en lumière les méthodes de cette entreprise de « luxe à la française » qui délocalise en Bulgarie. Le décalage entre l’image que LVMH travaille à grand coup d’opérations porte ouverte pour présenter « la magnifique histoire d’une entreprise française » et la réalité me choque, tout comme le manque de considération des « pions » Picards.
    Et à mon humble avis c’est tout le sujet du film, où le ton ironique permet d’appuyer sur le manque de considération (c’est un euphémisme) de LVMH pour les Klur et tous les employés mis à la porte. Pour moi aucun mépris, pas de raccourci trop facile riche vs pauvre. La belle histoire est fabriquée ici pour appuyer sur la tragédie de la situation de tous ces licenciés. « Ruffin s’en fou des autres » n’a donc aucun sens ici, pas plus que la nécessité d’avoir une happy end, justement fabriqué pour mieux dénoncer en bref tout le contraire…
    Et oui Ruffin a lui aussi son entreprise mais à ce compte la seul les prolos au chômage pourraient réaliser un film sur le sujet ? Si LVMH avait une éthique sociale je ne crois pas que les journalistes s’y intéresseraient, le débat n’est donc pas sur le fait d’entreprendre et de gagner de l’argent mais sur la répartition des bénéfices et sur la justice sociale.
    Le seul point ou je rejoins la critique et sur les conditions d’embauche au Leclerc qui posent question, mais je ne crois absolument pas que Ruffin propose ici un modèle.

    Quant à la pseudo héroïsation de Ruffin, je ne comprends pas. Ne pas comprendre l’ironie et la caricature proposé ici c’est rater un éléphant dans un couloir, en particulier lors de la séquence « robin des bois » avec les enfants.
    Ce qui m’amuse c’est votre raisonnement contradictoire : vous reprochez d’abord à Ruffin d’aider une famille à gagner un peu d’argent en ne se préoccupant pas des milliers d’autres chômeurs (c’est déjà comprendre de travers) puis vous lui reprochez de sortir le documentaire en risquant de compromettre l’arrangement des Klur ce qui présente pourtant l’avantage de dénoncer et donc ce qui est bénéfique pour le plus grand nombre. Sacré raisonnement…

    Cette critique peut être contestée point par point mais le mieux est sans doute de regarder le film et de se faire son propre avis (pour ceux qui ne l’ont pas vu).

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