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Interview du réalisateur bruce (1/2) : « aujourd’hui, c’est important de voir des personnes trans, et des personnes trans différentes »

Screenshot from 2016-02-03 19:26:53

C’est en assistant à la conférence “2 heures dans la vie d’unE trans” organisée dans le cadre du festival Loud & Proud à Paris en juillet dernier que j’ai découvert le travail de bruce, réalisateur trans de l’association What The Film!.
Parmi ses réalisations disponibles en ligne, on compte plusieurs films militants comme un film court de sensibilisation contre la transphobie “Beware”, un film de prévention “Avec toi j’en mets pas” réalisé pour la campagne Tu Sais Quoi ? de Yagg et un documentaire “Vos Papiers”.

C’est avec plaisir que j’ai rencontré bruce pour une interview-fleuve d’un peu plus de deux heures  début septembre. Voici ici publiée la retranscription de la première moitié de notre entretien, dans laquelle il parle de son parcours de réalisateur trans et militant, de l’accueil fait à ses films et du contexte cinématographique et politique actuel.

***

Arroway : Qu’est-ce qui t’a donné envie de réaliser des films et des documentaires militants ?

bruce : Je n’ai pas envie de me restreindre à des films militants, mais quoi qu’il en soit mes films y compris fictionnels sont traversés par ces questions-là. J’ai toujours été attiré par les activités créatives, l’écriture ou la bande dessinée quand j’étais petit, et je suis devenu passionné de cinéma assez tard, vers 17-18 ans. Le cinéma est apparu pour moi comme l’un des arts qui me touchaient le plus profondément. J’ai aussi pris conscience que c’est un média très accessible, très populaire, à travers lequel il est beaucoup plus facile de toucher les gens que par un bouquin. Parce que c’est un média très diffusé, très grand public et que l’on peut facilement trouver des films sur Internet, que cela soit un blockbuster ou un film que personne ne connaît. Quand je suis sorti du lycée, j’ai pensé un moment intégrer la Fémis (Ecole Nationale Supérieure des Métiers de l’Art et du Son), puis je me suis dit que ce n’était pas pour moi. Alors j’ai fait autre chose, j’ai fait une prépa, et ensuite de la philo à la fac. Quand j’ai fini mon cursus de philo, j’ai commencé  des cours de cinéma à la fac, qui étaient plutôt théoriques. Ensuite j’ai intégré la Fémis. Ca a toujours été évident pour moi de parler à travers mes films de ce pour quoi je militais depuis longtemps, que ce soit à travers des fictions ou à travers des documentaires. Et puis mon intégration à la Fémis a été aussi un acte militant, en tant que personne trans out : quand j’ai passé le concours, j’étais en tout début de transition, à chaque fois que je passais un oral, je l’expliquais au jury, j’en ai aussi parlé dans mon dossier de candidature.

Tu disais que pour toi le cinéma est un média assez populaire. Est-ce que dans tes films tu cherches avant tout à être accessible vis-à-vis du grand public, ou est-ce que tu peux chercher à faire autre chose que du mainstream, à faire ce qu’on appelle en France du cinéma d’auteur ?

Je ne me pose pas vraiment la question de prime abord : avant tout, je fais les films que j’ai envie de faire, et ensuite je me pose ce genre de questions. Par exemple, il y a plein de gens qui ne sont pas forcément des cinéphiles qui ont vu mon documentaire “Vos Papiers” et qui l’ont bien aimé. Alors que dans le documentaire, ce sont des gens dont on ne voit que la tête qui parlent une demi-heure… ce qui n’est pas forcément du grand spectacle ! En même temps, c’est une forme qui est simple, et, je pense, accessible. En ce moment, je suis en train de développer des scénarios et des films documentaires et je me pose toujours la question: “est-que l’on va comprendre, est-ce que c’est accessible?” et puis il y ensuite la question de la diffusion. C’est très important pour moi que mes films documentaires soient didactiques  ; que les gens apprennent des choses sur l’identité trans, que mes films les incitent à  réfléchir et à se poser des questions, qu’ils réfléchissent à comment cette question les touche eux personnellement.

Trailer de « Vos papiers » (documentaire entier)

Après j’adore le cinéma de genre, aller voir des gros films sur grand écran. Le dernier film que j’ai vu par exemple c’est “Mission Impossible” (rires).

Dans mes fictions ou documentaires, j’essaie toujours qu’il y ait des personnages, des histoires, qui touchent le spectateur de façon assez classique et efficace, mais qui puissent ensuite amener sur des réflexions politiques qui sont parfois présentes en sous-texte. Si tu as les clés, tu vas parfois les voir directement, des fois cela va juste te passer au-dessus du bonnet ou alors tu vas les saisir inconsciemment.

Est-ce que ce sont des choses que tu cherches à expliciter dans tes films ?

Si c’est un documentaire, oui. Parce que c’est le but du documentaire de parler des sujets très frontalement. Si c’est une fiction… En ce moment, je suis en train d’écrire un scénario pour une fiction, dont le personnage principal est trans. J’aimerais que le rôle soit joué par un acteur trans avec qui j’ai déjà bossé, mais s’il n’est pas disponible alors je changerai le personnage et je ferai appel à un mec cisgenre. Si c’est un mec trans, ça sera plus évident; si c’est un mec cis, ces questions-là seront moins évidentes pour les gens. Mais pour moi c’est important que l’on montre des corps trans.

Quand on regarde aujourd’hui, et même hier, les films avec des personnages trans (qui déjà ne sont pas très nombreux), et qu’on voit que la plupart de ces rôles-là sont a priori joués par des personnages cisgenres, qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce que tu penses comme certain-e-s qu’il faudrait des acteur-i-ces trans pour ces rôles-là ?

C’est compliqué parce que je pense que ce n’est pas une question dans l’absolu. On est aujourd’hui à un moment charnière pour la visibilité des trans dans notre société. J’ai l’impression qu’aux Etats-Unis, les choses bougent de manière intéressante, même s’il y a des ratés évidemment. En France on est encore en retard et on a d’autres questionnements culturels, théoriques, philosophiques, et on ne se pose pas les questions de la même façon. J’ai l’impression que cela avance aussi, mais pas de la même façon. A mon sens ce qui se passe est relativement plus problématique en France. Donc stratégiquement, en ce moment, il me semble très important de montrer des personnes trans jouées par des personnes trans. On en a aussi marre de ne voir que des hommes bio jouer des femmes trans. C’est too much au bout d’un moment. Dans l’absolu, une fois que plein de choses seront acquises, pourquoi pas. Mais aujourd’hui, la balance n’est pas du tout équilibrée. Aujourd’hui dans la tête de beaucoup de gens, trans égal « travelo », et les trans ont très peu de visibilité.

Peut être que dans dix ans, si tu me reposes la question, je ne te répondrai pas la même chose.

Mais aujourd’hui, c’est important de voir des personnes trans, et des personnes trans différentes : opérées ou pas opérées (soit avant opération, soit parce que quelqu’un a choisi de ne pas se faire opérer), hormonées ou pas. Les hommes trans ne sont pas du tout représentés, ou très peu. Depuis quelques années, on commence à voir des mecs trans dans “Tellement vrai” et compagnie, dans “Secret Story”. Les choses avancent tout doucement, et pas toujours de manière très classe, mais elles avancent quand même.

En tout cas, je fais très attention dans mes films à faire jouer des personnes trans.

Avec deux potes, on a monté l’association What The Film!, et on a réalisé un premier film. On était deux garçons trans et une fille cis, issu-e-s de milieux militants et féministes. Pour notre premier film, il y avait deux personnages trans, et il était hors de question que ces personnages ne soient pas joués par des acteur trans. Et donc, on a pris des personnes qui étaient des amateurs. Mais je préfère faire appel à des amateurs plutôt que d’avoir recours à des artifices. De la même manière, ça a été compliqué pour le casting du film de prévention parce des mecs trans qui sont d’accord pour jouer en tant qu’amateurs dans des films, il y en a, mais c’est très difficile d’en trouver qui acceptent de jouer à moitié à poil ou à poil, ou encore des scènes érotiques. Donc j’ai pas mal galéré, mais j’ai fini par y arriver.

avectoi

Avec toi, j’en mets pas (film complet)

On retrouve souvent cet argument, pour à peu près tout, pour trouver des acteur-i-ces trans/racisée/etc : “Oui, mais y en a pas ! On cherche, mais on en trouve pas”. Là ce que tu dis, c’est que tu es allé les chercher, il faut un acte militant.

En ce moment je suis assistant sur un film sur le thème du foot féminin, et on fait très attention à ça avec le réalisateur. On veut absolument que le casting soit mixte, qu’il n’y ait pas que des blanches ou que des noires. On a fait plusieurs vagues de casting, ça a été très long et assez compliqué. Pendant un moment cela a été assez mélangé, mais pour le dernier casting que l’on a fait, il n’y a eu pratiquement que des blanches qui ont répondu. On en a gardées certaines mais c’était problématique pour nous, on s’est dit qu’on était obligé de faire un peu de “discrimination positive”, pour que le casting ressemble à quelque chose. C’est compliqué de faire le choix de la “discrimination positive”, mais en même temps, on veut que notre film soit réaliste, on ne veut pas faire un film avec uniquement des actrices blanches.

Ce sont des questions qu’il faut se poser tout le temps. Même si le film ne pose pas forcément beaucoup de questions politiques, c’est déjà important de simplement voir des personnes représentées à l’écran. Donc par exemple moi j’ai pas vraiment surkiffé le film “Bande de filles”, mais c’était quand même intéressant de voir ce casting-là.

D’un côté on voit des choses qu’on voit pas d’habitude au cinéma, et d’un autre, tout un tas de clichés sont ré-imprimés.

C’est toute la question autour des représentations quoi. Tu dis : “ouais, youpi, y a un trans à “Tellement vrai”!”, mais par contre qu’est-ce qu’il raconte comme conneries ! (rires)

Je voudrais revenir un petit peu en arrière lorsque tu disais qu’aux Etats-Unis il y a des questions qui sont d’avantage sur le devant de la scène, par rapport à la France où d’autres questions “parasitent” entre guillemets le débat qui y a lieu ou qui pourrait avoir lieu sur les identités trans. Est-ce que tu pourrais préciser ce que tu voulais dire ?

En France, je pense qu’il y a un espèce de conservatisme sur plein de questions qui sont liées au genre, aux différences entre les classes, etc. Je ne suis pas spécialiste ni sociologue des Etats-Unis, mais je suis allé quelques fois aux Etats-Unis (et seulement dans des grandes villes, donc c’est forcément partiel comme expérience), et c’est valable aussi pour d’autres pays d’Europe, et là-bas tu sens que les gens te matent moins, qu’ils se posent moins de questions sur toi, que tu as, au moins dans la rue, une plus grande liberté. Alors qu’en France, moi je me fais énormément mater dans l’espace public, beaucoup de gens se posent des questions, etc. Et quand tu as des meufs en mini short à Paris, elles se font super mater : en général, d’ailleurs, tu te dis que ce sont des touristes, car les parisiennes ne feraient pas ça, elles savent qu’elles se feraient démonter. Ca c’est pour l’aspect “pratique”.

C’est vrai qu’en France il y a une culture assez essentialiste sur le genre : c’est quoi être un homme, c’est quoi être une femme. C’est très ancré dans la langue française, il y a moins ça dans d’autres langues. Je pense que c’est culturel. Par exemple les formules de politesse en France passent beaucoup par des marqueurs de classe, de genre. Les gens disent que tu es impoli-e si tu ne dis pas “vous”, si tu ne dis pas “Monsieur/Madame”. C’est très injonctif. Après, j’ai l’impression qu’il y a des choses qui sont culturelles, mais que les choses avancent, plus doucement. Aux Etats-Unis, ils sont plus progressistes sur certaines questions, mais il peut y avoir un backlash très violent sur d’autres aspects. Enfin voilà, c’est mon ressenti, mais je ne suis pas du tout spécialiste de la culture us et des Etats-Unis. En ce moment, je ne sais pas si c’est spécifique à la France ou pas, j’ai l’impression qu’il y a des choses qui avancent, et qu’en même temps il y a des choses très violentes et que les écarts se creusent énormément. Tout comme il y a des discours hyper racistes qui ont été légitimés, en même temps j’ai l’impression que dire certains trucs aujourd’hui n’est plus possible. Je sais pas… c’est peut-être du au poids des réseaux sociaux où les gens discutent beaucoup. C’est peut-être mon point de vue parce que je suis sur certains réseaux militants. J’ai l’impression que des chosent avancent, mais que des choses hyper trash se passent. et qu’en même temps on recule de façon violente sur d’autres. C’est une sorte d’équilibre un peu fragile, peut-être.

Ca me fait penser à ce qu’on appelle le backlash, dont on parle pas mal dans les milieux féministes : tu gagnes des choses, et derrière ça cristallise des tensions.

Quand j’étais à Act up, je bossais avec une meuf qui avait un peu milité dans les milieux féministes dans les années 70 et qui me disait qu’elle hallucinait sur les questions de contraception, par exemple, par rapport à ce qu’il était possible de faire et de dire. C’est bizarre, plein de gens me disent “mais non, tu déconnes, les choses n’avancent pas.”, alors que j’ai vraiment l’impression que les choses avancent, mais doucement et qu’en même temps il y a des trucs hyper violents qui arrivent.

J’aimerais revenir sur ton travail en te posant quelques questions que m’a transmis Hushpuppy, qui se demandait comment les acteur-i-ces trans ont vécu le fait d’avoir été « outées » en tant que trans à travers les films. Est-ce qu’iels avaient déjà fait leur coming out avant ou pas ? Est-ce qu’iels se font reconnaître dans la rue depuis la diffusion ? Est-ce qu’iels avaient des craintes au moment du tournage ?

Alors c’est très différent en fonction des films. Déjà, ça dépend selon que le film est un documentaire ou une fiction parce que je pense ce n’est pas du tout le même engagement. Dans un documentaire, tu donnes juste de ta personne, même si quand t’es acteur-ice dans un film de fiction, surtout dans un film avec des scènes à poil, tu t’impliques énormément. Surtout quand t’es un personne trans et que tu joues un personnage trans.

En fait, j’ai eu un souci dans le tournage de mon documentaire “Vos papiers” avec une personne, justement par rapport à ça. La version qui est diffusée, mais qui pendant un an n’a pas été celle-là et qui a tourné dans des évènements, contenait une autre personne qui était une autre femme trans (donc maintenant il n’y en pas plus qu’une) qui est revenue sur sa déclaration (parce que j’avais évidemment fait signer des droits à l’image). Ca été très compliqué pendant un mois, et au final j’ai pris la décision de la couper du montage, pour plein de raisons, mais surtout éthiques et politiques. Comme quoi ça n’est pas du tout simple de se montrer. Pour certains dans “Vos papiers”, ce n’est pas forcément évident de se voir, parce que depuis ils ont beaucoup évolué. Il y a des gens qui ont dit qu’ils ne prendraient pas du tout de testostérone qui en prennent, qu’ils ne changeraient pas leurs papiers et qui l’ont fait… Et ce qui est marrant, c’est que les gens ont bougé assez vite après le documentaire en fait.

En ce qui concerne les fictions : dans “Beware”, il y a un gars et une fille trans, et les deux étaient déjà out. La plupart des personnes dans le documentaire étaient out, pas forcément auprès de tout le monde, mais cela ne posait pas de soucis pour eux de passer à l’écran.  L’actrice trans dans “Beware” était assez out et relativement militante sur la question. Par contre, l’acteur trans a préféré ne voir le film que deux ans après sa sortie, après qu’il ait lui-même pas mal changé de son côté. Je crois qu’il avait beaucoup de mal à se voir. Par contre il n’y a pas eu de souci pendant le tournage.

Dans mon film de prévention (“Avec toi, j’en mets pas”), il y a une des personnes qui joue dans la scène où ils sont trois, qui n’a pas voulu se montrer à poil. Il a préféré se montrer en short, c’était sa limite à lui. Voilà, chacun a ses petits trucs.

 

La deuxième question de Hushpuppy portait sur l’accueil qui est fait à tes films. En général, quelle est la réception du public ?

Pour ce qui est de “Vos Papiers”, il a pas mal tourné, mais je n’étais pas forcément là lors des projection. J’étais là surtout lorsqu’il a été projeté au festival Chéries-Chéris. Le public était constitué quasiment uniquement de trans à cause de la manière dont ça a été programmé. Donc il y  a eu surtout un débat entre personnes trans. Ce n’était pas hyper intéressant, parce que le film est à la base plutôt destiné à des personnes qui ne connaissent pas grand’chose ou rien. J’ai eu une projection plutôt mixte, mais avec pas mal de gens militants dans un festival de films à Saint-Denis. C’est un festival plutôt militant, même si le public est plutôt habitué à voir des films sur d’autres questions je pense. Quand une projection est organisée, j’essaie toujours de faire en sorte d’être là et qu’il y ait des personnes d’associations, pour que je ne sois pas tout seul. A cette projection, il y a eu un gros débat, les gens ne connaissaient pas trop le sujet mais c’était quand même des personnes qui avaient appris à déconstruire des choses. Donc c’était un débat plutôt riche et intéressant, mais ça reste quand même très terre à terre. Les débats portent souvent sur la question « C’est quoi être trans en France ? ».

“Beware” a été projeté au festival de cinéma en plein air de la ville de Grenoble. Il y a eu deux projections, une fois à l’intérieur et une fois à l’extérieur. Et le lendemain seulement, il y a eu un débat. Le public était majoritairement cisgenre, c’est un festival en plein air sur une place à Grenoble, donc il y a vraiment beaucoup de monde, c’est un évènement gratuit. Pour la projection à l’intérieur, il y avait des gens dans la salle qu’on voyait rigoler, ils ne comprenaient rien au film. C’était assez bizarre, parce qu’on pouvait pas expliquer le film; les gens, malgré les cartons de la fin, du film ne comprennent pas forcément. Sur la grande place en extérieur, les gens acceptent le film, mais est-ce qu’ils ont compris, je ne sais pas. On s’attendait à ce que les gens captent mieux, et du coup même les cartons de la fin du film ne suffisent pas pour pas mal de gens. On a fait un débat avec plusieurs réalisateurs, et j’étais là avec la personne qui a produit le film et avec qui on a fondé l’association, on répondait à des questions assez basiques sur ce que c’est qu’être trans. Après on essaie toujours d’intégrer des éléments assez politiques et militants, on essaie de déconstruire les préjugés. On n’a jamais eu d’accueil trash. On a toujours eu des accueils étonnés ou désireux d’apprendre. Les gens posent évidemment des questions de façon maladroite, mais les retours sont généralement toujours positifs.

Beware

Par exemple, le film de prévention est en ligne depuis le début, et ça marche bien sur Vimeo. De temps en temps, il y a un nouveau commentaire qui est positif, du coup j’ai l’impression que ça passe plutôt pas mal.

« Beware » joue beaucoup sur l’humour, c’est une parodie de “Boys Beware”. Avoir recours à l’humour, c’est toujours particulier parce que ça suppose qu’on partage des présupposés avec les gens qui regardent le film. Est-ce que justement l’ironie passe, ou est-ce que les gens prennent le film au premier degré ? Tu as déjà répondu en partie, est-ce que les gens comprennent que c’est du second degré ?

Souvent, les gens comprennent assez tard que c’est une parodie. Plein de gens croient qu’on n’a pas tourné ce film et que ce sont des images d’archive. Donc on doit expliquer qu’il y a juste quelques images d’archives, et que c’est effectivement une parodie. Mais même si on ne connait pas “Boys Beware”, on se disait que ce type de film de propagande était un code que les gens reconnaissaient, que la voix off est too much… Mais effectivement, tout le monde ne comprend pas tout.

beware

Extrait de « Beware »

A part le film de prévention, qui a été réalisé dans le cadre d’une campagne, on a quand même conçu nos autres films avec un accompagnement. Ainsi, pour “Beware”, qui devait à l’origine être une campagne, il y a un site internet spottonslatransphobie qui accompagne le film. Et donc sur le site, on explique bien ce qu’est la psychatrisation par exemple.

Le film de prévention a été réalisé dans le cadre d’une campagne. J’ai regretté qu’il n’y ait pas plus d’informations pratiques sur la santé des trans diffusées à côté.

Pour “Vos papiers”, je pensais être plus à même d’aller en festival pour l’accompagner lors des projections, mais ça n’a pas été tellement le cas. Mais je pense que c’est un film moins problématique à “accompagner”, parce que c’est un documentaire qui est hyper explicite. Après, le public peut toujours avoir des questions mais on peut toujours y trouver des réponses sur internet. Les questions auxquelles moi je voulais répondre sont déjà dans le film.  On a à peu près fait le tour de la question des papiers. On ne rentre pas forcément dans tous les détails administratifs, mais les gens peuvent toujours se renseigner. Pour le coup, les gens ont vraiment bien compris ce film, il ne comprennent pas toujours le genre des personnes qui parlent (rire), mais ils comprennent l’enjeu du film.

A la fin de “Vos Papiers”, au moment du générique de fin, il y a un extrait d’interview qui évoque la question d’identification sous une double forme : de double délit de faciès, l’un trans et l’autre racisé. Pourquoi avoir choisi cet extrait pour le générique de fin ?

Je me suis beaucoup posé la question de savoir si je mettais ou pas cet extrait dans le film. Moi, je ne suis pas racisé, et je ne suis pas totalement légitime à en parler et en même temps, c’est une question importante pour pas mal de personnes trans. Et c’est une question que j’ai essayé d’aborder avec les personnes concernées dans le film. J’avais essayé de faire un casting « plus large ». En plus il se trouve que la personne qui finalement n’apparait plus dans le film était une personne racisée. Donc au final je me retrouve avec un “casting” assez blanc. La personne en question, Samuel, n’est pas forcément toujours identifié comme racisé. Au départ, je voulais vraiment plus parler de cette question dans le film, mais ça n’est pas arrivé tellement dans le discours, il y a une ou deux personnes qui le mentionnent. Si j’ai choisi cet extrait, c’est déjà que je l’adorais, je le trouvais super drôle, je trouvais que c’était un bon moyen de finir le film, parce qu’il y avait ce petit jeu avec la moustache et ça me faisait marrer. On s’est beaucoup posé la question de garder ou non cet extrait avec la monteuse et puis on s’est dit que finalement on allait garder ce moment. Ça fait un peu bâtard du coup, parce que dans le film on n’en parle pas vraiment, donc ça vient un peu comme une pirouette à la fin. On a quand même choisi le parti pris de garder cet extrait. Mais en soi ça pourrait être un sujet à part entière qui pourrait prendre tout un film.

Ça arrive un peu à la fin du documentaire, alors que ça n’avait pas été au centre des questions abordées par le film. Mais en même temps, le fait que ça soit spécifiquement sur le générique de fin, ça donne  une place importante, comme un coup d’envoi.

Effectivement, je voyais ça comme une possibilité de donner une suite à mon documentaire : cette question est là, c’est sûr qu’il faut s’en saisir, mais est-ce que c’est à moi de le faire ? Je n’en suis pas sûr… Et puis comme c’est quelqu’un dont j’étais proche, ça me faisait aussi plaisir de le mettre à la fin du film. Voilà, c’était plein de raisons à la fois personnelles, politiques et esthétiques en terme de narration.

En ce moment, quels sont ton ou tes champs de réflexion et les sujets sur lesquels tu as envie de t’exprimer à travers tes films ?

En ce moment j’ai repris le sport. Après ma transition, j’avais arrêté pendant un an ou deux, et c’est quelque chose qui m’avait vraiment manqué. Quand j’ai repris, ça m’a fait un super effet. Avant ma transistion, j’avais  monté un groupe de foot avec des gouines, et il se trouve qu’il y avait aussi pas mal de mecs trans qui ont transitionné après; ça s’appelait Gouineland-sous-Bois. On allait au bois de Vincennes tous les dimanches pour faire du foot à moitié à poil, c’était bien. Ça a duré deux ans, après j’ai essayé de monter avec des potes une équipe de foot de mecs trans, Poutrap’paname, qui au bout d’un an a capoté parce que plein de gens sont partis hors de Paris. Après j’ai rejoins l’équipe des Dégommeuses, c’est une équipe de foot qui à la base est une équipe plutôt lesbienne, sauf qu’on commence aussi à être quelques mecs trans dedans. Moi j’ai toujours été plus ou moins à l’aise avec mon genre au sport, forcément, avant ma transition. Maintenant, c’est un truc qui est hyper conscientisé, donc j’essaie de me servir de ça et aussi de plein d’autres questionnements politiques qui sont soulevés à travers le sport. Sport et politique, c’est vraiment mon dada en ce moment.

Tout à l’heure, tu parlais d’un casting pour une équipe de foot, cela fait partie de tes projets ?

En fait, je suis assistant-réal. J’avais trouvé une annonce pour une assistante-réalisatrice, j’ai dit “ah, j’adore le foot féminin, le cinéma, est-ce que vous pouvez me prendre quand même ?”. Forcément, il y a plein de questions qui se posent parce qu’il y a plein de mecs qui font le film, et on va filmer des meufs, etc.

J’ai aussi envie de développer des fictions, sur des sujets toujours sur la question des genres. Mais plus côté fiction, et film de genre. C’est mon défi du moment, raconter des histoires. En ce moment, j’ai plusieurs scénarios qui sont quasiment aboutis, il faudrait que j’aille voir des producteurs.

Est-ce que tu connais le film « She’s the man » ? L’héroïne est membre d’une équipe de foot féminine. Suite à la dissolution de l’équipe, l’héroïne décide de se faire passer pour son frère jumeau, qui est dans une  école avoisinante, pour intégrer l’équipe de foot, et pour prouver que oui, une fille peut jouer au foot avec les mecs. C’est une adaptation moderne d’une pièce de Shakespeare. Y a pas mal de moments problématiques, ça reste très binaire, mais y a des moments très intéressants.

Sur le sujet, y a aussi “Joue-la comme Beckham”, que je trouve plus intéressant car il met en scène plus d’enjeux, de classe, de race, etc.

Le dernier film que j’ai vu à ce sujet, c’est un documentaire, « Une équipe de rêve ». C’est l’histoire d’une équipe de Samoa qui participe à des compétitions et qui perd toujours contre l’équipe masculine australienne d’en face. Ce qui est intéressant, c’est que la culture Samoa est une culture où il y a un troisième genre qui est accepté, et dans l’équipe, il y a une meuf trans. Le film lui fait une vraie place. Il y a des rebondissements par rapport à ce personnage, donc c’est vraiment un personnage qui est intégré au scénario. Et c’est évident pour tout le monde, donc c’est rafraîchissant. Ce qui est marrant, c’est qu’on l’a vu avec l’association Acceptess qui a monté une équipe de foot l’année dernière pour un tournoi. Et illes se sont ramassé-e-s la gueule, donc illes s’identifiaient beaucoup au film.

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Je pense que le film n’a pas hyper bien marché, mais il a quand même été diffusé dans quelques salles. Et je te conseille aussi le blog des Dégommeuses sur lequel tu peux trouver des films qu’on a fait qui parlent de foot et de sexisme et lesbophobie.

Tu écris tes scénarios, puis tu démarches des producteurs pour tes films. Comment ça se passe le contexte de production, de réalisation aujourd’hui en France quand tu arrives avec des scénarios qui sont politisés, politiques ?

Pour le moment, je n’ai pas eu à faire beaucoup de démarches, j’ai fait les choses avec les moyens du bord ou j’ai eu de la chance en rencontrant des personnes. J’ai toujours bossé soit sur le thème du porno, soit sur le genre, la transidentité. Je n’ai jamais été chercher  des gens pour mes autres scénarios pour le moment. J’ai écrit un scénario avec une autre personne que je connais grâce à des réseaux militants, c’est un film sur Claude Cahun et là on va entamer les démarches pour le faire produire. Sur la question du politique, je pense que c’est compliqué en France, j’ai l’impression que ce ne sont pas des thèmes que les producteurs recherchent. Mais, dans les réseaux militants et amicaux dans lesquels je suis, a priori, ça ne pose pas trop de problème. Mais je vois bien, en essayant de réaliser ces films-là à la Fémis, qui est quand même une institution du cinéma français, ça a quand même posé des problèmes. Donc je me dis que je risque de rencontrer des problèmes ailleurs si je vise plus haut. Pour le moment, je n’ai pas vraiment eu de problèmes, mais à la Fémis, ça a été vraiment dur. A la fois cool et dur, en fait. Je suis arrivé en tout début de transition, et du coup j’ai été très clair sur le fait que je ne voulais pas qu’on me parle au féminin, que je ne voulais pas qu’on emploie tel prénom. Les gens étaient assez respectueux de cela au niveau du concours, et je me pose toujours la question de savoir si cela ne m’a pas dans un sens aidé aussi, parce qu’ils recherchent “l’originalité”. C’est toujours à double tranchant. Quand je suis rentré à l’école, ça s’est dégradé petit à petit. En fait l’institution était officiellement très cool avec ça, tout comme il y a des espèces de quotas de gens qui viennent de banlieues défavorisées, etc. Officiellement, c’est très lisse, tout le monde est le bienvenu. Mais j’ai eu de vrais gros problèmes avec certaines personnes, qui, à partir du moment où j’ai fait du porno, m’en ont vraiment mis plein la gueule, et d’autres qui étaient clairement transphobes. Pour certaines personnes, la transphobie, c’était plus un moyen de m’atteindre, pour d’autres, c’était du foutage de gueule. Ils disaient tout le temps que le fait que je fasse des films sur ce sujet ne les dérangeait pas, mais quand même au bout du deuxième ou troisième film, on m’a dit que ça commençait à faire beaucoup que je parle toujours du même sujet. Et puis ils ne voyaient que ça dans mes films, le porno et les trans, alors que j’abordais aussi d’autres sujets. Et puis ça a été compliqué de les faire ces films, vraiment compliqué. A la fois, je ne me plains pas, car c’est une bonne école avec du matos, et ça m’a donné beaucoup de possibilités et de moyens. Et en même temps, tout n’était pas rose, et la question de la place de la politique dans l’école était hyper problématique.

Les critiques cinématographiques en France aujourd’hui tendent à évacuer la dimension politique et la lecture politique des films. Quel est ton avis sur la question ?

A l’école, la seule question politique qui intéresse vraiment les gens du cinéma, c’est la question syndicale. J’ai l’impression que pour eux la politique, c’est ça. Alors après ce n’est pas forcément vrai, parce que j’ai travaillé avec des gens à la Fémis qui étaient vraiment intelligents, ouverts et qui soit n’ont pas trop d’idées à la base et vont accepter ce que tu vas faire, soit j’ai eu aussi des bonnes surprises avec des gens qui étaient des “militants du quotidien”, genre tu dis une connerie ils ne vont pas la laisser passer… Et puis il y a des gens qui se posent des questions. J’ai travaillé avec un réalisateur qui venait du Bénin, et c’était l’un des seuls à mettre des noir-e-s dans ses films. Tu pourrais te dire : “ben oui, c’est évident”, mais quand tu regardes tous les autres films de l’école, en fait ça ne l’est pas. Les seules mobilisations politiques que j’ai connues à la Fémis, c’était autour des questions “est-ce qu’on va être payé comme avant” (j’exagère, hein), c’était beaucoup des questions de corporatisme.

Et sur la question des critiques de cinéma, je t’avouerai que je n’en lis plus en fait. Je vais relativement peu au cinéma, je télécharge plus que je ne vais au cinéma je pense. Les films français prennent une bonne place dans les critiques, or j’en regarde très peu. En fait, la critique ne m’intéresse pas vraiment, je trouve que c’est souvent de la branlette intellectuelle ! J’ai l’impression que c’est du mauvais journalisme, que c’est mal écrit et qu’en deux pages rien n’est dit, alors que y a quand même des sites ou des revues intéressantes. Quand t’es passé par la fac, que t’as eu des cours où vraiment les gens décortiquent des films, sous l’angle des études de genre ou encore des analyses historiques, là c’est intéressant. J’ai très rarement acheté des trucs comme « Les Cahiers du Cinéma ». J’ai lu « Positif « en bibliothèque. Le seul truc que j’ai vraiment lu c’est « Mad movies » parce que ça va me faire regarder des trucs auxquels j’aurais jamais pensé. Sur internet, c’est plus intéressant, car chacun-e a la possibilité d’écrire ce qu’il souhaite, ce qui n’est pas possible dans un magazine qui a une ligne éditoriale.

Par rapport à toutes ces histoires de critique, avant j’étais dans une culture “élitiste” bien française assez classique, j’ai fait prépa, latin-grec et tout ça. Mais depuis j’ai eu ma dose, et maintenant je me tourne vers des choses assez populaires et c’est plus ma came. Ce sont des choses auxquelles j’avais aussi peut-être moins accès en étant plus jeune, comme les jeux vidéos, les comics, des trucs comme ça. C’est plus ce qui m’intéresse en ce moment, et du coup j’ai l’impression que c’est plus lié à comment tu vas chercher tes infos sur Internet. C’est plus ça ma source d’info ou de questionnement. Mais c’est vrai que j’ai aussi l’impression qu’avec à la fois mon parcours universitaire et mon parcours militant, que j’ai les clefs entre guillemets pour pouvoir me dire ce que j’ai envie de penser sur un film plutôt que d’aller lire ce que les autres ont envie d’en penser. Que ce soit avant ou après un film, je regarde assez rarement les critiques parce que j’ai un peu l’impression que le film se suffit à lui-même.

Ce que je trouve intéressant, c’est la réception globale du film qui donne une petite température par rapport au traitement de certains sujets, et qui ne reflète pas forcément la réception du public d’ailleurs.

Ouais, ce qui m’intéresse plus que la critique à la limite, c’est ce qui serait de la “meta critique”. Ce serait s’interroger sur la réception, et voir pourquoi à tel moment, tel sujet va être dans 50 films à l’écran par exemple. Et ça c’est des trucs que tu vas plus trouver dans des revues, sur Internet. Du coup ça, ça m’intéresse ouais. Si la critique m’apporte des trucs auxquels moi je ne peux pas penser parce que je n’ai pas les clés, parce que je n’ai pas les connaissances, ou parce que je n’ai pas envie de voir 50 films de ce genre hyper pointu que personne n’a vu… ça c’est intéressant. Mais autrement, si c’est juste pour une analyse esthétique, un peu branlette de tel ou tel réalisateur…

Seconde partie à venir.

Interview : Arroway

Questions : Arroway & Hushpuppy

Transcription : Arroway & Sigob

Relecture : bruce & Juliette

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