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Citizenfour (2014) et Snowden (2016) : comment représenter les révélations Snowden au cinéma

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En juin 2013, la réalisatrice Laura Poitras et les journaliste Glenn Greenwald et Ewen MacAskill rencontrent Edward Snowden, un consultant pour l’Agence Nationale de la Sécurité états-unienne (NSA) en possession d’une bombe politique et médiatique : les preuves que le gouvernement états-unien a mis sur écoute l’ensemble des communications électroniques de la planète et collecte les données de milliards de personnes sans ciblage au nom de la sécurité nationale et de la lutte contre le terrorisme. Et ceci avec l’aide des entreprises états-uniennes parmi les plus puissantes sur Internet et dans le domaine des télécoms. En octobre 2014, Laura Poitras sort le documentaire “Citizenfour” sur les étapes de ces révélations et reçoit l’Oscar du meilleur film documentaire en 2015. A l’automne 2016, une fiction réalisée par Oliver Stone sort à son tour au cinéma.

Des films tels que « Citizenfour » et « Snowden » qui parlent de surveillance font face à cinq défis :

  1. Médiatiser Snowden et ses révélations, dans des sociétés où les pouvoirs en place ont tout intérêt à les faire taire ;
  2. Expliquer la démarche et les motivations du lanceur d’alerte dans un contexte où il est considéré comme un traître ;
  3. Partager les connaissances techniques relatives aux dispositifs de surveillance de manière accessible, pour mieux en comprendre les enjeux politiques et les conséquences concrètes sur la vie des citoyen-nes ;
  4. Expliquer quelles sont les limites, les dangers et les cibles principales des politiques sécuritaires, dans un contexte politique et médiatique qui a plutôt tendance à les encourager ;
  5. Mobiliser le public pour agir contre la surveillance de masse.

Un grand nombre de personnes ignore qui est Snowden, ce qu’il a révélé et pourquoi il l’a fait. Les enjeux politiques aussi bien que techniques relatifs à la surveillance de masse sont largement ignorés ou pas pris au sérieux en raison d’un manque d’information et de prise de conscience des conséquences sur la vie personnelle de chacun-e (voir par exemple : le fameux “je n’ai rien à cacher”).

Dans cet article, je propose d’analyser de manière critique quelles stratégies et quels discours les films Citizenfour et Snowden mettent en place pour répondre à ces défis.

Défi n°1 : Médiatiser Snowden et ses révélations

En janvier 2013, la réalisatrice Laura Poitras est contactée de manière anonyme par un inconnu qui lui propose des informations inédites sur les pratiques de surveillance mises en place par les NSA. En juin 2013, elle se rend à Hong-Kong avec sa caméra, accompagnée des deux journalistes Glenn Greenwald et Ewen MacAskill du journal The Guardian pour rencontrer ce lanceur d’alerte dont illes ignorent l’identité. Les images du documentaire Citizenfour ont été en grande partie filmées à Hong-Kong durant leur rencontre, lors d’une semaine marquée par les révélations successives dans la presse des informations de Snowden sur le programme de surveillance.

En raison de ses recherches et de ses travaux sur les guerres menées par les États-Unis et la surveillance, Laura Poitras était déjà sujette à de nombreux contrôles de ses déplacements et des données en sa possession avant sa rencontre avec Snowden. Elle a donc été particulièrement attentionnée pendant la réalisation du film :

« Poitras a dû prendre d’importantes mesures de sécurité afin de pouvoir réaliser son film. Comme elle l’explique dans le film, elle a déménagé à Berlin après avoir été à de nombreuses reprises interrogée par les agents des douanes américaines à chaque fois qu’elle passait la frontière. Elle a monté le film en Allemagne directement après son retour de Hong Kong pour s’assurer que le FBI ne puisse pas se procurer les rushes ; elle a chiffré les vidéos du film sur des disques durs grâce à plusieurs niveaux de protection. » (source: Wikipedia)

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La réalisatrice Laura Poitras (source: The New York Times)

Du côté d’Oliver Stone, le réalisateur de « Snowden », les difficultés ont d’abord surgi pour trouver des financements, finalement venus d’Allemagne et de France où l’opinion vis-à-vis de Snowden était plus favorable, comme il le raconte dans un entretien sur Indiewire :

« Aucune grande entreprise de production ne s’est montrée. Open Road s’est avancé, bravo à Tom Ortenberg – mon financement principal est venu d’Allemagne et de France avec les ventes à l’étranger par Wild Bunch. Le budgnet n’était pas les 50 millions de dollars (révélés) dans le piratage de Sony, ils l’ont rejeté. Ce n’est pas un problème de budget. C’est de l’auto-censure. Je ne dis pas que la NSA a été malfaisante. » 1

La réalisation du film et le tournage des scènes se sont déroulés hors des États-Unis :

« Nous avons déménagé en Allemagne parce que nous ne nous sentions pas à l’aise aux Etats-Unis », déclare Stone le 6 mars, devant une audience au Sun Valley Film Festival en Idaho, dans une séance de questions-réponses modérées par Stephen Galloway de the Hollywood Reporter. « Nous sentions que nous étions en danger là-bas. Nous ne savions pas ce que la NSA pourrait faire, donc nous avons fini par aller à Munich, ce qui a été une très belle expérience. » Même là, des problèmes ont surgi avec des entreprises qui avaient des liens avec les Etats-Unis, dit-il : « La filiale états-unienne dit « Vous ne pouvez pas inclure cela ; nous ne voulons pas notre nom sur ça. » Alors BMW n’a pu nous aider d’aucune manière en Allemagne. » 2

Les films Citizenfour et Snowden utilisent deux formats différents : le premier est un documentaire, le second est une fiction de type thriller d’espionnage dans lequel jouent des acteurices connues du grand public (Joseph Gordon-Levitt et Shailene Woodley). Le film Snowden a plus de chance d’être vu, en plus de bénéficier des avantages de la fiction sur les documentaires généralement beaucoup moins massivement distribués. C’est ce que confirment les chiffres du box office à notre disposition :

  • Citizenfour a été diffusé jusqu’à 105 salles de cinéma en simultané la même semaine et a atteint le 6045e rang au box office états-unien des entrées, sur sa diffusion en salle entre fin octobre 2014 et fin avril 2015.
  • « Snowden » a été distribué jusqu’à 2443 salles de cinéma en simultané la même semaine, a été plus présent à l’étranger et atteint le 3047e rang au box office états-unien des entrées (), sur sa diffusion en salle depuis le 17 novembre 2016.

Le documentaire a reçu une critique élogieuse et a obtenu l’Oscar du meilleur documentaire en février 2015 (soit quelques mois après sa sortie en salle). Le Washington Post et The Guardian ont reçu un prix Pulitzer pour la publication des révélations de Snowden. Pour un documentaire, Citizenfour a bénéficié d’une bonne distribution et d’une bonne visibilité. Néanmois, en terme d’entrées et de distribution, Citizenfour arrive bien en dessous des scores du film « Snowden » malgré que ce dernier n’ait pas été un franc succès, ni en terme de critique ni au box office pour un film de ce type.

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Pour donner un aperçu du public touché par ses films, on peut regarder les nombres de vues des bande-annonces VO sur Youtube, qui présentent une différence signficatice : 2,3 millions de vues pour Citizenfour, contre 11,9 millions de vues pour Snowden. A comparer avec, par exemple, les 78,9 millions de Captain America : Civil War

Moins largement distribué en salle, Citizenfour a été disponible en streaming sur HBO Go (un service payant, pas forcément accessible donc) et diffusé sur la chaîne publique Channel 4 au Royaume-Uni immédiatement après la cérémonie des Oscars. Mais il n’a pas été diffusé publiquement sur une chaîne de télévision états-unienne.

Défi n°2 : Expliquer la démarche et les motivations de Snowden

Interview d’Edward Snowden publiée par The Guardian au moment des révélations. Un extrait est visible dans Citizenfour.

La première question que Greenwald pose à Snowden dans la première interview du lanceur d’alerte filmée par Laura Poitras et rendue publique, concerne le processus et les motivations qui l’ont conduit à prendre la décision de rendre publiques des informations classées confidentielles par le gouvernement états-unien. Snowden lui répond en substance, que lorsque l’on est en possession de certaines informations sur des agissements questionnables et criminels d’un gouvernement, le public devrait être au courant pour juger de ces agissements. Cette réponse fait écho à l’un de ses premiers tweets : « I used to work for the government. Now I work for the public. » (« Avant je travaillais pour le gouvernement. Maintenant je travaille pour le public. »)

Cette question des motivations et du parcours de Snowden est justement au coeur de l’intrigue mise en scène par Oliver Stone dans son biopic « Snowden ». L’objectif du film est très clair : convaincre que les actes de Snowden étaient moralement justifiés. Comme le documentaire de Poitras, le « Snowden » de Stone filme le déroulement de la semaine des révélations du lanceur d’alerte depuis Hong-Kong. Dans une sorte de mise en abîme, on voit le personnage de Poitras filmer les images de Citizenfour et un certain nombres de scènes du documentaire sont adaptées et rejouées. Là où le biopic se démarque, c’est par ses flashbacks dans le passé de Snowden retraçant son parcours depuis son engagement dans l’armée états-unienne jusqu’au moment des révélations.

Le portrait qui est fait de Snowden est celui d’un véritable héros d’exception : génie informatique, geek par excellence (il rencontre sa partenaire sur geek-mate.com, ne voit pas assez le soleil, n’est pas à l’aise dans les interactions sociales), il enchaîne les promotions en concevant et des programmes clés pour le gouvernement états-unien et la « lutte contre le terrorisme ». Stone s’emploie à brosser les traits d’un personnage brillant, désintéressé, « du bon côté de l’histoire », et soutenu par certains de ses collègues de la NSA

L’une des scènes montre notamment Snowden entouré de ses collègues à la NSA alors qu’ils partagent leur indignation en apprenant que les États-Unis font deux fois plus de collectes de données dans leur propre pays qu’en Russie. Plus tard dans le film, certains de ces mêmes collègues l’aideront sciemment dans son exfiltration des informations de la NSA (Snowden n’a à ce jour pas révélé comment il a récupéré ces informations, ces détails sont ainsi potentiellement des inventions, qui servent ici les intérêts du réalisateur dans sa mise en scène positive des actions de Snowden).

Le film dresse le portrait d’un homme motivé par des principes moraux pour lesquels il n’hésite pas à sacrifier sa carrière, comme l’illustre l’épisode de sa démission de la CIA. Il s’agit de convaincre les spectateurices que Snowden n’avait pas d’intérêt personnel à faire ses révélations, qui risquaient de lui coûter énormément : être séparé d’une compagne avec qui il est depuis dix ans, perdre un bon salaire et une maison à Hawai’i, et risquer de ne jamais pouvoir revenir aux États-Unis (sa “maison” comme il explique à Laura Poitras qui lui demande dans le film ce que ça fait de revenir aux États-Unis après plusieurs années passées à l’étranger).

La qualité de héros de Snowden est consacrée à la fin du film par plusieurs scènes :

  • le gros plan au ralenti sur son visage souriant et illuminé de soleil lorsqu’il réussit, après une séquence digne des séries d’espionnage à la Alias, à exfiltrer les documents secrets de la base de la NSA à Hawai’i ;
  • la standing ovation de la salle qui assiste à sa conférence, c’est-à-dire la reconnaissance publique du statut de héros, et non de traître. Le véritable Snowden apparaît d’ailleurs à ce moment à l’écran, pour interpréter l’espace de quelques minutes son propre personnage.

 

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En comparaison, Citizenfour propose une mise en scène plus sobre d’Edward Snowden. Les prises de vue dans sa chambre d’hôtel sont des plans rapprochés sur les protagonistes (aussi bien de face, de dos que de côté) et favorisent une impression de proximité, comme si les spectateurices étaient elleux aussi dans la pièce. Citizenfour montre à voir un Snowden calme et réfléchi, délivrant les informations aux journalistes en face de lui chargés de juger de sa crédibilité et de ses motivations. Ces images ne sont accompagnées d’aucune musique d’arrière-fond, contrairement à l’ouverture du film qui s’appuyait sur une bande-son assez sombre du groupe Nine Inch Nails. Le choix semble être fait de ne pas dramatiser outre mesure l’énoncé de ces informations. Un autre point important sur lequel insiste le film est l’attention de Snowden à révéler des informations de manière responsable, sans mettre en danger qui que ce soit, y compris dans ses déplacements ultérieurs et dans ses contacts avec des personnes qui lui apportent de l’aide pour partir de Hong-Kong.

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Edward Snowden et Glenn Greenwald

Par ailleurs, un certain nombre de séquences ne semblent pas avoir été modifiées significativement au montage : les déplacements et les mises au point de la caméra sont visibles, les protagonistes sont parfois hors-champ, les questions et interruptions des uns et des autres sont conservées au montage et confèrent aux conversations une impression de fidélité à la réalité. Le choix d’un montage dans l’ordre chronologique des événements qui se déroulent dans la chambre d’hôtel avant, pendant et après les révélations à la presse des informations fournies par Snowden, renforcent cet effet de réel. Enfin, de nombreuses scènes montrent les détails des faits et gestes les plus anodins de Snowden : se sécher les cheveux, attendre plusieurs sonneries avant de décrocher le téléphone, prendre la décision de prendre un taxi ou de partir à pied de l’hôtel, etc. Ceci participe à le rendre « humain », plus proche de nous.

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« Snowden », ou la réhabilitation d’un héros « patriote »

Le fil rouge du film « Snowden » est de montrer, d’insister, de répéter que Snowden est un véritable patriote qui a agi par nécessité. Snowden veut à tout prix servir son pays, d’abord en rentrant à l’armée, puis à la CIA lorsqu’il est réformé pour raison médicale. Les séquences du film montrant Snowden en entraînement militaire sont de véritables clichés des films d’armée états-uniens : les exercices physiques, le parcours du combattant, les chants de guerre (très poétiques : “avant je conduisais une Cadillac, maintenant je conduirai un char en Irak”), les insultes et les ordres criés par les chefs. Le film reprend ainsi, sans recul critique, des codes cinématographiques souvent utilisés à la gloire de l’armée états-unienne. Et ce faisant, il convoque dès le début du film tout un imaginaire autour des héros soldats patriotes qu’il associe directement à Snowden, et qu’il déclinera ensuite dans le domaine de l’espionnage et de l’informatique.

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Le camp d’entraînement militaire dans « Snowden »

Tout au long du film, Snowden est peu enclin à “taper sur ses dirigeants” : il défend Bush et ses guerres, et se montre confiant envers le nouveau président élu Obama. Ces éléments du film sont en accord avec les positions déclarées de Snowden  « qui, après le 11-Septembre, avait selon ses propres termes « tout de suite encensé Bush » et s’était engagé pour combattre en Irak » (Arundhati Roy, « Que devons-nous aimer ? »).

Ce que le film raconte, c’est la longue prise de conscience qui a amené Snowden, malgré des idées politiques au départ plutôt conservatrices, à prendre la décision de révéler les informations qu’il avait en main. On peut critiquer que cet arc narratif soit appuyé avec aussi peu de subtilité tout au long du film mais force est de reconnaître qu’il sert aussi un but bien précis. Dans un contexte où l’opinion publique états-unienne considère que Snowden est un traître à sa patrie plutôt qu’un lanceur d’alerte respectable, on peut comprendre l’intérêt de cette stratégie de réhabilitation de son patriotisme afin de s’adresser aux personnes qui le considèrent comme un espion et un ennemi.

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Sortie entre hommes à la chasse, plutôt conservateur, isn’t it?

Pour cela, le film s’appuie sur une définition du patriotisme qui consiste à protéger les États-Unis et ses valeurs avant tout, et non ses dirigeants et leurs décisions qui peuvent être critiquées. Même O’Brian, son instructeur et mentor qui bénéficie d’un statut important à la CIA, l’affirme : “On n’est pas obligé d’approuver ses dirigeants pour être patriote.” Or, cette définition du patriotisme est elle aussi politiquement critiquable, car elle ne questionne pas la construction nationaliste et xénophobe de l’idée de patrie, utilisée pour justifier un certain nombre de mesures militaristes.

Questionner les termes du débat sur le patriotisme

Si le film « Snowden » utilise certaines stratégies qui peuvent s’avérer payantes pour sensibiliser le public, la manière dont il pose le débat autour du patriotisme de Snowden reste fondamentalement problématique.

D’abord par le contenu des discours des personnages du film, en particulier ceux du formateur de la CIA, O’Brian, sur les puissances étrangères et la menace qu’elles représentent : “Dans vingt ans, l’Irak ne sera plus qu’un cloaque que le monde aura abandonné. Le terrorisme est une menace à court terme. Les vraies menaces viendront de pays comme la Chine, la Russie ou l’Iran, sous forme d’injections SQL ou de malwares. Sans des esprits comme le vôtre, nous serions à la merci de nos ennemis dans le cyberespace.” On pourrait discuter bien des points de cette déclaration : le caractère soi-disant temporaire de la menace terroriste, le regard méprisant porté sur l’avenir de l’Irak, la résurgence des discours sur les vieux ennemis que sont la Russie, l’Iran et la Chine et la transposition d’un discours militariste dans le monde de l’informatique.

Mais surtout, focaliser les débats sur le patriotisme et la défense de la nation états-unienne comme le fait le film (Snowden est-il un traître ? Est-il un patriote qui agit pour le bien de la nation ?), c’est réfléchir dans les termes posés par les pouvoirs qui ont mis en place les dispositifs de surveillance. C’est ne pas questionner l’utilisation impérialiste de la notion de « patrie », et oublier la manière dont s’est construit cette « nation » (notamment par l’appropriation des terres et les massacres des peuples natifs, et l’exploitation esclavagiste des noir-e-s). C’est aussi supposer que défendre cette nation et ce drapeau états-unien justifie la mise en place de certains dispositifs, pourvus qu’ils soient justement « modérés ». C’est ne s’intéresser qu’aux effets de la surveillance sur les citoyen-nes des États-Unis, alors que le programme est utilisé pour surveiller la totalité de la planète dans le contexte d’une politique impérialiste aux services des intérêts d’une frange de la population états-unienne. C’est passer sous silence les inégalités structurelles des effets de la surveillance sur la population d’un pays (en terme de race, classe, genre, orientation sexuelle, etc).

Pour citer l’écrivaine Arundhati Roy dans son essai « Que devons-nous aimer ? », extrait d’un recueil d’essais et de conversations écrits avec John Cusack lors d’une rencontre avec Edward Snowden :

Si [les autorités américaines] ne réussissent pas à tuer ou à emprisonner Snowden, elles doivent utiliser tout ce qui est en leur pouvoir pour limiter les dégâts qu’il a occasionnés et qu’il continue de provoquer. L’un des moyens d’y parvenir est d’essayer de contenir, de récupérer et de s’approprier le débat autour des lanceurs d’alerte pour l’orienter dans une direction qui leur sied. Et, dans une certaine mesure, elles y sont parvenues. Dans le débat sur la sécurité publique par rapport à la surveillance de masse qui prend place dans les médias occidentaux de l’establishment, l’objet d’amour est l’Amérique. L’Amérique et ses actes. Sont-ils moraux ou immoraux ? Sont-ils bons ou mauvais ? Les lanceurs d’alerte sont-ils des patriotes américains ou des traîtres américains ? Au sein de cette étroite matrice de moralité, d’autres pays, d’autres cultures, d’autres conversations – même celles et ceux qui sont victimes des guerres américaines – apparaissent d’ordinaire seulement en tant que témoins du jugement principal. Ils renforcent soit l’indignation de l’accusation, soit celle de la défense. Conduit de cette façon, le procès sert à renforcer l’idée qu’il peut y avoir une superpuissance morale modérée.

[…] Que penser de notre échec à remplacer l’idée des drapeaux et des pays par un objet d’amour moins meurtrier ?

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« La réponse désarmante de Snowden à ma question concernant la photo où on le voit serrer le drapeau américain contre son coeur a été de lever les yeux au ciel et de dire : « Oh là là, je n’en sais rien. Quelqu’un m’a passé un drapeau et ils ont pris une photo. » Et quand je lui ai demandé pourquoi il s’était engagé pour la guerre en Irak, alors que des millions de gens partout dans le monde manifestaient pour s’y opposer, sa réponse fut tout aussi désarmante : « Je me suis fait avoir par la propagande. » Arundhati Roy

 

Défi n°3 : Partager les connaissances techniques relatives aux dispositifs de surveillance

L’un des enjeux du débat sur la surveillance de masse aujourd’hui est d’expliquer quelle est sa portée. Ceci implique de comprendre comment fonctionnent les outils que nous utilisons pour communiquer (téléphone, email, réseaux sociaux, etc) et quelles sont les capacités des technologies impliquées dans les dispositifs de surveillance aujourd’hui (caméras, ordinateurs, micro, réseaux opérateurs, etc).

Le but principal de Citizenfour n’est pas d’effectuer ce travail de vulgarisation. Par exemple, le fonctionnement du programme PRISM, le programme de collecte d’informations depuis Internet auxquelles collaborent des grandes entreprises d’Internet états-unienne, n’est pas expliqué. Cependant le film inclut vers la quinzième minute un extrait d’une conférence de Jacob Appelbaum qui explique certains principes techniques devant une audience de personnes participant à Occupy Wall Street. Le public montré à l’écran, parmi lequel nombre de personnes racisées, participe à un mouvement qui les pose en cible directe de la répression et de la surveillance. Cette dimension politique et ses implications restent toutefois implicites, et j’explique pourquoi cela est problématique dans la partie suivante.

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Qui se sent surveillé ? De nombreuses mains se lèvent à la formation sécurité des activistes d’Occupy New York

Dans Citizenfour, Snowden et le journaliste Greenwald entament des phrases longues et riches en informations techniques auxquelles il faut, pour être honnête, parfois s’accrocher. Dans le biopic, le scénario semble prendre en compte cette difficulté potentielle. Dans une scène où Greenwald interviewe Snowden et enchaîne fiévreusement des questions appelant des réponses longues sur ses motivations et ses révélations, le personnage de Poitras reprend la direction de l’entretien en demandant à Snowden de se présenter (s’en suit alors le premier flashback dans le passé de Snowden à l’époque de son entraînement militaire). Pour autant, je n’ai pas non plus été convaincu-e par les discours techniques dans le biopic, pas vraiment plus accessibles et qui cherchaient à impressionner plus qu’à vulgariser, m’a-t-il semblé. Le principal intérêt de la séquence reste la démonstration en images de ce à quoi un système de surveillance de toutes les communications électroniques peut ressembler, et les conséquences concrètes sur la vie privée des personnes.

Enfin, aucun des deux films ne prend le temps d’expliquer comment se protéger concrètement contre la surveillance. Les scènes marquantes du tapage de mot de passe sous la couverture (pour Citizenfour) ou de la mise au micro-onde des téléphones portables (pour le film Snowden) relèvent plus des ressorts de films d’espionnage que de la vie courante auxquels les spectateurices pourraient s’identifier.

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Dans Citizenfour, Snowden en a tellement marre de la surveillance qu’il a décidé de bouder sous sa couette.

Défi n°4 : Expliquer quelles sont les dangers et les cibles principales de la surveillance et des politiques sécuritaires

Un grand nombre de personnes ignore qui est Snowden, ce qu’il a révélé, pourquoi. Les enjeux politiques aussi bien que techniques relatifs à la surveillance de masse sont largement ignorés ou pas pris au sérieux par manque d’information et de prise de conscience des conséquences sur la vie personnelle de chacun-e (le fameux “je n’ai rien à cacher”).

A ce titre, il est significatif que dans « Snowden », les spectateurices voient le héros décider de révéler le programme de surveillance après avoir appris que ses supérieurs peuvent espionner la vie intime de sa femme. C’est le même ressort qui est utilisé par John Oliver dans son émission “Last Week Tonight” lorsqu’il sensibilise le public en disant que le gouvernement peut voir les photos de pénis qui sont envoyées par n’importe qui. On peut regretter que la stratégie de John Oliver soit à ce point phallocentrée et hétérocentrée, puisque même les femmes sont interviewées au sujet des photos des pénis de leur compagnon, comme si les femmes n’envoyaient pas de photos de nu (le film « Snowden » est traversé quant à lui d’un sexisme flagrant envers la compagne de Snowden, seul personnage féminin du film, mais que je n’analyserai pas en détail ici).

Violation de notre vie privée et de nos libertés

Il est essentiel d’être très clair sur ce qu’il y a de problématique avec la surveillance. En effet, les violations de la vie privée ne sont que la partie immergée de l’iceberg : la violation fondamentale est celle de nos libertés. Comme l’explique Quentin Skinner dans une interview sur le site openDemocracry UK « Liberty, liberalism and surveillance : a historic overview » :

« Bien sûr que ma vie privée a été violée si quelqu’un lit mes emails sans que je le sache. Mais mon argument est que ma liberté a aussi été violée, et pas simplement par le fait que quelqu’un lise mes emails, mais aussi par le fait que quelqu’un ait le pouvoir de le faire s’iel le choisit. Nous devons insister sur le fait que ceci, en lui-même, retire notre liberté parce que cela nous laisse à la merci d’un pouvoir arbitraire. […] Ce qui est une attaque de notre liberté est l’existence même d’un tel pouvoir arbitraire. » 3

Tant qu’il existe des dispositifs de surveillance auxquels nous pouvons être soumis-e-s, notre liberté n’est pas garantie :

« Donc tant que la surveillance opère, nous pouvons toujours avoir notre liberté d’action restreinte si quelqu’un choisit de la restreindre. Le fait qu’ils ne fassent peut-être pas ce choix ne nous rend pas plus libres, parce que nous ne sommes pas à l’abri de la surveillance et des usages possibles qu’il peut en être fait. C’est seulement lorsque nous sommes à l’abri de ces possibles atteintes à nos droits que nous sommes libres ; et cette liberté ne peut être assurée que lorsqu’il n’y a pas de surveillance. » 4

Comme l’expliquent Brad Evans and Henry A. Giroux dans leur ouvrage « Disposable Futures, The Seduction of violence in the age of spectacle », ces mesures de surveillance sont à mettre en contexte avec les évolutions des dispositifs punitifs et carcéraux, la militarisation de notre société et les politiques néolibérables et impérialistes :

« Les dangers de la surveillance dépassent considérablement l’attaque de la vie privée et justifient bien plus qu’une simple discussion sur le fait d’équilibrer sécurité et libertées individuelles. [Le propos sur les atteintes à la vie privée] échoue à considérer comment l’accroissement de la surveillance des états est connecté à la montée de l’état punitif, la militarisation des sociétés néolibérales, les prisons secrètes, l’autorisation de la torture, une culture grandissante de la violence, la criminalisation des problèmes sociaux, la dépolitisation de la mémoire publique, et l’un des plus grands systèmes carcéraux au monde, chacun de ses éléments étant « seulement les manifestations les plus concrètes et condensées d’un régime sécuritaire diffus dans lequel nous sommes tou-te-s enfermé-e-s et enrôlé-e-s » [Hard and Negri, Declarations] » 5

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Big Brother dans le film 1984

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Big Brother O’Brian

Le personnage de Corbin O’Brian, le formateur et mentor de Snowden dans le film « Snowden » est basé sur le personnage de Winston Smith dans le roman de 1984 de George Orwell, selon le réalisateur Oliver Stone. Dans cette scène, la tête d’O’Brian apparaît en gros plan sur un écran de vidéoconférence et annonce à Snowden qu’il a surveillé la vie intime de sa compagne.

Pas tou-te-s égaux face à la surveillance

Il est absolument crucial de prendre conscience que les populations ciblées et impactées en premier lieu par le dispositif de surveillance sont les populations subissant des discriminations présentes au niveau individuel,  au niveau de la société et au niveau de l’État : personnes racisées, pauvres, migrantes, prostituées, trans, neuroatypiques, etc. Ni le film Citizenfour ni le film « Snowden » n’abordent réellement cette question : leurs protagonistes sont majoritairement des hommes et des blanc-he-s (à part Glenn Greenwald qui est juif), des journalistes et des informaticiens. Il s’agit là d’un des grands manques des discours dénonçant la surveillance tels qu’ils sont habituellement portés par la communauté technique, qui reste majoritairement blanche, masculine, éduquée.

Dans un article intitulé « Race, surveillance, and empire », Arun Kundnani et Deepa Kumar montrent ainsi de quelle manière s’articulent les enjeux de la race avec ceux de la surveillance. Les auteurs rappellent deux révélations significatives issues des informations rendues publiques par Snowden et publiées sur le site The Intercept qui révèlent le ciblage et le fichage des citoyens états-uniens musulmans en tant que suspects :

 

« Selon n’importe quel critère objectif, il s’agissait d’articles d’actualité majeurs qui auraient dû attirer autant d’attention que les révélations antérieures. Pourtant, ces articles ont à peine atteint le paysage des grands médias. La « communauté tech », qui avait plus tôt exprimé son indignation face à surveillance numérique de masse de la NSA, a semblé indifférente quand les détails ont émergé de la surveillance ciblée des musulmans. L’explication de cette réaction n’est pas difficile à trouver. Alors que beaucoup s’opposent à la collecte de données privées sur des gens « ordinaires », les musulmans ont tendance à être considérés comme des cibles acceptables de notre suspicion. Un sondage de juillet 2014 par l’Arab American Institue a révélé que 42 % des états-uniens pensent qu’il est justifié pour la police de profiler les états-uniens arabes ou les états-uniens musulmans. » 6

Virginia Eubanks explique dans « Want to Predict the Future of Surveillance? » quels groupes de populations sont particulièrement vulnérables face à la surveillance et pourquoi :

« La pratique de la surveillance est à la fois séparée et inégale . . . Les bénéficiaires des allocations . . . sont plus vulnérables à la suveillance parce qu’ils appartiennent à un groupe qui est considéré comme étant une cible approprée de programmes intrusifs. Les stéréotypes persistents sur les femmes pauvres, en particulier les femmes racisées, qui sont vues comme étant intrinsèquement loûches, fraudeuses et dépensières, fournit le support idéologique pour des programmes d’allocations intrusifs qui tracent leur comportement financier et social. Les immigré-e-s ont plus de chance d’être la cible de collecte de données biométriques que les personnes nées dans le pays, parce qu’elles ont moins de pouvoir politique pour y résister. . . . Les personnes marginalisées sont sujettes à certaines des formes de surveillance et d’observation parmi les plus sophistiquées d’un point de vue technologique et les plus complètes, de la part de la police, du système d’allocation, et des lieux de travail peu rémunérés. Elles subissent aussi des niveaux plus hauts de surveillance directe, comme les contrôles et les fouilles corporelles (« stop-and-frisk ») à New York. » 7

L’un des constats que l’on est forcé de faire lorsque l’on parle surveillance, c’est qu’un grand nombre de personnes n’ont pas forcément conscience de la réalité et des dangers des dispositifs mis en place. La raison souvent invoquée de la barrière technique n’est pas satisfaisante à elle seule. L’explication est alors peut-être à chercher du côté des représentations de la surveillance étatique et de leur adéquation avec la réalité : aujourd’hui, tout le monde n’est pas surveillé de la même manière, et tout le monde n’en subit pas les mêmes conséquences. On ne sent pas forcément les effets de la surveillance lorsque l’on ne fait pas (encore) partie des personnes ciblées pour leur race, leur pays d’origine, leur genre, leurs opinions politiques, leur religion, leurs orientations sexuelles, leur métier, etc. On n’intéresse pas directement ceux chargés de la surveillance de la population qui ciblent les « méchants », donc on n’a « rien à leur cacher » qui ne nous soit nuisible (ou en tout cas c’est ce que l’on pourrait penser de manière erronée). En taisant ces différences de traitement politique, les films « Citizenfour » et « Snowden » ratent potentiellement leurs cibles :

  1. les personnes ciblées en premier chef par la surveillance ne sont pas représentées, et leurs situations spécifiques ne sont pas décrites. Des contrôles au faciès répétés dans la rue ou des assignations à résidence basée sur l’origine de son nom, sur sa religion ou ses opinions politiques par exemple, sont des effets concrets, matériels, d’une certaine forme de surveillance. Et il est essentiel de comprendre comment les dispositifs de surveillance numérique de masse en décuplent les effets, ainsi que le nombre de personnes touchées.
  2. les personnes concernées moins directement par une surveillance active et ciblée dans l’état actuel des choses ne font pas le lien entre les représentations de surveillance totalitaire à la 1984 et leur perception actuelle du monde. N’ayant soit-disant « rien à cacher » qui soit perçu comme cible de la répression actuelle, iels ne se projettent pas comme pouvant subir les effets négatifs de la surveillance de masse (aujourd’hui ou demain).

C’est ce qu’expliquent Arun Kundnani et Deepa Kumar dans leur article « Race, surveillance, and empire » :

« Un autre problème, et sans doute un plus profond, est l’utilisation d’image de surveillance étatique qui ne correspondent pas correctement à la situation actuelle – comme la discussion de George Orwelle sur la surveillance totalitaire. Edward Snowden lui-même remarque qu’Orwell nous a prévenu contre les danger du type de surveillance gouvernementale auquel nous faisons face aujourd’hui. Les références à 1984 d’Orwell ont été courantes dans le débat actuel ; en effet, les ventes du livre ont apparemment décolées après les révélations de Snowden. L’argument selon lequel la surveillance numérique est une nouvelle forme de Big Brother est, à un certain niveau, soutenu par les preuves. Pour celleux qui appartiennent à certains groupes ciblés – les musulmans, les activistes de gauche, les journalistes radicaux – la surveillance étatique ressemble assurément à celle d’Orwell. Mais ce niveau de surveillance n’est pas vécu par le grand public. L’image de la surveillance aujourd’hui est donc très différente des immages classiques de la surveillance que l’on trouve dans le 1984 d’Orwell, qui suppose une masse populaire sujet au contrôle gouvernemental de manière indifférenciée. Ce que nous avons aujourd’hui à la place aux Etats-Unis, c’est une surveillance totale, pas sur tout le monde, mais sur des groupes de personnes très spécifiques, définies par leur race, leur religion, ou leur idéologie politique : les personnes que les officiels de la NSA désignent par le terme « les méchants » » 8

Défi n°5 : Mobiliser le public pour agir contre la surveillance de masse

Au delà du contenu et des limites de leur discours sur les tenants et les aboutissants des dispositifs de surveillance, les deux films encouragent-ils à s’engager activement contre eux?

Citizenfour montre quelques séquences sur des événements arrivés après la semaine de révélations de Snowden : son exil en Russie, la médiatisation des méthodes de surveillance dans plusieurs pays et les retombées politiques qu’elle a pu avoir (par exemple en Allemagne où cela a fait scandale). Pour la scène finale, Poitras filme Snowden et Greenwald en train de discuter d’une nouvelle source d’information, à moitié en parlant et à moitié en écrivant au cas où ils soient écoutés. Le message qui est communiqué est donc fort : le combat n’est pas terminé, plus d’informations et de programmes de surveillance sont encore à découvrir, et le dispositif de surveillance est toujours une menace pour les protagonistes – donc pour nous aussi.

Au contraire, la fin du film Snowden est démobilisante. En effet, le générique énumère la chronologie des réactions politiques après les révélations Snowden et laisse entendre que les choses se sont depuis significativement améliorées en terme de surveillance : le congrès états-unien a voté l’arrêt de la collecte de données des communications téléphoniques, Obama signe le USA Freedom Act pour réformer le programme de surveillance de la NSA (juin 2015). Les titres de presse montrés à l’écran laissent entendre que les choses se sont résolues. Mais la réalité est beaucoup moins rose : trois anciens de la NSA et lanceurs d’alerte se sont publiquement opposés au Freedom Act, arguant que cette loi n’allait pas significativement impacter les activités de la NSA. La loi se concentre notamment sur la collecte des appels téléphoniques, alors que la portée de la surveillance de la NSA sur Internet est bien plus large et invasive.

Autrement dit, la situation d’aujourd’hui n’a pas fondamentalement changé par rapport à avant juin 2013 et les révélations Snowden.

Conclusion

Il apparaît nécessaire de multiplier les formats et les types de narration pour sensibiliser le public aux questions de surveillance et de chiffrement, dans le cadre de surveillance gouvernementale et de la collecte d’informations et de profilage par des entreprises (qui peuvent communiquer à leur tour ses informations aux gouvernements, volontairement ou non). Certain-es préféreront le format d’un documentaire ; d’autres seront exposé-e-s à certains sujets par le biais d’une fiction regardée au cinéma le samedi soir ; d’autres tomberont sur un sketch humoristique sur Youtube ; d’autres sur une infographie, une exposition d’art, etc.

Au moins deux choses expliquent la difficulté à communiquer sur ces thèmes :

  1. la technicité du sujet (la simple mention de “ordinateur” peut suffire à décourager certaines personnes) et la difficulté à prendre conscience des implications de la surveillance en ligne sur notre vie privée
  2. le contexte médiatique et politique actuel qui encourage à accepter des mesures sécuritaires au détriment de nos libertés et de notre vie privée (cf l’article sur le syndrome du grand méchant monde publié sur le site).

Au delà des stratégies de communication, il est crucial de s’interroger sur les termes du débat auquel on participe. Un film comme « Snowden » délivre une réflexion très limitée sur le patriotisme qui détourne l’attention de questions plus fondamentales sur le gouvernement, la société et son mode de fonctionnement.

Surtout, il est essentiel d’analyser comment des discours tenus sur la surveillance depuis des positions privilégiées – occidentales, blanches, de classes éduquées moyennes et supérieures, et d’autant plus dans les milieux techniques majoritairement blancs et masculins – « oublient » comment et contre qui s’appliquent les conséquences les plus directes et les plus violentes des politiques sécuritaires.

Pour finir sur une citation d’Edward Snowden reprise par Arundhati Roy dans son essai « Que devons-nous aimer ? », extrait d’un recueil d’essais et de conversations écrits avec John Cusack lors d’une rencontre avec le lanceur d’alerte :

« Si nous ne faisons rien, nous entrons un peu comme des somnambules dans un État de surveillance totale où nous avons un super-État qui dispose à la fois d’une capacité illimitée d’exercer la force et d’une capacité illimitée de se renseigner [sur ceux qu’il cible] – et c’est là une combinaison très dangereuse. Voilà le sombre avenir qui nous attend. Le fait qu’ils sachent tout de nous et que nous ne sachions rien d’eux – parce qu’ils sont secrets, parce qu’ils sont privilégiés, parce qu’ils sont une classe à part… l’élite, les politiques, les riches – nous ne savons pas où ils vivent, nous ne savons pas ce qu’ils font, nous ne savons pas qui sont leurs amis. Eux ont la capacité d’obtenir toutes ces informations sur notre compte. L’avenir va dans cette direction, mais je pense que les choses peuvent encore changer… »

Arroway
Merci à Paul Rigouste et Marion pour leurs relectures attentives et constructives

Ressources

Comment faire pour se protéger contre la surveillence ?

Vidéos et conférences

Infographies

Sites et articles

Notes

1. http://www.indiewire.com/2016/09/oliver-stone-snowden-interview-independent-1201724763/

« […] no major distribution came through. Open Road stepped in, kudos to Tom Ortenberg—my primary money was German and French with foreign sales from Wild Bunch. The budget was not the $50 million (revealed) in the Sony hack, they turned it down. It’s not a budget problem. It’s self-censorship. I don’t say that the NSA was nefarious. »

2. http://www.hollywoodreporter.com/news/oliver-stone-reveals-clandestine-meetings-873770

« “We moved to Germany, because we did not feel comfortable in the U.S.,” Stone said on March 6, speaking before an audience at the Sun Valley Film Festival in Idaho, in a Q&A moderated by The Hollywood Reporter’s Stephen Galloway. “We felt like we were at risk here. We didn’t know what the NSA might do, so we ended up in Munich, which was a beautiful experience.”

Even there, problems arose with companies that had connections to the U.S., he said: “The American subsidiary says, ‘You can’t get involved with this; we don’t want our name on it.’ So BMW couldn’t even help us in any way in Germany.” »

3. Quentin Skinner , Liberty, liberalism and surveillance : a historic overview

https://www.opendemocracy.net/ourkingdom/quentin-skinner-richard-marshall/liberty-liberalism-and-surveillance-historic-overview

« Of course it’s true that my privacy has been violated if someone is reading my emails without my knowledge. But my point is that my liberty is also being violated, and not merely by the fact that someone is reading my emails but also by the fact that someone has the power to do so should they choose. We have to insist that this in itself takes away liberty because it leaves us at the mercy of arbitrary power. […] What is offensive to liberty is the very existence of such arbitrary power. »

4. Quentin Skinner , Liberty, liberalism and surveillance : a historic overview

https://www.opendemocracy.net/ourkingdom/quentin-skinner-richard-marshall/liberty-liberalism-and-surveillance-historic-overview

« So long as surveillance is going on, we always could have our freedom of action limited if someone chose to limit it. The fact that they may not make that choice does not make us any less free, because we are not free from surveillance and the possible uses that can be made of it. Only when we are free from such possible invasions of our rights are we free; and this freedom can be guaranteed only where there is no surveillance. »

5. Brad Evans and Henry A. Giroux, « Disposable Futures, The Seduction of violence in the age of spectacle »

« The dangers of surveillance far exceed the attack on privacy and warrant much more than simply a discussion about balancing security against civil liberties. The latter argument fails to address how the growth of surveillance states is connected to the rise of the punishing state, the militarization of neoliberal societies, secret prisons, sanctioned torture, a growing culture of violence, the criminalization of social problems, the depolitization of public memory, and one of the largest prison systems in the world, all of which « are only the most concrete, condensed manifestations of a diffused security regime in which we are all interned and enlisted » [Hardt and Negri, Declarations]».

6. Arun Kundnani et Deepa Kumar, « Race, surveillance, and empire »,

http://isreview.org/issue/96/race-surveillance-and-empire

« By any objective standard, these were major news stories that ought to have attracted as much attention as the earlier revelations. Yet the stories barely registered in the corporate media landscape. The “tech community,” which had earlier expressed outrage at the NSA’s mass digital surveillance, seemed to be indifferent when details emerged of the targeted surveillance of Muslims. The explanation for this reaction is not hard to find. While many object to the US government collecting private data on “ordinary” people, Muslims tend to be seen as reasonable targets of suspicion. A July 2014 poll for the Arab American Institute found that 42 percent of Americans think it is justifiable for law enforcement agencies to profile Arab Americans or American Muslims »

7. Virginia Eubanks, « Want to Predict the Future of Surveillance?

« The practice of surveillance is both separate and unequal . . . Welfare recipients . . . are more vulnerable to surveillance because they are members of a group that is seen as an appropriate target for intrusive programs. Persistent stereotypes of poor women, especially women of color, as inherently suspicious, fraudulent, and wasteful provide ideological support for invasive welfare programs that track their financial and social behavior. Immigrant communities are more likely to be the site of biometric data collection than native-born communities because they have less political power to resist it. . . . Marinalized people are subject to some of the most technologically sophisticated and comprehensive forms of scrutiny and observation in law enforcement, the welfare system, and the low-wage workplace. They also endure higher levels of direct forms of surveillance, such as stop-and-frisk in New York City. »

8. Arun Kundnani et Deepa Kumar, « Race, surveillance, and empire »,

http://isreview.org/issue/96/race-surveillance-and-empire

« Another and perhaps deeper problem is the use of images of state surveillance that do not adequately fit the current situation—such as George Orwell’s discussion of totalitarian surveillance. Edward Snowden himself remarked that Orwell warned us of the dangers of the type of government surveillance we face today.70 Reference to Orwell’s 1984 has been widespread in the current debate; indeed, sales of the book were said to have soared following Snowden’s revelations.71 The argument that digital surveillance is a new form of Big Brother is, on one level, supported by the evidence. For those in certain targeted groups—Muslims, left-wing campaigners, radical journalists—state surveillance certainly looks Orwellian. But this level of scrutiny is not faced by the general public. The picture of surveillance today is therefore quite different from the classic images of surveillance that we find in Orwell’s 1984, which assumes an undifferentiated mass population subject to government control. What we have instead today in the United States is total surveillance, not on everyone, but on very specific groups of people, defined by their race, religion, or political ideology: people that NSA officials refer to as the “bad guys.” »

Autres articles en lien :

8 réponses à Citizenfour (2014) et Snowden (2016) : comment représenter les révélations Snowden au cinéma

  1. Je n’ai pas vu le film de Stone, mais le docu de Poitrass m’a un peu laissé le même sentiment d’inachevé que celui évoqué dans l’article : Victimes du traçage indifférenciées, moyens de lutte obscures et inaccessibles (en apparence).

    Pour faire le liens avec quelque-chose de concret qui n’a peut-être pas vraiment grand chose à voir avec la surveillance étatique, mais qui rejoins à la fois la défense de la doxa dominante et le cyber harcèlement : Je suis un des participants sur végéweb, et ce forum, regroupant notamment (et principalement) des végétariens et des féministes, est régulièrement la cible de petites « décentes punitives », passablement improvisées mais un minimum organisées, de la part de bons jeunes soldats en plein état agentique que je dirais « auto-induit », car s’il s’agit généralement de groupes de geeks venant de sites comme jeuxvidéo.com, le fait de choisir des groupes de personnes minorées et marginalisées de force comme cibles de leurs « défi » est de mon point de vue symptomatique d’un intégrisme (le vrai, celui qui refuse que la société évolue) majoritaire dont les personnes qui y sont les plus attachées (ou ayant besoin de boucs émissaire pour avoir un ennemi sur qui taper) ont vite fait d’embrasser une cause imaginaire, ceci renforcé par cette surveillance obscure mais omniprésente dont les plus vindicatifs se présentent comme des robins des bois modernes (quels que soient leur réelle maitrise -ou son absence- du hacking cybernétique)

    Enfin, le fait que je soit le premier à commenter alors que plusieurs jours sont passés me semble aussi symptomatique : Les gens peines à se sentir concernés par un sujet dont les tenants sont eux-même déjà souvent abscons pour eux (les ordis, internet, etc)

    • Wow vous arrivez encore une fois à deviner les intentions et motivations des gens que vous ne connaissez pas, dont vous ne savez pas s’ils ont vu ces films, à partir de choses qu’ils ne font pas ou parce qu’ils ne le font pas assez vite (à votre goût).
      Balèze…

      • Je pourrais te retourner ce post en fait : que crois-tu m’avoir lu écrire concernant « les intentions et motivations des gens » ?

        Je me contente de dire que ce sujet-là me semble (j’évoque un sentiment personnel, pas une vérité absolue) boudé passé plusieurs jours et que c’est symptomatique d’un désintérêt voulu par nos dirigeants et industriels pour ces questions-là, pendant que les questions plus axées féminisme ont des réponses bien plus prolifique et rapide, et qui me semble faire écho à l’affichage de ces sujets de façon récurrente dans les médias.

        ça froisse moins ton égo comme ça ?

      • Et puis pourquoi « encore une fois » ?
        (on peut pas dire que j’ai été envahissant ces derniers mois)

        • Je peinais juste à voir comment vous pouviez, à partir d’une simple absence de commentaires dans une critique de films présente dans les tréfonds d’internet, tirer une indication d’un désintérêt des « gens » à l’égard d’un sujet qui visiblement (et c’est tant mieux) vous tient à cœur (similairement à ce que vous aviez dit sur la critique du Festival LGBT, d’où le « encore une fois »).
          Par ailleurs, la surveillance est un sujet moins « récurrent » que le féminisme? Encore une fois (encore une fois!) on pourrait prudemment suggérer que c’est une impression plus qu’autre chose parce que sans me noyer 24h/j dans les médias, je peine à voir le féminisme en tête d’affiche perpétuelle des médias mainstream et les féministes encore moins. La surveillance, internet, ne me semble pas vraiment être des sujets épuisés ou absents mais on ne peut tout de même pas forcer les gens à manifester leurs opinions où à s’engager même sur les sujets qui les intéressent.

          Aussi, commenter les vérités absolues est une perte de temps, seul le commentaire d’opinion a du sens.

          Enfin, j’ai du mal à comprendre ce que mon égo a à voir avec ce qui n’était qu’une simple pointe sarcastique (apparemment malvenue… j’aurais dû simplement copier le commentaire de Lison pour obtenir un potentiel effet drôlatique) et par ailleurs je préfère encore ne pas être tutoyé, on est sur internet quand même!

  2. Merci pour cet article indispensable qui combine analyse critique des deux formats de films et les vrais enjeux dans la représentation et ses limites. Cette comparaison serait bien à faire pour « We Steal Secrets » d’Alex Gibney, et « The Fifth Estate ».

    • Effectivement, il y aurait un truc à faire sur les deux films sur Wikileaks (pour l’instant je n’ai vu aucun des deux, mais c’est une piste pour un futur article) !

  3. Merci pour la biblio de liens.
    (et sans doute la critique mais je n’ai pas encore vu les films)

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