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Disney : Empire, Marchandise, Idéologie (Partie 4/5: Exploitations et Résistances)

HercC*

Comme indiqué dans le précédent article, les conditions de production des produits Disney sont largement en décalage avec l’image que se cultive Disney auprès du public: innocence, allégresse, magie, bonheur…

Cet article va essayer de rendre compte (de manière extrêmement synthétique et partiale, bien entendu) des conditions de travail dans les usines affiliées à Disney, des problèmes d’exploitations qui en découlent, ainsi que les résistances qui s’opposent à ces exploitations.

J’essayerai ensuite de proposer des pistes de réflexions sur comment nous pouvons, en tant que consommateurs-trices des divers produits Disney, garder un oeil critique sur ceux-ci et proposer, à notre échelle, des formes de résistances différentes.

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Disney et la science de l’exploitation*

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En 1996, la National Labour Committee (NLC) des États-Unis a tourné un documentaire sur les conditions de travail des ouvriers et ouvrières de Disney en Haïti1. Ce documentaire nous raconte comment les travailleurs-euses dans les usines Disney sont payé-e-s 36 gourdes soit environ 2 dollars et 40 cents par jour. Par heure, cela équivaut à 0,5% du prix de revente (aux États-Unis) d’un des t-shirt que ces travailleurs-euses fabriquent. Ce n’est même pas vaguement assez pour vivre. Si jamais les travailleurs-euses essayent de s’organiser, illes sont viré-e-s sur le champ. Les conditions de travail sont insalubres, il fait très chaud, les travailleurs-euses doivent demander la permission (qui leur est très souvent refusée) pour aller aux toilettes, n’ont pas le droit de prendre de pauses, et pour boire n’ont accès qu’à de l’eau chaude et sale.

Ce documentaire nous apprend que pour que ces personnes puissent vivre correctement, il suffirait que Disney augmente leurs salaires de 28 cents de l’heure à 58 cents de l’heure, ce qui ne ferait pratiquement aucune différence dans les bénéfices absolument colossaux que se font Disney.

Ce film a créé une mobilisation importante aux États-Unis lorsqu’il est sorti, de la part d’étudiant-e-s, de syndicats, d’organisations pour les droits humains, et d’individu-e-s outré-e-s par ce qu’illes voyaient. Des milliers de personnes ont écrit des lettres de colère à Michael Eisner, alors PDG de Disney, avec des commentaires comme « Je ne sais pas comment vous faites pour marcher dans la rue sans avoir à cacher votre visage de honte. C’est triste que vous ne puissiez pas accorder 50 cents de plus aux personnes qui ont fait de vous un milliardaire. »2

Disney n’a pas réagi directement, mais a créé en 1996 son « code de conduite » pour les fabricants Disney, qui suivait les grandes lignes d’organisation comme le ILO (International Labour Organisation). Cela signifie en gros que les producteurs n’ont théoriquement pas le droit d’embaucher des enfants de moins de 14 ans, n’ont pas le droit d’utiliser de la main d’œuvre non-consentante et de pratiquer la coercition, le harcèlement et la discrimination au travail, tout en respectant le droit des travailleurs/euses de se réunir sans interférences, de travailler dans des conditions saines et sûres, et de gagner un salaire décent en conformité avec les lois de salaires et de temps de travail du pays en question.

Malheureusement, mais peut-être sans surprise, lorsque la NLC s’est rendu quelque temps après en Haïti, illes ont découvert que les travailleurs/euses n’avaient jamais entendu parler de ce « code de conduite ».

En 1998, le North American Congress on Latin America a exposé que Disney pratiquait de la casse de syndicats dans ses usines en Haïti. Les travailleurs/euses étaient également souvent viré-e-s au bout des trois mois « d’essai », pour éviter d’avoir à payer des indemnités. Illes ont également montré que le patronat coachait certains travailleurs/euses pour mentir lorsqu’il y avait des contrôles indépendants de l’usine, et a contrario les travailleurs/euses qui répondaient honnêtement aux questions étaient viré-e-s.

Disney n’a jamais ne serait-ce que reconnu ces faits, et sur son site d’entreprise il y a juste marqué qu’en 1999 Disney a cessé de faire fabriquer ces produits en Haïti « pour cause d’instabilité politique ».

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Alors à mon avis ce qu’il est intéressant de voir avec la production de produits Disney, c’est que c’est une machine gigantesque, tentaculaire. En 2008, Disney possédait 23,000 usines de par le monde, et avait des accords avec 8000 titulaires de permis de vente et de revendeurs qui produisaient leur propre marchandise Disney.

Des moniteurs/trices, embauché-e-s par Disney, en partenariat avec des firmes de monteurs/trices extérieurs, n’ont réussi en 2008 à n’évaluer que 15% des usines que Disney avait sous contrat. De ces 15%, le jugement était sans appel. Plus de 50% des usines en dehors de l’Amérique du nord avaient des infractions au code de la santé et de la sûreté, alors que les usines en Asie et au Moyen Orient avaient toutes des infractions qui allaient des heures supplémentaires forcées et non-payées, des refus d’accepter ou de coopérer avec le monitorat, et du fait de payer moins que le salaire minimum.

Le manque de réactivité de la part de Disney n’est pas anodin, et nous voyons bien ici que ce qui importe vraiment à Disney ce n’est pas d’appliquer son « code de conduite » et de travailler à améliorer les conditions de travail ainsi que le salaire et la vie de leurs travailleurs/euses (qui, rappelons-le, produisent leur marchandise). Plutôt, ce qui importe à Disney, c’est de travailler à donner l’impression que, pour reprendre les mots d’une Labor Organisation, « des produits bon marché n’ont aucun coût humain ». Autrement dit, ce qui importe c’est l’image. Le succès de Disney repose beaucoup sur le fait qu’ils se présentent comme des pourvoyeurs d’un divertissement sain et en conformité avec une certaine image de l’innocence enfantine dont ils se font les porte-paroles. Il est donc crucial que le public ne sache pas que Disney a une longue histoire d’exploitation des enfants et de leurs familles dans des pays du tiers monde, et qu’ils ne font rien pour changer tout ça alors même qu’ils se targuent d’être au service de l’innocence de l’enfant.

D’ailleurs, Disney ne fait presque rien pour cacher cet aspect de leurs relations publiques. Dans son rapport annuel de 2008, Disney vante que son « initiative de « responsabilité d’entreprise » renforce l’attractivité de ses marques et de ses produits et renforce les liens avec les consommateurs et les voisins dans des communautés dans le monde entier. » Autrement dit la « responsabilité d’entreprise » n’est rien d’autre qu’une stratégie de marketing, si je comprends bien.

Cette interprétation de la politique de Disney est également partagée par SACOM (Students and scholars against corporate misbehaviour), un groupe activiste chinois qui évalue et contrôle les pratiques d’entreprise de Disney dans le but d’ « améliorer les conditions de travail dans ses usines en Chine ».

L’organisation affirme vouloir une Chine « plus ouverte, plus démocratique, plus juste » et pour ce faire veulent « réveiller la conscience » des entreprises multinationales. Cette organisation produit des rapports périodiques sur l’état des conditions de travail dans ces usines, ainsi que sur les « équipes de monitoring » qu’emploie Disney, et encore une fois le bilan n’est pas glorieux.

Premièrement, les équipes de monitoring n’ont pas les ressources adéquates pour travailler convenablement, et donc de nombreuses enfreintes au « code de conduite » passent inaperçues. Les travailleurs/euses sont souvent amené-e-s à signer des contrats de travail « blancs », c’est à dire où il sera écrit plus tard le salaire, les heures de travail, les indemnités etc., comme le patronat l’entend3. Également, les usines qui sont informées d’un audit vont coacher leurs employé-e-s et leurs donner un script à régurgiter, sous peine de licenciement.4

La vaste majorité des travailleurs/euses n’ont jamais entendu parler du « code de conduite » Disney, ni d’ailleurs d’autres réglementations internationales sur le travail.

Un dernier exemple. Lorsque China Labor Watch (CLW) a exposé la mort d’un enfant de 17 ans (qui avait commencé à travailler dans l’usine à 15 ans) dans une usine sous contrat Disney, Disney a dans un premier temps accepté de laisser CLW superviser les réformes en collaboration avec les travailleurs-euses et la direction, qui était déjà auteure d’un certain nombre d’effractions comme les heures sup forcées et des contrats de travail écrits inexistants5. La CLW avait déjà posé la question de savoir comment cette usine avait passé les nombreux tests de certificats de travail sur les 2 ans précédant l’accident et a posé la question de savoir « comment les audits de Disney n’ont pas su prendre connaissance de personnes mineures travaillant dans l’usine et de travailleurs-euses non-qualifié-e-s opérant des machines dangereuses »6 (traduit par moi).

Lorsque l’histoire est apparue dans le New York Times, cependant, Disney a commencé à battre en retraite et à arrêter ses contrats avec cette usine. La CLW a alors pétitionné Disney pour qu’illes s’occupent des problèmes à l’usine plutôt que d’ « abandonner l’usine et chercher un autre fournisseur bon marché à exploiter »7. La CLW avait remarqué que c’était une stratégie courante de Disney d’abandonner des usines dans lesquelles avaient été recensées des infractions au code du travail. Dans ce cas précis, la pression continue de la CLW a poussé Disney à mettre en place un certain nombre de réformes dans l’usine en question, prouvant une fois pour toutes que les problèmes résident in fine dans l’absence de volonté de Disney sur ces questions là.

Je pourrais, une fois de plus, multiplier tous ces exemples à foison, je ne le fais pas pour ne pas alourdir l’article, mais je vous renvoie vers le livre The Mouse That Roared que j’ai cité plus tôt pour davantage de précisions sur les pratiques d’exploitation de Disney.

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A mon avis, ces exemples de mouvements de résistance et de critique nous montrent deux choses.

La première chose, c’est que Disney semble concerné principalement par la sauvegarde de son image et de ses marges de bénéfices, et non pas par le fait qu’ils exploitent des personnes (parmi lesquels des mineur-e-s) dans leurs usines. Également, les mesures que Disney met en place suite à de la pression activiste et militante sont la plupart du temps des mesures symboliques qui ne visent pas à résoudre le problème mais seulement à apparaître comme « responsable » et comme cherchant à résoudre le problème.

Un peu comme lorsque l’on apprend que les compagnies pétrolières dépensent plus de sous sur leurs publicités (qui cherchent à communiquer au grand public à quel point ils sont maintenant des boîtes écologistes) qu’ils n’en dépensent à réellement prendre des mesures écologistes8, nous voyons que l’hypocrisie et le mensonge sont à l’ordre du jour. Et nous ne devrions pas être surpris-es par ce constat, car nous avons affaire à des entités qui sont des structures oligarchiques privées, et qui ne répondent à des pressions démocratiques (à ne pas confondre avec « consuméristes ») que lorsque celles-ci nuisent ou menacent de nuire à leurs marges de bénéfices.

Disney, j’espère l’avoir montré de façon suffisamment convaincante, n’est pas différent, et les moyens de résistance et de remise en question des valeurs véhiculées par Disney restent limitées au sein d’une économie de marché qui n’encourage en rien les ouvertures à des voix dissidentes et critiques. Il est très rare de voir des émissions de télé, de radio, des articles de presses grand public, des débats citoyens etc. sur ce genre de choses. Or il est logique que peu de gens remettent en cause Disney lorsque les informations concernant cette gigantesque entreprise sont largement verrouillées et inconnues. Pourtant c’est une entreprise qui a une influence conséquente sur la vie (de l’enfance à l’âge adulte) de beaucoup d’entre nous, et il conviendrait de réfléchir de fond en comble à leurs activités.

La deuxième chose que ces exemples nous montrent, c’est que la résistance et la critique sont possibles, à « l’intérieur » comme à « l’extérieur » du système. Le but de SACOM ou CLW n’est pas de bouleverser le système économique et marchand en soi, mais de faire pression sur les très grosses entreprises comme Disney pour améliorer les conditions de travail des travailleuses/eurs à travers le monde, et ainsi promouvoir une valeur d’égalité qui semble totalement absente de la politique de Disney. En jouant sur l’image que veut se donner Disney comme étant un paradigme d’innocence, ces organisations pointent du doigt les contradictions majeures de Disney et s’en remettent à l’indignation du public face aux injustices (et donc sur la possible conséquence de cette indignation sur les bénéfices de Disney) pour trouver des résultats.

Cette approche a le mérite non négligeable de s’attaquer directement à des problèmes concrets (comme des travailleuses/eurs qui sont exploité-e-s), et me semble être indispensable pour n’importe quelle approche qui se veut démocratique, égalitaire, contre les oppressions et les exploitations entre les êtres humains.

Mais elle peut aussi être complétée par une approche plus large, qui consiste à critiquer le pouvoir et l’oppression là où on la voit, et par exemple dans ce cas précis, à questionner l’idée même que Disney puisse accumuler autant de capital et exploiter des populations pauvres à travers le monde, tout en produisant des productions culturelles plus que discutables et user de son énorme pouvoir économique et médiatique pour en faire la promotion et la publicité. Il me semble que ces deux approches, loin d’être antagonistes, peuvent très bien aller main dans la main.

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Différentes formes de résistances

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Il est clair que les modes de résistances à Disney ne vont pas être les mêmes ici qu’ils le sont en Asie du Sud-Est, simplement parce que les réalités ne sont pas les mêmes. Notre rapport à Disney se situe largement plus du côté de la consommation de leurs produits plutôt que du côté de la production. La vaste majorité des usines de Disney ne sont pas dans les pays développés et la vaste majorité du public de Disney n’est pas dans les pays pauvres qu’illes exploitent.

Ceci entraîne bien évidemment un rapport différent aux produits Disney et comment ceux-ci impactent nos vies9, même si cela ne devrait pas nous empêcher de garder à l’esprit que l’exploitation que connaissent les travailleuses-eurs de Disney en Asie du Sud-Est et donc les résistances qu’illes proposent restent, à mon avis, à une échelle d’importance « absolue » différentes des nôtres (qui pourraient très bien être vu comme des « résistances de privilégié-e-s », sans toutefois minimiser leur importance).

Du coup, si l’on essaye de réfléchir nous, à notre échelle, avec notre relation à Disney, un peu à comment faire pour résister et/ou questionner le pouvoir de Disney (ainsi que de nombreuses autres entreprises), il est important à mon avis de garder à l’esprit trois choses.

         -Premièrement, il est tout à fait possible de consommer des produits Disney avec plaisir tout en gardant un regard critique sur ces mêmes produits et les valeurs qu’ils véhiculent. Critiquer ne veut pas dire censurer, même si critiquer peut vouloir dire appeler au boycott, lorsque l’on considère que consommer avec un regard critique ne suffit plus, tellement l’on trouve pernicieux ce que l’on est en train de nous vendre agressivement. Et ce n’est pas le même chose que censurer. Censurer quelque chose, c’est appeler à la puissance d’une autorité supérieure pour enlever le droit à une personne ou une entreprise de s’exprimer. Boycotter (en tout cas tel que je l’entends, je comprends que ce ne soit pas le cas de tout le monde) c’est implicitement reconnaître le droit de s’exprimer (ou de produire), tout en avançant des arguments sur pourquoi l’on cherche à questionner ou à refuser cette chose. L’un relève de l’argument hiérarchique de l’autorité, l’autre à l’argument démocratique de l’information et l’ouverture. Si Disney a le « droit » de dépenser des milliards de dollars pour être sûr que nous consommerons leurs produits, il va de soit que chacunE d’entre nous a le « droit » de refuser d’acheter et d’expliquer pourquoi aux autres dans le but de leur faire réfléchir à tout ça.

Également, il est important de rester lucide quand à la modalité d’un boycott dans certaines situations. Par exemple, si l’on cherche à boycotter un produit dérivé Disney car produit dans des conditions de misère et d’exploitation, il est important de rattacher ce boycott à un mouvement de solidarité internationale avec les travailleurs-euses en question, car sinon l’on pourrait être tenter de penser qu’une des solutions serait « ok, Disney doit arrêter d’utiliser cette usine-là », ce qui, comme nous l’avons vu plus haut, est la plupart du temps contre-productif.

Toujours est-il qu’il me semble que, à l’heure de la mondialisation néo-libérale (il est toujours important de garder à l’esprit que « la mondialisation » n’est pas nécessairement une mauvaise chose en soi, mais que celle qu’on vit actuellement l’est car au service d’intérêts capitalistes et anti-démocratiques), où les entreprises des pays les plus riches exploitent de plus en plus les travailleurs-euses des pays les plus pauvres, il est absolument capital de créer ou de renforcer les solidarités internationales. Les rapports de forces, pour les travailleurs-euses des pays pauvres, sont a priori trop déséquilibrés pour être vraiment jouables sans solidarités internationales, précisément parce qu’illes ont affaire à des entreprises qui possèdent un tel pouvoir, une telle flexibilité, qu’illes peuvent très bien juste se barrer ailleurs si les choses deviennent trop difficiles.

Mais ces entreprises sont bel et bien, malgré leur aspect transnational, basées quelque part de physique, le plus souvent dans les pays très riches. Et si il est possible de simultanément faire pression sur le marché de Disney (en appelant au boycott de certains produits, par exemple) ET sur leur mode de production (en soutenant des grèves de travailleurs-euses), il devient tout à fait possible de les faire changer de pratiques, comme l’on démontré les initiatives dont j’ai parlé plus haut.

      -Deuxièmement, le regard critique, d’une part n’empêche pas nécessairement le plaisir de regarder quelque chose, et peut à mon avis y ajouter, vu que ce regard rend le produit culturel qu’on consomme beaucoup plus complexe, plus subtil, et nous donne autre chose à regarder qu’une succession d’images divertissantes et/ou impressionnantes. Surtout qu’on va rarement être en accord absolu avec le propos du film (je dis « film » pour aller vite, mais ça peut être n’importe quelle production culturelle) dans sa totalité, alors garder un regard critique permet d’apprécier certains aspects d’un film pleinement, tout en comprenant en quoi un autre aspect nous gène.

D’autre part, si par exemple on considère qu’il n’y a rien à sauver dans tel ou tel film, le regard critique peut être un plaisir en soi, c’est-à-dire peut-être vécu comme une capacité à s’approprier les images qui défilent pour voir exactement ce qui s’y dit, pour voir quelles représentations du monde elles véhiculent, et pour évaluer ces représentations avec le prisme de nos valeurs à nous, ou en tout cas les valeurs qu’on aimerait voir partagées. C’est, pour moi en tout cas, une activité libératrice et épanouissante, qui me procure énormément de plaisir.

Je dis tout ça parce qu’on reproche souvent aux « media studies » de saper le plaisir des consommateurs/trices de produits culturels, comme si les gens étaient nécessairement des réceptacles passifs et qu’il ne faudrait surtout pas « brusquer » leur acte de consommation. C’est une vision de la consommation, qui est notamment largement répandu par Disney, avec lequel je ne peux qu’être en désaccord, car elle me semble non seulement insultante pour les personnes concernées, réduites à des zombies sans histoires et sans subjectivités, mais également relever de schémas libéraux qui voudraient que l’unique sens que l’on peut apporter à une production culturelle c’est le sens voulu par les personnes qui l’ont créé, et que le seul rapport que l’on pourrait y avoir c’est « le choix » de consommer ou pas.

Pourquoi pensons-nous toujours que « l’innocence » et le « bonheur » des enfants (et d’ailleurs des adultes) reposeraient nécessairement sur une absence de regard critique ? Ne peut-on pas voir la pensée critique comme une source de plaisir et une responsabilisation qui amène à de la création et de la complexité plutôt que la désillusion et le cynisme ?

Il serait peut-être temps de se poser sérieusement cette question en ce qui concerne les enfants de nos sociétés. Et au lieu de définir l’enfance comme un état pré-adulte qui se caractériserait par son manque de conscientisation, nous pourrions le considérer comme un moment clé où l’es enfants apprennent l’importance d’un acte éthique et la responsabilité des choix qu’illes font et les places qu’illes occupent dans un contexte plus large.

         -Troisièmement, si garder un regard critique sur nos produits culturels peut nous sembler lourd et/ou inutile, c’est aussi parce qu’on n’y a le plus souvent jamais été initié en tant qu’enfant. Les « media studies » sont totalement (ou alors très largement) absents de l’éducation de nos enfants, alors même que nous vivons dans une société qui, j’ai quand même l’impression, devient de plus en plus visuelle, et où les images défilent à une vitesse de plus en plus impressionnante. Pourtant, nous n’apprenons pas aux enfants à développer une distance critique et méthodique par rapports à ces images.

Comprenez-moi bien, je ne dis pas qu’il faut formater les enfants à avoir un regard critique qui soit nécessairement anti-raciste, féministe, anti-spéciste, anti-aphrodiste…en somme les valeurs que moi je défendrais, mais plutôt qu’il faut les apprendre à prendre l’habitude, le réflexe en quelque sorte, d’au moins analyser ces images (et donc ces histoires) dans leur contenu pour voir ce qu’elles peuvent avoir de dérangeantes, ou pas bien sûr, suivant les valeurs, les vécus, les idées politiques de chacun-e.

Or je constate que ce n’est pas le cas, et que nous vivons même dans une société qui globalement refuse un débat sur une gigantesque partie de sa culture, préférant restreindre la définition de ce que cela signifie aujourd’hui d’être « cultivé » et « instruit » à la connaissance ou la compréhension de « la grande littérature » ou « le grand cinéma » ou « le grand opéra » ou « la grande science » etc. occultant totalement le fait qu’une partie conséquente de la culture (surtout populaire) de notre société se situe au niveau des médias, et est faite d’images. L’analyse et la critique de ces images, et plus largement des produits médiatiques et culturels que nous consommons tous les jours, doit être une composante de notre éducation, à l’âge enfant comme à l’âge adulte. Nous devons revoir notre définition de ce que cela veut dire d’être « instruit » et « cultivé ». Pour cela, les media studies devraient être incorporés à l’éducation des enfants même les plus jeunes pour que celleux-ci puissent comprendre le plus rapidement possible les messages qu’on leur envoie et comment illes peuvent les appréhender d’une manière critique.

Des sites internet comme http://www.mediaed.org/, http://www.genrimages.org/ http://mediamatters.org/, ou bien encore http://www.commercialfreechildhood.org/ peuvent nous aider à commencer ou alors approfondir notre regard critique sur les médias, les images et donc les représentations qui nous entourent au quotidien.

Le but ici, je le rappelle au cas où, n’est pas non plus d’uniquement pointer du doigt Disney en les accusant d’être responsables de tous les maux de la Terre, mais de montrer en quoi Disney est un très bon exemple de la manière dont les productions culturelles qui nous entourent sont empreintes de certaines représentations (du monde, des hommes, des femmes, de notre histoire en tant qu’espèce, de notre système économique, de notre rapport à la « nature » etc.) et donc de certaines valeurs, et que ces représentations et ces valeurs sont discutables, et peuvent être (et à mon avis devraient être) contestées et remises en cause.

Dans cet article, j’ai essayé de montrer les exploitations dont est coupable Disney et de mettre en lien les résistances qui sont proposées (ou peuvent être proposées) aux différentes facettes de l’entreprise Disney. Encore une fois, j’ai essayé de garder ça court et synthétique, car il y aurait bien d’autres exemples sur la façon dont Disney se comporte face aux résistances (et même juste face aux critiques) à leurs exploitations, et ce dans le monde entier. Encore une fois, le livre « The Mouse That Roared » est une bonne source d’informations là-dessus, pour qui voudrait s’informer d’avantage.

Je finirai avec cet extrait The Celebration Chronicles, qui à mon avis traduit bien l’hypocrisie criante du géant Disney, ainsi que les contradictions inhérentes à son discours et son comportement, qui ne sont clairement pas guidés par des soucis démocratiques ou mus par des valeurs de justice, d’équité, de respect des travailleuses et des travailleurs, ou d’une vision d’un monde meilleure et plus égalitaire.

« La conduite économique des corporations a gravement besoin d’être revue. A cause de sa taille et de l’étendue de ses activités, Disney est un très bon exemple. Avec une main, ils acceptaient les louanges pour son sponsorship du « modèle d’urbanisme » qu’est Celebration. Avec l’autre main, Disney était en train d’embaucher des étrangers qui acceptaient de travailler pour un salaire minimum qui n’est plus ce qu’il était il y a trente ans. Pendant ce temps, illes faisaient semblant de ne pas voir les innombrables travailleurs/euses asiatiques qui se tuaient à produire leurs t-shirts et leurs jeux pour des salaires plus que misérables. Ceci n’est pas une politique orientée vers le bien commun, et ce n’est d’ailleurs pas l’intention. Ceci est le visage intolérable du capitalisme qui n’a plus aucune relation avec une conduite humaine, récompensant les riches et punissant les pauvres. » Andrew Ross, The Celebration Chronicles (traduit par moi)

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Liam

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1Documentaire que vous pouvez voir ici en intégralité http://www.youtube.com/watch?v=6_OXhtgHBxk (partie 1)

2The Mouse That Roared, op.cit.

3SACOM « Tianyu Toys », 4

4SACOM « Tianyu Toys », 7

5David Barboza, « Despite Law, Job Conditions Worsen in China », New York Times, Juin 23, 2009

6John Sexton, « Disney in Child Labor Storm » China.org.cn, Mai 17, 2009 in The Mouse That Roared op.cit.

7China Labo Watch, « Take Action ! »

8C’est ce qui est appelé le « greenwashing » http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89coblanchiment

9Cela dit, j’aimerais souligner que rien de cela n’empêche, bien au contraire, des actions de solidarités envers les travailleurs-euses de Disney qui se font exploité-e-s de part le monde. Plus un mouvement de solidarité est international, plus il aura de chances d’être efficace. D’où l’importance capitale de documentaires comme celui de la NLC, qui informent les consommatrices-teurs des produits Disney sur comment ceux-ci sont produits, et donc sur la vie des personnes que Disney exploite sans scrupules. Comme je l’ai expliqué plus haut, ce genre d’informations conduit à des mouvements importants et des pressions sur les entreprises qui les poussent changer (parfois symboliquement, parfois réellement) leurs pratiques abusives et exploitatrices.

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6 réponses à Disney : Empire, Marchandise, Idéologie (Partie 4/5: Exploitations et Résistances)

  1. Pas grand-chose à dire tant ce qui est exposé ici laisse sans voix, si ce n’est « bravo » à vous pour ce riche et complexe exposé… Et vivement le dernier volet !

    Une mention spéciale à votre paragraphe sur le plaisir du recul et de la critique, qui met en mots de manière très pertinente quelque chose que j’ai parfois du mal à formuler et, a fortiori, à expliquer.

    Même chose à propos de l’éducation à la critique, non seulement à celle des médias mais aussi du discours (je prêche pour ma chapelle ;))… L’apprentissage de l’analyse critique vient pour moi beaucoup trop tard dans l’éducation, rarement avant l’université (pour faire court, et pour celleux qui ont la chance d’y aller et d’en sortir enrichi.e.s), tant les apprentissages qui précèdent sont normatifs — par parenthèse, d’ailleurs, la partie sur les parcs Disney « revisitant » l’histoire m’a fait malheureusement penser (toutes proportions gardées) à l’enseignement de l’histoire (en France) tel que beaucoup l’ont connu et le connaissent encore, appréhendée presque exclusivement à travers les victoires et les progrès autoproclamés d’une classe dominante, qui fait dramatiquement l’impasse sur l’histoire des dominé.e.s (peuple, populations colonisées, femmes… et j’en passe !).

    Quoi qu’il en soit, un grand merci pour le boulot que vous avez bien voulu partager avec nous !

    • Merci Lou Cenati (et aux autres!) pour les compliments, ça fait toujours plaisir 🙂

      Je suis tout à fait d’accord avec vous sur l’apprentissage de l’histoire dans l’école Française (et en Angleterre d’ailleurs, ayant connu les deux systèmes). C’est un enseignement qui nous apprend surtout l’histoire des classes dominantes (riches, blancs, hétéro, homme), et nous ne encourage en rien (notamment en évitant certains faits et contenus) à avoir une distance critique par rapport à celle-ci.
      C’est assez flagrant d’ailleurs dès qu’on commence à s’intéresser à l’histoire d’un point de vue autre qu’un point de vue de dominant. On commence à découvrir des histoires, des problématiques, des vécus et des luttes totalement différents de ceux qu’on nous avait appris, et d’ailleurs souvent en conflit direct avec ceux-ci (ce qui n’est bien sûr pas un hasard).
      Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire des femmes et que j’ai lu notamment des bouts du livre de Michèle Pierrot (L’Histoire des Femmes en Occident), je suis tombé des nues et j’étais scandalisé de voir à quel point je ne connaissais RIEN MAIS ALORS RIEN à tout ça!
      La même chose lorsque j’ai lu « L’invention de la culture hétérosexuelle » de Louis-Georges Tin, je me suis rendu compte qu’on avait souvent délibérément gommé de l’histoire l’homosexualité ou l’homosensibilité de nombreuses personnes connues (notamment des écrivain-e-s, poètes, mais pas que) et j’étais également scandalisé par cette invisibilisation.
      Je me suis demandé (et je me demande encore) comment on peut s’attendre à ce que les enfants et les adultes d’aujourd’hui puissent comprendre les enjeux du présent avec une contextualisation historique largement biaisée.
      Je me souviens de Utah Phillips qui disait dans un des ses concerts (je paraphrase) « Je suis sorti de l’école et parti sur le marché du travail avec en tête l’Histoire d’une classe qui n’était pas la mienne. Et c’était bien sûr fait exprès, pour que je ne comprenne pas les enjeux qui se jouait et que j’accepte des rapports d’oppression que je n’aurais jamais accepté autrement ».

      Bref, je pourrais baratiner longtemps là-dessus, mais ça fera bien trop lourd.

      Encore merci pour votre post et à bientôt! 🙂

  2. Malheureusement le « bourrage de crâne » a toujours été présent dans la société de consommation. Et celle-ci porte gravement atteinte aux droits humains quoiqu’on y fasse. Disney a toujours été un monstre à fric colossal. En tout cas, j’espère que vos articles peuvent déclencher une prise de conscience car en effet, on apprend à l’esprit critique à se forger trop tard, c’est à dire à l’université ou fac. Pour ma part, j’ai arrêté trois premières années au bout de trois ans dans différents domaines. Mais ce que je sais, c’est que grâce à des gens comme vous, la prise de conscience peut être massive. Bien joué!

  3. Du reste, je ne comprends pas pourquoi notre pays relaie leur propagande…

    … alors qu’ils nous espionnent de manière éhontée ; et nous continuons de consommer leurs produits cinématographiques cependant… alors même que l’on néglige les productions d’autres pays qui nous respectent davantage.

    Personnellement, je ne vois pas en quoi Hollywood serait meilleur (américain = supérieur?). Ils ont les moyens, mais ont-ils de la créativité?

    De moins en moins… Lorsqu’on commence à faire des suites, des anthologies, des remake 3D de « trucs » déjà existants…

    Lorsqu’on nous dit « Tel film a eu un succès retentissant ; ça me fait bien rigoler!

    Lorsqu’on a eu droit à la promo du film à la TV, et même au JT,dans les journaux, les magazines, on a eu droit à d’énormes affiches et posters dans tous les magasins, …

    A un moment, c’était choisir entre aller au ciné voir ce film ou bien ne pas aller du tout au ciné.

    Et après ils s’en reviennent étonnés : Ouah! Quel succès! Le film doit être génial!

    Pas forcément, c’est juste qu’il fallait vraiment être aveugle ou en vouloir personnellement au réalisateur pour ne pas le voir…

    Ce qui est vrai pour un film se vérifie aussi pour d’autres produits culturels (s’ils ne sont pas américains, ils sont anglo-saxons, histoire de varier un peu)

  4. cf les travaux de Bernard Stiegler concernant ce totalitarisme de l’image, leurs effets à courts, moyen et long terme sur la psychée, et les psychologies sociales.

  5. Merci beaucoup pour cette aide précieuse que m’a fournit ton article à la fois complet et compréhensible.
    Je suis tout à fait d’accord sur ta notion de recul face à Disney mais aussi aux autres multinationales présentes aujourd’hui dans le monde.

    Encore merci! 🙂

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