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Bessie : un film fier.

 

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  Dans son livre Blues Legacies and Black Feminism paru en 1998, Angela Davis écrit :

« Les chansons de blues enregistrées par Gertrude Rainey et Bessie Smith nous donnent une certaine idée de ce que pouvaient être les représentations de l’amour et de la sexualité au sein des communautés noires aux États-Unis dans le contexte post-esclavage. Les deux femmes étaient des modèles pour des milliers de leurs soeurs anonymes dont on ne raconte jamais les histoires, et les messages qu’elles leur adressaient allaient à contre courant de la culture patriarcale dominante. Les chanteuses de blues défiaient ouvertement les représentations en termes de rapports politiques de genre véhiculées par la culture traditionnelle autour du mariage et de l’hétérosexualité. S’inscrivant dans la plus pure tradition du blues et son réalisme cru, elles refusaient de donner une représentation romantique aux relations amoureuses en en exposant les clichés et en en explorant les contradictions, redéfinissant ainsi à leur manière la « place » des femmes. Elles ont forgé et immortalisé des images de femmes fortes, résilientes et indépendantes qui n’avaient peur ni de leur propre vulnérabilité ni de défendre leur droit à être respectées en tant que personnes à part entière. »[1]

Pour parvenir à ce propos et l’étayer, elle analyse précisément et subtilement de nombreuses chansons de leurs répertoires en les remettant en contexte et en en éclairant la signification d’éléments de leurs biographiques respectives.

Si ce livre, malheureusement non traduit en français[2], est si fascinant, c’est qu’il remet en lumière l’importance de trois personnalités : Gertrude Railey, Bessie Smith et Billie Holliday, elles-mêmes fascinantes, en ce qu’elles ont vécu et chanté des vies qui ont contribué à l’émergence d’une conscience collective féministe noire et donc d’un « black feminism ». Elles sont donc à considérer comme des pionnières ayant participé et contribué à l’émergence d’une conscience féministe à travers les thèmes abordés par leurs chansons très largement écoutés, connues et diffusées dans les années 20. Elles se plaçaient clairement du point de vue de femmes noires de classe populaire, ne vantant clairement ni l’hétérosexualité ni la monogamie, mais déterminées à se réapproprier leur désir et sexualité, et revendiquant leur droit à une nécessaire autonomie affective et financière du fait de leur condition particulière. Pour elles, déjà, le privé était politique.

 Et c’est aussi ce que fait à son tour le film écrit (en partie) et réalisé par Dee Rees, et produit (notamment) par son actrice principale Queen Latifah qui, dit-elle, avait rêvé ce film depuis 20 ans. Que Dee Rees, qui avait tourné l’excellent Pariah en 2011, s’allie à la reine du hip-hop, celle qui dans un autre genre et à une autre époque nous a offert des morceaux aussi importants que ‘U.N.I.T.Y‘ ou ‘Ladies First‘ (avec Monie Love) est en soi tout un programme. Mais si leur film parvient non seulement à rendre hommage à celle dont il raconte et porte l’histoire à l’écran, il fait bien plus en ce qu’il participe aussi à établir et affirmer les liens et filiations entre ces artistes, l’importance de ce qu’elles arrivent à transmettre et affirmer à travers leur mode d’expression artistique respectif. Il nous montre aussi que des communautés et lieux, qu’on a trop souvent tendance à oublier ou minimiser, existaient et existent qui ont su et savent encore marquer, inspirer et influencer leur époque en évoquant, critiquant et en résistant sur scène et dans la vie à la domination masculine, les violences conjugales, l’injonction à l’hétérosexualité, la monogamie et la domesticité, tout en parvenant à transcender les clivages de classe et de race. En d’autres termes, le féminisme n’est certainement pas que bien éduqué, blanc, hétérosexuel, né dans les années 70 et grâce aux classes moyennes ou supérieures.

Trois actes tout en nuances.

Comme le fait remarquer Dee Rees elle-même dans une interview, le film est construit en trois actes aux couleurs et tonalités différentes. Si les premières images nous montrent l’artiste au sommet de sa carrière dans les années 20, sur scène, baignée d’une lumière bleue et sous une nuée d’applaudissements, un flashback nous ramène 10 ans en arrière. Alors à ses débuts, la jeune artiste itinérante peinait à joindre les deux bouts, accompagnée de son frère (qui restera son manager tout au long de sa carrière) dans le Sud des États-Unis. Dans une des premières scènes, on la voit dans une ruelle, s’amuser avec un homme qui ne respecte pas ses limites, qui va trop loin et tente de la violer. Elle se débat et se défend en blessant l’homme à l’aide d’un tesson de bouteille et déclare : « Je voulais juste m’amuser, j’ai jamais dit que je voulais aller plus loin », juste avant de monter sur scène pour chanter ‘Sweet Rough Blues’. Immédiatement après la performance, on la voit au lit avec son amante Lucille (Tika Sumpter) qui l’accompagnera elle aussi une bonne partie de sa vie et sera une de ses danseuses. C’est dans ces années là, qu’elle rencontre Gertrude « Ma » Rainey (Mo’Nique de Precious), surnommée « the Mother of the Blues » qui l’initie vraiment à l’art de la scène, deviendra son mentor et contribuera à ce que Bessie devienne quant à elle « l’impératrice du Blues. »

Et c’est ainsi que Dee Rees plante le décor et présente l’artiste, une femme à la sexualité fluide, déjà artiste talentueuse mais qui galère, qui subit la violence masculine mais s’affirme.

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Le deuxième acte nous montre Bessie au faîte de sa gloire, parée d’or et de plumes, voyageant en train à travers le Sud avec Jack Gee, son mari et agent (Micheal Kenneth Williams, LE Omar de The Wire) mais aussi et toujours de son frère et de Lucille. Dans les années 20, elle est devenue l’artiste noire la mieux payée de sa génération, ultra populaire et convoitée par les maisons de disques.

Le dernier acte, aux couleurs plus pastels, nous montre sa déchéance dans les années 30, frappée par la Grande Dépression, meurtrie par ses crises conjugales et ruptures sentimentales, se réfugiant dans l’alcool. Mais elle se relèvera, renouera avec un certain succès et atteindra une forme d’apaisement.

Ce biopic raconte et remet en contexte la vie et la carrière d’une femme qui chercha, dans un contexte étasunien encore bien hostile, post-esclavagiste mais devenu ségrégationniste, à monter sur scène pour chanter ses peines et ses espoirs mais aussi la violence conjugale, la domination masculine, la fluidité et la multiplicité de ses désirs, les difficultés économiques, en s’adressant à un public populaire, essentiellement Africain-Américain qui savait ce dont elle parlait et qui était susceptible de s’identifier au contenu de ses chansons.

Comme l’explique Angela Davis, il faut avoir à l’esprit ce que pouvait avoir de subversif le parcours de ces femmes si connues et devenues des modèles pour beaucoup, qui voyageaient, prenaient leur place sur scène, chantaient à plein poumons, se réappropriaient et affirmaient leur sexualité alors que les années d’esclavage avaient tant circonscrit les Africain-Américains à l’espace des plantations, au travail accablant, à une sexualité contrainte par les viols et par l’injonction à la reproduction pour augmenter les rangs d’une main d’oeuvre gratuite et sur-exploitée [3].

Et c’est en cela que la scène dans laquelle on voit Bessie pensive, dans son train, regardant par la fenêtre et voyant des hommes, des femmes et des enfants qui travaillent dans les champs de coton la saluer, dire : « I would never have thought we’d get this far » / « Je n’aurais jamais pensé qu’on irait si loin. » est à la fois fort et si important. Car elle parle à la fois de son parcours, de ce qu’elle est arrivée à atteindre, mais aussi du passé douloureux et traumatique de sa communauté.

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La violence raciste.

Car, si le film montre une femme forte qui connu le succès, il ne fait certainement pas l’impasse sur le racisme encore prégnant de l’époque et les obstacles rencontrés dans le contexte raciste de la ségrégation imposée par les Blancs, ni non plus sur le mépris plus subtile qu’elle dû affronter au sein même de « sa communauté ». Le fait de voyager dans son propre train à son nom, comme Ma Rainey, n’était pas qu’un signe de gloire et un luxe mais aussi une manière de contourner les lois ségrégationnistes qui imposaient aux troupes de résider dans certains hôtels et quartiers seulement lorsqu’elles étaient en tournée. En tant qu’artiste noire, Bessie Smith parvient à s’affirmer et connaître le succès alors qu’on lui signifie très tôt que sur scène, on recherche des artistes « no darker than a paper bag » / « pas plus foncéEs qu’un sac en papier marron ». Du coup, lorsqu’elle auditionne des danseuses pour l’accompagner sur scène, elle disqualifie les « yellow bitches ». Certes, la scène peut paraître violente, mais elle contient en creux la violence qu’elle même a dû affronter et surmonter. Car pareillement, quand elle est auditionnée par le premier label de musiques noires Black Swan (qui comportait W.E.B. Du Bois[4] parmi ses dirigeants) elle est finalement rejetée parce que sa voix est jugée trop « provinciale et populaire » et ne correspond pas à l’image plus « élitiste et valorisante » (« uplifting to the race ») que l’industrie veut donner de la culture Africaine-Américaine. Lorsqu’elle est invitée dans un salon d’intellectuels (majoritairement Blancs) de gauche proches de la Harlem Renaissance (et où elle croise Langston Hughes qui tente de la mettre en garde) elle doit affronter les qualificatifs racistes et exotisants de ceux qui prétendent apprécier sa voix et son art. En réponse à leur mépris elle leur balance collectivement à la figure les paroles de ‘Gimme a Pigfoot (and A Bottle of Beer)’ »[5], qui adopte ouvertement le point de vue d’une prostituée qui dit ce qu’elle pense de l’élite intellectuelle qui s’offre ses services … mais dont elle profite aussi en retour.

À Harlem tous les samedi soirs
Quand les intellectuels se regroupent, c’est blindé
Ils se retrouvent dans un club
Et ce qu’ils font c’est oh oh oh
Oh, et Hannah Brown, de l’autre bout de la ville,
S’en met plein les poches et le gosier et les baise
Et au petit matin on l’entend dire :
‘Donnez moi un pied de cochon et une bouteille de bière !
Envoie, mon gars, je m’en fiche
J’ai juste envie de m’amuser.’

Et quand un de ces intellectuels manque de comprendre sa gouaille et la complimente de façon paternaliste et condescendante, elle lui balance un verre d’alcool à la figure, pour être sûre d’être tout à fait claire.

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Lorsqu’elle est en tournée dans le Sud, le chapiteau dans lequel elle se produit est encerclé par des membres du KKK. Elle interrompt sa performance, descend de la scène et sort, met à terre l’un des hommes à coups de pied, menace le groupe avec une hache et les fait fuir, avant de retourner chanter ‘Preachin’ the Blues’ sous une nuée d’applaudissements. Dans cette ode au blues, elle chante :

Laissez-moi vous dire, les filles, si votre homme vous traite mal,
Laissez-moi vous dire, je ne vous veux pas de mal,
Je vais vous apprendre quelque chose si vous m’écoutez
Je ne suis pas là pour sauver votre âme,
Je vais juste vous apprendre comment sauver vos fesses.

Tous ces moments sont effectivement inspirés de la réalité et ont été rapportés par des témoins et sont racontés dans ses biographies et évoqués dans l’ouvrage d’Angela Davis, mais le film en fait une mise en scène judicieuse et rend à sa manière le propos du livre accessible autrement.

Une fierté queer.

 De façon très explicite, Bessie montre et rend aussi hommage à des femmes et une époque trop souvent oubliées, des femmes qui ne craignaient pas de défier les normes et représentations de genre et de sexualité. Ma Rainey était ouvertement lesbienne et dans la chanson ‘Prove It on Me Blues’ que son personnage interprète dans le film, habillée d’un costume à cravate et d’un chapeau, elle affirme son lesbianisme sur scène et raconte comment elle l’assume au nez et à la barbe des policiers qui ne peuvent que la regarder sans l’arrêter – évoquant au passage les raids policiers dans les clubs gays ayant cours depuis le début du siècle.

Ils ont dit que je l’avais fait, mais personne ne m’a attrapé
Faut encore qu’ils le prouvent
Suis sortie hier soir avec une bande d’amies
Que des femmes, c’est sûr, puisque je n’aime pas les hommes.

Ma Rainey rappelle aussi dans cette scène une autre célèbre artiste queer de la Renaissance de Harlem, Gladys Bentley – bien qu’elle ne soit ni évoquée ni montrée dans le film – connue pour son lesbianisme et son goût pour le travestissement mais qui subit durement la répression de l’homosexualité dans les années du maccarthisme.

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Plus tard, le morceau ‘See See Rider’ qui exprime l’amertume et le désir de vengeance de Bessie vis-à-vis de Jack Gee est interprété par Tamar-kali, ce qui est loin d’être anecdotique. Car Tamar-kali avait déjà été choisie par Dee Rees pour interpréter un certain nombre des morceaux de la bande-son de Pariah[6]. Elle y apparaissait aussi, dans son propre rôle, en concert, sur scène dans un club de Christopher Street, devenu célèbre depuis les émeutes de Stonewall lorsque la communauté LGBT s’opposa aux raids contre les clubs homosexuels à la fin des années 60. Elle est une des principales figures du mouvement afro-punk aux États-Unis et s’inscrit donc ainsi dans les filiations artistiques, queer, noires, féministes et revendicatives que promeut le film. Par ses choix d’interprètes et de morceaux repris, Dee Rees rend donc clairement visible l’importance de la transmission trans- et inter-générationnelle d’une culture et des messages qu’elle véhicule au sein de ces communautés, participant ainsi à la formation d’une conscience collective. C’est ce que souligne aussi à sa manière, il me semble, la scène très symbolique dans laquelle Bessie est accueillie au cours d’une de ses tournées par une petite fille qui lui chante un de ses morceaux ‘A Good Man is Hard to Find’.

Mon coeur est triste et je suis seule
Mon homme me maltraite
Je regrette le jour qui m’a vu naître
Mon coeur est triste et je suis seule
Je regrette le jour qui m’a vu naître
Et cet homme que j’ai pu connaître.

Bessie l’écoute et lui donne une pièce en lui disant : « Continue de chanter, mais fais bien attention de toujours savoir ce que tu chantes ! ». Comme dans ‘Preachin’ the Blues’, la chanteuse souligne ainsi qu’elle s’adresse explicitement à ses soeurs pour partager ses expériences, conseiller et mettre en garde contre ceux qui peuvent blesser, maltraiter, tromper, mais elle y enseigne aussi l’importance de savoir rendre l’amour que l’on reçoit d’un partenaire quand celui-ci est bon. Or, le geste que fait l’artiste est aussi et d’une certaine manière, une forme de réciprocité dans l’amour (sororale). Forme de passation de pouvoir à la fois littérale et figurée. Que ce soit le blues, le punk ou le rap, les styles et instruments changent, mais les enjeux sont les mêmes.

Les thèmes et les chansons.

 Bessie n’est pas un film élitiste d’« d’experts » sur le blues, car peu de chansons sont chantées dans leur intégralité. Il n’y a pas de longues scènes s’attardant sur la virtuosité de l’artiste, ce qui a mon avis est un choix de l’artiste qui se concentre sur la mise en lien entre le contenu des chansons et la vie de l’artiste, très tôt orpheline, de classe populaire, soeur, amie, amante, bisexuelle, mère adoptive, artiste et aussi femmes d’affaires mais qui connu la misère aussi. Contrairement à d’autres biopic sur des artistes (de jazz) – et notamment au Bird de Clint Eastwood en 1988 – il ne met pas en avant les artistes blancs qui ont pu les accompagner, car si l’on reconnaît Benny Goodman vers la fin, ce n’est qu’en passant. Les agents (blancs) de Columbia qui l’enregistreront et la diffuseront sont bien montrés mais non sans laisser Bessie exprimer sa méfiance et son ironie à leur égard. Le film ne se complait pas non plus à dépeindre les tourments de l’artiste (contrairement au film Lady Sings the Blues, 1972, de Sidney J. Furie qui racontait la vie de Billie Holliday en insistant essentiellement sur ce qu’elle avait eu de tragique). Dee Rees choisit de montrer à la fois ce que Bessie Smith a dû affronter, ses failles et ses erreurs mais aussi ce qu’elle a su affirmer et surmonter. Si on la voit avoir été maltraitée par sa soeur, boire et pleurer dans son lit car trahie par son mari et sa soeur qui l’ont séparée de l’enfant qu’elle avait adopté [7], le cœur visiblement brisé quand elle est quittée par son amante lorsque celle-ci exige d’avoir elle aussi une vie à elle, on la voit également briller sur scène, défendre physiquement ses amies contre des mecs gluants, affirmer ses choix artistiques, voyager, partager des moments de complicité avec Ma Rainey, essayer de combler ses besoins affectifs en regroupant autour d’elle ceux qu’elle aime.

Et le film n’évacue pas certaines de ses ambiguïtés non plus : le pouvoir et l’ascendance que lui confère l’argent qu’elle a gagné sur ceux qu’elle tient (plus ou moins) autour d’elle. Le fait que tous ses proches soient aussi des collaborateurs et donc ses employés est souligné avec sarcasme par l’homme avec qui elle finira sa vie, lui-même son revendeur d’alcool au moment de la Prohibition. Position de pouvoir certes, mais à double tranchant puisque Jack Gee la dépouillera, notamment pour entretenir une de ses maîtresses qu’il ne manque pas de lui présenter. Tandis que sa soeur, qui l’avait affamée et maltraitée après le décès de leur mère, profite sans beaucoup de gratitude de ses richesses mais disparaît quand vient la misère.

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La libération.

L’autre choix opéré dans ce film et qui en fait un film fier et si positif est celui de sa conclusion qui résout le traumatisme qui hantait l’héroïne depuis son enfance. À la fin, Bessie se réconcilie avec la douleur de la perte de cette mère décédée lorsqu’elle n’avait que sept ans. Elle peut se recueillir et déposer des fleurs sur sa tombe et parvient, enfin, à se souvenir de son visage. Les images légèrement floutées et un peu pastel, morceaux épars de sa mémoire qui apparaissent tout au long du film sont ici reconstituées pour former un plan tendre et plus long dans lequel la jeune Bessie se rappelle avoir été auprès de sa mère. Le plan suivant nous montre Bessie adulte, assise à l’arrière d’une voiture bien plus modeste que celles qu’elle avait connues par le passé mais près de celui qui l’accompagna (sans qu’ils soient mariés) jusqu’à sa mort. Une mort que justement Dee Rees choisit de ne pas montrer pour ne pas finir sur une fin tragique. Car si Bessie Smith mourut à la suite d’un accident de voiture qui la laissa mutilée, inconsciente et grièvement blessée, la réalisatrice décide de nous la montrer d’abord au cimetière auprès de la tombe de sa mère dans un halo de lumière, puis près de son homme – un homme bon qu’elle eut du mal à trouver qui la retrouva après qu’elle est tout perdu – visiblement apaisée, fière et entière.

Et j’y vois clairement un parallèle avec son premier film, Pariah et un prolongement de celui-ci. Notamment avec le poème que l’héroïne de Dee Rees écrit à la fin et qu’elle récite (en voix-off) au moment de son départ vers une nouvelle vie. Le poème donnait une fin positive et ouverte à l’histoire de cette adolescente qui découvrait sa sexualité et ses possibilités, les pressions mais aussi l’importance de l’amitié, tout en affrontant le rejet homophobe de sa mère, la trahison amoureuse et qui cherchait à affirmer ses choix contre les limites imposées par la famille et les cultures dominantes mais aussi intracommunautaires :

Le coeur brisé s’ouvre au lever du soleil
Car même être brisée c’est s’ouvrir
Je suis ouverte
Ouverte à la nouvelle lumière qui me remplit
Ouverte aux nouvelles possibilités qui s’expriment
Vois l’amour qui sort de mes failles
Vois la lumière qui s’échappe de mes entrailles
Je suis brisée
Je suis ouverte
Je suis grande ouverte
vois la lumière de l’amour qui brille à travers moi
qui s’échappe de mes fêlures
Mon esprit part en voyage
Mon esprit s’évade
N’aurait pas pu s’élever sinon
Je ne fuis pas
Je choisis
S’enfuir n’est pas choisir
La rupture
Se briser c’est se libérer
Brisée est la liberté
Je ne suis pas cassée
Je suis libre

A la fin de Pariah, ce poème est récité alors que la jeune Alike regarde par la fenêtre du bus qui l’emmène en direction de son avenir et d’autres horizons possibles. À la fin de Bessie, Bessie regarde au loin en direction de son passé, certainement blessée mais libre et apaisée, ayant vécu bien des possibles. Des possibles qui devraient à nous spectatrices/-eurs nous donner encore bien à réfléchir.

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[1] Blues Legacies and Black Feminism, Angela Davis, 1998. p. 41
[2] Un passage ici tout de même : http://lmsi.net/Quand-une-femme-aime-un-homme
[3] L’esclavage est « aboli » en 1863. En 1880, dans le Sud les premières lois ségrégatives « Jim Crow Laws » sont déjà implantées. En 1896, la ségrégation devient légale dans tous les États-Unis jusqu’en 1964. Gertrude Rainey naît en 1886 et meurt en 1939. Bessie Smith naît en 1894 et meurt en 1937.
[4] Né en 1868, Du Bois, sociologue et historien, auteur de The Souls of Black Folks. Eduqué lui-même (il était passé par Harvard et Heidelberg), il militait contre l’esclavage, la ségrégation, pour le droit de vote et l’accès à l’éducation de tous, NoirEs et Blanches.
[5] Les traductions sont maison et se basent sur des versions originales qui peuvent parfois comporter des variantes.
[6] Notamment le très beau morceau ‘Pearl’. Plus tard remixé par M.J. Blige.
[7] En réalité, l’enfant qu’elle adopta n’était pas d’un orphelinat mais l’enfant, né hors mariage, d’une de ses danseuses qui lui avait demandé de l’adopter si jamais elle ne pouvait plus subvenir à ses besoins. Ce qui arrivera, malgré l’aide régulière que la chanteuse lui apporta.

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3 réponses à Bessie : un film fier.

  1. Merci d’avoir siggnalé ce film.

    Je croit me souvenir que celui ci est interressant aussi:

    http://www.petit-bulletin.fr/lyon/cinema-article-47103-Twenty+feet+from+stardom.html

  2. Je le regarderai avec les sous-titres en écoutant la vraie, parce que ça : https://www.youtube.com/watch?v=4Cmd1bKYN-Q c’est Mozart qu’on assassine. Et les reprises me font un peu le même effet que ça : https://www.youtube.com/watch?v=aDGF64oEH5Q (j’exagère, bien sûr).

    En plus d’écouter ses 161 enregistrements originaux, on peut lire sa biographie par Chris Albertson,
    et aussi ce livre :
    http://www.editionsparentheses.com/bessie-smith

  3. Je ne suis pas très sûre de comprendre ce que vous voulez dire en exagérant, effectivement, à ce point.
    Mais dire « en écoutant la vraie » laisse entendre que ces reprises, en fait des ré-interprétations, sont des « fausses » et celles qui les interprètent ici des « impostures »? Or, la tradition du blues veut qu´il y ait toujours des reprises des chansons originales, comme le montre bien le film, il s’agit de ‘passations’ et de ‘transmissions’. Ella a été réinterprétée par Nina et reprise par Nancy, chacune est différente et l’on peut bien sûr avoir ses préférences.
    Dire que c’est « mozart qu’on assassine » fait de votre jugement personnel, une parole d’expert un tantinet condescendant, alors que des chanteuses comme Tamar-kali et Queen Latifa étaient connues et reconnues (par d’autres que vous) pour leurs reprises des répertoires de Nina Simone, Bessie Smith et bien d’autres, avant ce film.
    Bien à vous,
    c

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