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Loin des hommes (2015). Le lourd fardeau de l’homme blanc

 

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Sélectionné à la dernière Mostra de Venise, Loin des hommes de David Oelhoffen vient de sortir sur nos écrans dans une relative tranquillité. Le film suscite plus ou moins la même réaction de la part des critiques cinéma des principaux journaux. On salue le jeu exceptionnel des acteurs, on loue la beauté des décors tout droit sortis d’un western de John Ford, on cite la nouvelle forte et incisive de Camus, « l’Hôte », qui a inspiré le scénario. Si personne ne semble faire preuve d’un  enthousiasme débordant, les plus sévères se contentent d’avouer un certain ennui. Tous s’accordent en tout cas pour parler d’une « rencontre forte entre deux hommes que tout oppose et d’un hommage humaniste à l’idée de fraternité ».

Pour résumer le film, c’est souvent le pitch du dossier de presse qui est cité :

1954. Alors que la rébellion gronde dans la vallée, deux hommes, que tout oppose, sont contraints de fuir à travers les crêtes de l’Atlas algérien. Au cœur d’un hiver glacial, Daru, instituteur reclus, doit escorter Mohamed, un paysan accusé du meurtre de son cousin. Poursuivis par des villageois réclamant la loi du sang et par des colons revanchards, les deux hommes se révoltent. Ensemble, ils vont lutter pour retrouver leur liberté.

Ça fait rêver hein ? Deux hommes unis par-delà leurs différences pour résister à la violence et la folie de leurs concitoyens… Cette présentation sous-entend un traitement à égalité des deux personnages et une rencontre où chacun apprendrait de l’autre à part égale. Qu’en est-il vraiment dans le film ?

 

De la nouvelle au film

Commençons par une présentation plus générale. « Loin des hommes » est inspiré d’une nouvelle d’Albert Camus, « L’Hôte« , publiée en 1957 dans le recueil « L’exil et le Royaume ».

Le récit est très court et commence exactement comme le film. Un beau jour, Daru, instituteur sur les hauts plateaux de l’Atlas, reçoit la visite de Balducci, un gendarme qui lui apporte un prisonnier à conduire à Tinguit, la ville voisine. Là, l’homme sera jugé et exécuté par la justice française pour avoir tué son cousin. Dans la nouvelle, le prisonnier n’a pas de prénom. Il est « l’Arabe » avec un A majuscule. (1)

Une des premières opérations du film est donc de donner à l’ « Arabe » un prénom, ce sera Mohamed. (Mais soyons précis : Mohamed n’a pas le temps de donner son prénom, c’est Daru qui le devine… Dans la région, les fils aînés sont toujours nommé Mohamed – Il en sait des choses ce Daru).

La nouvelle ellipse la traversée de l’Atlas pour arriver directement à l’entrée de la ville. Là, Daru libère son prisonnier et lui laisse la possibilité de partir vers le désert. L’ « Arabe » se dirige quand même vers la prison. Aucune explication ne sera donnée sur les raisons de son choix. Et c’est là où le film propose un double changement majeur : il donne une raison aux actes de Mohamed et lui « laisse la vie sauve » à la fin.

Alors, pourquoi Mohamed marche-t-il si obstinément vers sa mort ?

Mohamed a tué son cousin car ce dernier lui a volé son grain. Ce faisant, il a enclenché un cercle de vengeance sanguinaire. Les frères de son cousin, pour venger leur mort, sont supposés tuer le petit frère de Mohamed… Et les frères survivants devront à leur tour s’en prendre à la famille adverse. Œil pour œil, dent pour dent et ainsi de suite. Pour sauver ses petits frères, Mohamed a trouvé une parade et veut se donner à la justice française pour être exécuté par un tiers. Lui mort, ses cousins seraient satisfaits et n’auraient plus aucune raison de s’en prendre à ses frères. On découvre les raisons de Mohamed vers le milieu du film, lorsqu’il se confie à Daru. Le personnage, qui jusqu’à alors semblait obscur, gagne d’un coup en complexité. On peut enfin s’expliquer son comportement et la première impulsion est de trouver Mohamed courageux, voire même admirable : son sacrifice sauvera les siens. Il apparaît comme un personnage attentionné et aimant…

Le Mohamed du film est clairement plus complexe que l’ « Arabe » de la nouvelle. Et pour autant, le scénario s’arrête en chemin : Mohamed pense, certes, il a même une stratégie pour sauver ses frères mais ne va pas plus loin dans son raisonnement. Il a besoin de Daru pour envisager un autre futur. Pourtant, lui comme nous, spectateurs, avons toutes les clés en main pour faire la même hypothèse que Daru : facile de disparaître en ces temps troublés dans les montagnes de l’Atlas… Imaginons un instant une fin alternative… Mohamed sait que Daru n’a pas l’intention de l’amener jusqu’à la prison, il pourrait tout à fait prendre son destin en main et lui demander de mentir à ses cousins et prétendre l’avoir confié aux militaires. La fin resterait plus ou moins la même : des adieux entre deux hommes devenus amis. Mais non… Le film jusqu’au bout maintient un rapport inégalitaire entre ses deux personnages. Et enfonce le clou : à l’entrée de la ville, Daru insiste une nouvelle fois auprès de Mohamed pour qu’il ne se rende pas. Mohamed hésite. Encore et encore. Daru s’en va et ce n’est qu’après un long moment de suspense que Mohamed prendra le chemin des bédouins et de sa liberté.

Et d’abord, pourquoi a-t-il tué son cousin Mohamed ? La nouvelle ne donnait aucune explication, le film en propose une : un cousin lui a volé son blé, menaçant ainsi Mohamed de famine. Cet élément de scénario crée un sentiment d’empathie envers le personnage. Certes, son geste est critiquable mais c’est aussi une victime… Victime de la violence des lois de son village. Mais que se cache-t-il, ou plutôt que pourrait-il se cacher derrière ce crime ? À aucun moment les personnages, ni le film avec eux, ne poussent la réflexion plus loin : l’insécurité alimentaire de ces régions arides de l’Atlas est présentée comme une résultantes des difficultés climatiques… L’occupation française, la spoliation des richesses par les colons, tout ça n’est pas mentionné, même pas par les rebelles. Le crime de Mohamed reste un acte cruel face auquel Daru, l’humaniste, ressent une colère indignée.

Mais revenons à la question de départ, le traitement des deux hommes est-il vraiment égalitaire ?

 

Mohamed, « l’Arabe à émanciper »

Attaché à une corde que tire le gendarme le conduisant à sa prison, Mohamed est d’abord présenté comme un homme affaibli par la maladie. C’est une silhouette inquiétante et mutique et, comme Daru, on ne sait pas encore sur quel pied danser. Va-t-il tenter de s’enfuir ou pire de tuer Daru ? Il se révèlera une victime consentante, un prisonnier apathique, docile mais inefficace…

loindeshommes01Ben ouais, fais quelque chose Mohamed

Lorsque le lendemain matin, l’école est attaquée par les cousins de Mohamed venus crier vengeance, Daru prend les armes et se défend. Mohamed, lui, panique. Il reste immobile, transi de peur, et se met à réciter (ce que je suppose être) des versets du Coran. Dans cette première bataille, Mohamed, prostré, se montre complètement inutile. Il serait pourtant dans son intérêt de se défendre contre ses cousins… Ou du moins de parvenir à les éloigner.

loindeshommes02Mohamed s’en remet aux mains d’Allah, Daru se défend lui-même

Après cette attaque, Daru comprend qu’il n’a pas le choix, il doit accompagner son prisonnier à Tinguit pour le livrer à l’armée française. Les deux hommes se mettent en route. Très vite, on comprend que Daru est un homme de la montagne (dès les premières séquences, on l’avait vu relever des traces d’animaux). C’est lui qui va montrer le chemin alors que Mohamed semble continuellement perdu. Le « vrai habitant » de cette région, celui qui connaît « son » pays, c’est Daru. Mohamed, lui, est dépassé. Certes, il n’habite pas sur ce versant là de la colline, on pourrait toutefois imaginer qu’un paysan de la région sait se repérer et se débrouiller… Mais non. Le scénario s’obstine à placer Mohamed dans une situation de totale dépendance par rapport à Daru. À aucun moment, les deux hommes ne partagent leur connaissance de la montagne pour prendre une décision. Le seul passage où Mohamed se montrera vraiment « utile », c’est lorsqu’il découvre quelques racines à grignoter… Mohamed est ramené aux besoins les plus primaires de l’existence (manger, survivre) là où Daru pense, prévoit, organise. L’ « Arabe » est cantonné à être un corps, le « blanc » est associé à l’esprit…

Mohamed est présenté, pendant toute la première partie, comme un peureux.

loindeshommes03Je me cache… Tu me défends Daru ?

La gestuelle de l’acteur accentue les traits de caractère du personnage. Le Mohamed incarné par Reda Kateb est constamment vouté, les épaules basses et tremblantes là où Vigo Mortensen se tient droit et regarde au loin.

loindeshommes04Le colon et le colonisé, une question de posture ?

Mohamed se cache derrière Daru, ne prend aucune initiative pour sa survie. Excédé, Daru finit par s’emporter et le traite de lâche.

La suite du film viendra justifier le comportement de Mohamed : non, il n’est pas lâche. Au contraire, il a héroïquement choisi de se sacrifier pour ses frères. Cette explication redore le blason de Mohamed mais ne vient pas modifier son comportement : dans la 2ème partie, il reste suiveur, il ne prend pas d’initiative, sa posture reste celle d’un homme accablé et inquiet.

 

Tu seras un homme mon fils.

loindeshommes05T’es un vrai ou t’es pas un vrai ?

Mohamed a prouvé qu’il n’était pas un lâche… Oui, mais est-il un homme ? Dans le système de valeur des personnages, être un homme, c’est d’abord être courageux, combattant, aller de l’avant… Et être un homme, c’est aussi et surtout avoir connu une femme. Dans la scène « émotion » du film, Mohamed confie à Daru qu’il n’a eu de relation sexuelle. Il demande à l’instituteur des explications, à quoi ça ressemble ? Comment faut-il faire ? Mohamed doit avoir une trentaine d’années (c’est du moins l’âge de l’acteur qui l’incarne), ce n’est plus un gamin de 16 ans… Personne dans son village ne l’a-t-il renseigné ? C’est bien connu, les musulmans et le sexe hein… Bref, ça se passe de commentaire. De nouveau, Daru est mis en position de supériorité, il sait, il apprend à l’autre.

Quelques scènes plus loin, Daru l’instituteur initie son protégé et paye à Mohamed une prostituée. L’emprise de Daru sur l’ « Arabe » qui lui a été confié est telle qu’il vient jusqu’à jouer un rôle clé dans sa vie sexuelle.

C’est après avoir couché avec cette prostituée que Mohamed fera son premier choix d’ « homme » (selon la logique de Daru), et décidera d’opter pour la vie. Faut-il donc impérativement coucher avec une femme pour devenir un homme et faire des choix courageux dans sa vie ? C’est du moins ce que semble insinuer le film.

La fin du film s’approche… On sait depuis le début que Daru ne conduira pas Mohamed jusqu’à sa prison. Le tumulte de la guerre naissante offre d’autres possibles… Plus rien ne semble vraiment obliger Mohamed – d’un point de vue dramatique du moins – à se rendre aux français. Et pourtant Mohamed s’entête, il veut aller à Tinguit. Devant les cadavres des rebelles tués par les soldats français, Daru finit par s’emporter : « Tu veux finir comme eux ? Tu veux devenir un cadavre ? Mais vis plutôt ! »

 

loindeshommes06Mais réagis Mohamed, on te l’a déjà dit…

Face à la colère de Daru et aux cadavres de ses concitoyens, Mohamed reste inexpressif. Presque apathique, dans une attitude d’une intériorité extrême. La séquence suivante, nous retrouvons les deux hommes côte à côte, ils partagent une cigarette dans un moment de douce complicité. Mohamed sourit (et c’est rare qu’il sourie le Mohamed) et se risque à l’humour :

« Tu leur cries aussi dessus à tes élèves ? »

Daru se défend : « non, non… »

Avant d’avouer que « si, des fois, peut-être… »

Par cette petite remarque, Mohamed vient verbaliser une dimension latente de la relation des deux hommes : Daru se comporte avec lui exactement comme il se comporte avec ses élèves. Il le traite comme un grand enfant un peu borné. Et le film lui donne raison : il fallait lui crier dessus pour réveiller Mohamed et qu’il comprenne enfin le non-sens de son choix… Les arguments rationnels ne marchent-ils donc pas avec ces « indigènes arriérés des montagnes » ?

 

Daru, le White Savior.

Et Daru dans tout ça ? Lorsque le film commence, notre héros mène une vie paisible dans sa petite école perdue dans les montagnes. Lorsque Balducci surgit pour lui confier un prisonnier, il commence par décliner fermement. Ce n’est pas ses histoires, il est instituteur, pas militaire ! Mais Balducci ne lui laisse pas le choix. Si le courageux et intègre Daru commence par refuser de s’occuper de Mohamed c’est pour de très bonnes raisons : il ne veut pas mener un homme à sa mort.

Au petit matin, Daru décide de libérer Mohamed mais ce dernier refuse de partir… Petit à petit, Daru comprend qu’il n’y a pas d’autres alternatives : il va devoir s’occuper de cet inconnu.

 loindeshommes07Daru hésite à aider Mohamed, il se recueille devant la photo de sa femme morte et trouve l’inspiration.

Sur la route de Tinguit, les deux hommes sont vite rattrapés par les cousins de Mohamed. Daru est alors contraint de tuer un des hommes pour sauver sa vie. Guerrier au grand cœur, il supporte mal cette mort inutile. Il se met en colère et accuse Mohamed : c’est bien à cause de lui qu’il a été obligé de tirer !

Quand Daru tue, c’est en situation de légitime défense, ce n’est pas sa faute…

Au cours du film, Daru, guidé par son sens du devoir, va assumer des responsabilités sur des questions qui ne le concernent pas personnellement, car il est le plus compétent pour le faire.

En cela, il doit endosser le « fardeau de l’homme blanc ». Cette expression provient d’un poème de Rudyard Kipling (« The White Man’s Burden ») publié en 1899 (1). Dans ce texte, l’auteur exprime le devoir de l’homme blanc de civiliser et de subvenir aux besoins de « ses » colonisé-es. Kipling illustre la supériorité morale de l’homme blanc et présente la colonisation comme un « fardeau », une responsabilité que le colon doit porter sur ses épaules comme Jésus sa croix. Le colon du poème de Kipling est juste et surtout altruiste, il œuvre « pour le bien de tous ». Et n’est-ce pas exactement ce que fait Daru au cours du film ?

Du poème de Kipling a découlé un trope, celui du « sauveur blanc » que Arroway a déjà très bien présenté sur ce site. (Pour en savoir plus, je vous conseille son article, À la rencontre de Forrester, Écrire pour exister : le trope du « Professeur Sauveur Blanc ».) (5)

Le White savior, c’est un homme ou une femme blanche venant à la rescousse d’un groupe minoré, animé-e en cela par des valeurs humanistes. Le trope peut se décliner en sous-catégories, dont une en particulier est intéressante ici, celle du « white savior teacher ». Instituteur dans une région désertique, Daru apporte à la fois la connaissance mais aussi la nourriture aux enfants de la région. L’éducation est pour lui une véritable vocation, une mission. C’est est un professeur attentif et aimant, autoritaire quand il faut, pédagogue à d’autres moments. C’est un exemple à suivre pour ceux qui l’entourent.

Face à Mohamed, Daru est présenté comme une figure d’autorité. C’est un « homme moral dans un monde immoral » qui condamnera aussi bien l’obscurantisme des villageois criant vengeance que les crimes de guerre d’une armée française tout aussi violente. Il est l’étincelle de justice et de sagesse dans ce désert aride. Il est le justicier mutique des westerns classiques. Pour un peu, on croirait voir Clint Eastwood (auteur de Gran Torino, autre film assez exemplaire sur la question du White Savior)…

Dans son passionnant livre, « The White Savior film » (2) Matthew Hughey analyse toute une série de films dans lesquels des personnages blancs héroïques élèvent (ou sauvent ou émancipent) des groupes minorés (3).

“These very concepts (e.g., morality) are racialized; there is a host of sociological research that demonstrates how people identify whites (when compared to nonwhites) as more deserving of resources and leadership because they are assumed more naturally intelligent, innocent, and hard-working. Given our current racialized worldview, it should be no surprise that stories about white redeemers carry so much purchase.”

« Des concepts, comme ceux de moralité, sont racialisés ; de nombreuses recherches en sociologie démontrent comment les gens considèrent les blancs (en comparaison à des non-blancs) comme étant légitimes pour diriger et posséder plus de ressources car ils sont supposés être naturellement plus intelligents, innocents et travailleurs. Étant donnée notre vision actuelle d’un monde racialisé, il n’est pas vraiment étonnant de voir que les histoires sur des sauveurs blancs reçoivent un tel accueil. »

Matthew Hughey va plus loin encore dans sa description des phénomènes en jeu dans les white savior movies.

“Moreover, these films’ redemption stories turn on an assumption that the white savior must remove nonwhite people from their own communities to be successful. Once saved, the characters of color must stay far away from their families, communities, and former cultures. Being saved, it would seem, means entering into a nearly all-white world.

« Qui plus est, ces films basés sur une histoire de rédemption reposent sur l’hypothèse que le sauveur blanc doit extraire le personnage non-blanc de sa propre communauté pour que l’opération soit un succès. Une fois sauvés, les personnages de couleur doivent rester à l’écart de leur famille, de leur communauté et de leur ancienne culture. Être sauvé, semble-t-il, signifie entrer dans un monde presque entièrement blanc. »

Et c’est plus ou moins ce qu’il se passe dans « Loin des hommes ». Certes Mohamed ne part pas pour un monde blanc à la fin du film – au contraire, il fuit la justice des français. Il tente plutôt de rejoindre une communauté de bédouins mais sera bien, de facto, extrait et exclu de son milieu d’origine et désolidarisé, au passage, du mouvement d’indépendance.

 

Et la guerre d’Algérie dans tout ça ?

Le film s’ouvre en 1954, au tout début de la guerre d’Algérie.

Dans une interview du dossier de presse, David Oelhoffen précise qu’il ne souhaitait pas faire un film sur la guerre d’Algérie stricto-sensu.

« Je ne cherche pas plus à faire un film sur la philosophie d’Albert Camus que sur la guerre d’Algérie. J’ai lu Camus et tout ce que je pouvais lire sur la guerre d’Algérie, pour ne pas faire de contresens, mais mon souci était d’abord de développer le récit, l’amplifier et surtout de l’incarner. Les premières questions que je me suis posées tournaient autour du conflit moral évoqué dans cette nouvelle. »

Quoi qu’il en soit, la guerre d’Algérie est bien présente dans le film et on peut se questionner sur ce qui nous est donné à voir – et à comprendre – de ce fait historique.

La première chose qui frappe, c’est que le film ne nous propose pas d’informations précises et se repose en grande partie sur les connaissances extra-filmiques du spectateur pour comprendre le contexte géopolitique du récit.

Au cours du récit, on comprendra qu’une révolte est en marche mais elle ne paraît pas concerner les villageois des alentours. En effet, Mohamed ne semble en rien s’y intéresser. Lorsque Daru et Mohamed sont capturés par les rebelles, ces derniers ne prennent pas leur prisonnier en considération. C’est Daru, en tant que commandant pendant la 2nd guerre mondiale, qui fait sensation. Ses anciens soldats font preuve de respect et d’admiration à son égard. Mohamed, lui, est relégué à l’arrière-plan. Personne ne lui parle, personne n’essaie de le rallier à la cause ou de le libérer du « français » Daru et lui-même ne pose aucune question sur les motivations de ses compatriotes.

Le chef des « rebelles » (comme les appellent les français) essaiera de rallier Daru à sa cause mais ses arguments ne seront jamais très construits ni très développés. Face à l’instituteur blanc, les combattants pour l’indépendance semblent bien en peine de produire un discours cohérent et argumenté.

La conversation se termine sur une impasse.

« Si je dois te tuer, je n’hésiterai pas… » dit le chef des rebelles à son ancien supérieur.

 

loindeshommes08« Ma façon à moi de m’engager c’est de faire la classe à mes élèves ».

 

Après la déconvenue des rebelles face à une armée française violente et lâche, Daru et Mohamed reprendront leur chemin sans avoir été vraiment affecté par cette rencontre. Ce qui les fait réagir, c’est le spectacle de la mort comme repoussoir absolu et non pas l’idée d’une indépendance à venir.

Des villageois archaïques

En dehors des « rebelles » et de Mohamed, le film fait intervenir encore un autre groupe d’Algériens : les cousins de Mohamed.

Ils n’interviennent qu’à un seul moment, lors de l’attaque de l’école. Armés et à cheval, les trois cousins de Mohamed viennent le récupérer. Ils n’hésitent pas à tirer sur l’école (détruisant ainsi le lieu où leurs propres enfants vont probablement s’instruire) et mettent en danger l’instituteur qui n’est pourtant pas responsable du crime de Mohamed. Les cousins sont donc présentés comme violents et fermés au dialogue… Et peu efficaces : ils ont beau être trois, Daru parvient à les faire fuir à lui tout seul !

Les cousins de Mohamed obéissent à des traditions ancestrales barbares. C’est l’archaïque loi du Talion, la spirale sans fin de la vengeance… Bref, on ressort du film avec l’impression que le monde des paysans algériens est totalement dépourvu de toute notion de justice. Je ne nie pas l’existence de coutumes violentes, ni ne cherche à défendre un point de vue angélique, je note juste l’absence de volonté du film à dresser un portrait plus complexe de ses personnages d’Algériens…

Soldats français, rebelles et paysans algériens, tous sont renvoyés dos à dos pour leur violence et leurs échecs. Et Daru préfère tracer son chemin seul, loin des hommes…

 

Une fin amère

Dans la nouvelle de Camus, Daru était français, dans le film, on découvre qu’il est d’origine espagnole. C’est un « caracole » (6) dont les parents, poussés par la misère, sont venus s’installer dans les montagnes de l’Atlas où ils ont travaillé la terre à la sueur de leur front. Aux yeux des français, Daru est un étranger, un « autre » qui parle couramment l’algérien ; aux yeux des arabes, il reste un occidental, un colon. Est-ce cette position d’entre-deux qui le rend plus ouvert aux autres cultures ? Est-ce le choix de Viggo Mortensen (qui parle couramment l’espagnol depuis son enfance) qui a amené à modifier le personnage ? Toujours est-il que cette caractéristique rend Daru encore plus touchant (c’est lui aussi une « victime » d’une situation inégalitaire entre français et espagnols) et l’ancre encore plus dans ce paysage désertique. Ce pays, c’est son pays dans lequel il est né et dont il maîtrise les langues et les coutumes. Dans la dernière séquence du film, Daru annonce à ses élèves son départ. Cette fin n’en paraît que plus brutale et plus triste : ce n’est pas un colon qui part, c’est un homme qui se déracine lui-même de sa terre.

Avant de s’en aller, Daru fait classe une dernière fois. On avait déjà fait la connaissance des élèves au début du film, lors d’une leçon où Daru apprenait aux petits paysans algériens quels étaient les principaux fleuves de leur beau pays la France.

 

loindeshommes09La France, notre beau pays

Le périple de Daru l’aura fait évoluer : cette fois la leçon ne porte plus sur la métropole mais sur les montagnes de l’Atlas et les schémas sont légendés en français comme en arabe.

 loindeshommes10Notre terre commune, l’Atlas

Ce tableau bilingue prouve, une nouvelle fois, la hauteur de vue de Daru et exprime peut-être, en creux, son souhait d’une Algérie « éclairée » et unifiée où les différentes cultures cohabiteraient de manière pacifique. Le personnage – comme le film dans son ensemble – semble retrouver en cela les opinions de Camus qui s’était opposé publiquement et même avec une certaine virulence à la revendication nationaliste d’indépendance de l’Algérie (7).

 

À la fin du film, si on essaie de dresser un bilan, on peut dire que Mohamed s’est « élevé ». Il s’était préparé à mourir et se voit offrir un futur dans les dernières minutes. Il a acquis sa liberté grâce aux conseils de Daru, mais a aussi gagné un statut d’homme (ouf, il n’est plus puceau). Daru, lui, a perdu : il a perdu ses montagnes qu’il aime depuis l’enfance et son statut d’instituteur qui donnait un sens à sa vie. Le film se termine sur une note de tristesse. La caméra s’attarde sur les visages souriants et ouverts des enfants. On voit alors en eux les premières victimes de la guerre qui s’approche : ils n’auront plus classe… En cela, l’indépendance à venir n’est pas perçue comme un mouvement d’émancipation mais plutôt comme une violence inéluctable.

 

Écrire (sur) l’histoire…

L’émancipation finale de Mohamed est présentée comme un « cadeau » fait par un homme blanc éclairé à un arabe en position de faiblesse. Et non comme une prise de conscience interne où Mohamed, « l’Arabe », « l’Autre », aurait joué un rôle actif. « Loin des hommes » n’est pas un film sur l’empowerment d’un homme et de manière plus large d’un pays mais un récit sur un homme blanc, endossant les valeurs supposément universelles du monde occidental, qui va libérer un arabe et le mettre sur la bonne voie (ici au sens propre, sur le bon chemin).

Fait symptomatique, le premier geste de Daru envers Mohamed est de le libérer de la corde qui lui entrave les mains…

Dans un article du New-York Time (8), l’historienne Kate Masur questionnait le traitement par Spielberg dans son récent « Lincoln » du mouvement de libération des esclaves dans l’Amérique du XIX° siècle.

L’article analyse et critique :

“The film’s determination to see emancipation as a gift from white people to black people, not as a social transformation in which African-Americans themselves played a role.”

« La détermination du film (cad Lincoln) à voir l’émancipation comme un cadeau des blancs aux noirs et non comme une transformation sociale dans laquelle les afro-américains eux-mêmes ont joué un rôle. »

Et avec l’historienne, on pourrait se questionner sur la volonté de « Loin des hommes » de se focaliser sur la figure d’un sauveur blanc sans donner à un algérien de rôle actif… Plus de 50 ans après l’indépendance de l’Algérie, le cinéma français continuerait-il à essayer de redorer le blason d’un homme blanc remis en question ?

 

Marion


 

 

Notes :

(1) Dans nombreux de ses écrits, que se soit L’hôte ou encore l’Étranger, Camus ne nomme par l’ « autre » qui reste cet « Arabe », terme générique, marquant ainsi un fossé avec l’occidental qui lui a toujours un prénom. Pour voir une analyse plus détaillée de cette question : « L’arabe dans les récits d’Albert Camus » http://www.africultures.com/php/?nav=article&no=11872 )

(2) Pour lire The White man’s burden, ce joyaux de littérature colonialiste : http://legacy.fordham.edu/halsall/mod/kipling.asp).

(3) The White Savior film de Matthew Hughey. Le livre n’est malheureusement pas traduit en français. Pour le consulter en anglais :

http://www.temple.edu/tempress/authors/2263_qa.html

(4) Je reprends ici l’expression « Groupé minoré » utilisée par Arroway dans son article et qui fait référence à l’expression employée par Pap Ndiaye dans la Condition Noire pour désigner tout groupe ayant subi des discriminations.

 (5) L’article d’Arroway :

À la rencontre de Forrester, Écrire pour exister : le trope du « Professeur Sauveur Blanc ».

http://www.lecinemaestpolitique.fr/a-la-rencontre-de-forrester-ecrire-pour-exister-le-trope-du-professeur-sauveur-blanc/)

 (6) Une définition de « caracole » :

https://genealeeloo.wordpress.com/2013/01/06/los-caracoles-et-lalgerie/comment-page-1/

(7) Pour creuser le sujet, voir l’article « Albert Camus ou l’inconscient colonial » sur le site du Monde Diplomatique

http://www.monde-diplomatique.fr/2000/11/SAID/2555

(8) Article de Kate Masur sur Lincoln dans le New-York Times :

http://www.nytimes.com/2012/11/13/opinion/in-spielbergs-lincoln-passive-black-characters.html?_r=0

 

 

 

 

 

 

Autres articles en lien :

15 réponses à Loin des hommes (2015). Le lourd fardeau de l’homme blanc

  1. Je respecte profondément que vous n’aimiez pas le film. Mais que vous voyiez en « Loin des hommes », une apologie du « white savoir » me secoue. Le film tente de raconter comment un enseignant occidental, qui se croit juste et irréprochable, se rend compte de l’illégitimité de sa position. C’est ce que j’ai voulu faire du moins. Les villageois algériens sont archaïques, vous le dites justement, tout comme les colons locaux cherchant une vengeance facile. Les rebelles algériens ne sont pas traités comme tels. Aucun peuple n’est uniforme et homogène. Mohamed, le paria, lui n’appartient à aucun groupe, et va à sa mort. Il ne peut s’enfuir dans la deuxième partie, comme vous le suggérez, car c’est abandonner ses jeunes frères à la vengeance. Il ne peut pas plus proposer à Daru de mentir, comme vous le suggérez, ce serait demander à un inconnu de se mettre en danger pour lui. (Ils ne te laisseront pas tranquille). C’est contraire à son honneur. C’est Daru qui propose ce mensonge effectivement, quand il a compris que sa place n’est plus sur le plateau ; de toute façon il va partir. Auparavant, Mohamed aura aidé Daru à de nombreuses occasions. Outre les racines dont vous parlez, Mohamed aura sauvé Daru lors d’une chute commune, ou encore en retrouvant le village abandonné au milieu de la pluie (alors que Daru est désorienté) ou encore à l’arrivée des rebelles au matin par un discours protecteur. Mohamed n’est pas qu’un corps. Par sa pureté, il renvoie sans cesse Daru à ses contradictions. Car, vous le dites très justement, Daru a un lourd fardeau à porter. Très cordialement. David Oelhoffen

    • Bonjour
      Merci tout d’abord d’avoir pris la peine de répondre et de partager votre point de vue !
      Je crois que la question n’est pas de savoir si j’aime ou si je n’aime pas le film (je ne l’ai pas assez dit dans l’article mais je trouve les deux acteurs formidables et j’ai beaucoup de respect pour leur travail – et pour le votre en tant que directeur d’acteurs de facto). Le but de cet article était avant tout de questionner le système de représentation mis en oeuvre par le film.
      Je ne doute pas que vous ayez fait ce film dans les meilleures intentions du monde mais n’avons-nous pas tous, d’une façon ou d’une autre, intériorisé des idéologies que l’on a intégré depuis l’enfance et qu’il est parfois difficile de déconstruire ? D’autres articles sur ce site analysent la misogynie de nombreux objets culturels pourtant reconnus et acclamés. Je suis certaine que la plupart des réalisateurs de ces films ne se sont pas dit, tiens et si je faisais un film macho et/ou misogyne… Et pourtant, moi, en tant que femme, il m’arrive souvent d’être heurtée par les représentations de la femme qui me sont présentées.
      Alors oui, j’ai été dérangée à plusieurs moments pendant la projection de votre film, et j’ai essayé de comprendre ce qui m’avait perturbé et pourquoi. Pourquoi par exemple avoir choisi de rendre le personnage de « l’Arabe » à ce point dépendant du héros blanc ?
      Peut-être suis-je passée à côté de certaines choses, et mon interprétation est subjective mais elle reste fidèle à mon ressenti du film.
      J’espère en tout cas ne pas vous avoir pas blessé mais plutôt avoir contribué à lancer le débat et des pistes de réflexion.
      Bien à vous

  2. Kateb Yacine sur Albert Camus et l’Algérie

    https://www.youtube.com/watch?v=1YLZ92sbB4o

  3. Excellente analyse.
    Je suis agréablement surprise d’avoir aussi pu lire un réel (bien que rapide) échange entre les deux partis : le réalisateur a rarement le droit à la parole après la critique (quelle soit bonne ou mauvaise). L’avantage du blog! Merci à tout deux pour leur travail, et de défendre un point de vue.

  4. Le but de cet article était avant tout de questionner le système de représentation mis en oeuvre par le film.

    L’avantage des systèmes de représentation sus-mentionnés, c’est qu’ils sont tout aussi abondants (voire plus) dans la critique dudit film que dans le film en tant que tel.

    Ou autrement dit, – et ne vous en déplaise – c’est un discours à œillères qui critique le fait que les orientations du film ne soient pas strictement identiques. Dommage.

  5. Pour ma part, j’ai aimé ce film, le jeu des acteurs (d’autant plus que j’aime beaucoup Reda Kateb), la photographie, mais aussi sa dimension humaniste, et j’avoue ne pas avoir trouvé la position de Mohamed forcément inférieure (comme dit le réalisateur lui-même, il aide et sauve Daru plusieurs fois). Je me suis fortement attachée aux personnages, à leur côté juste et profondément humaniste…

    …jusqu’à la scène qui gâche tout. Quand Daru offre les services d’une esclave sexuelle à Mohamed. Son grand humanisme affiché tombe à l’eau : l’humanisme, c’est juste pour ceux qui ont des couilles, apparemment. Lorsqu’il s’agit de payer pour avoir des relations sexuelles, le grand penseur avide de justice et de non-violence ne pense plus.
    Du coup toute la dimension humaniste du film tombe à l’eau comme un flop glacial et glaçant.

    • Je ne suis pas d’accord avec vous concernant « l’esclave sexuelle ». Certes en France en 2015 la prostitution implique très largement (pas totalement certes, mais pour une part loin d’être négligeable) des réseaux mafieux qui mettent sous leur coupe des étrangères à qui on a volé leurs papiers, voire leurs enfants. Dans ces conditions, parler d’esclavage paraît assez légitime.
      Mais le bordel du film n’a pas grand chose à voir avec cette réalité actuelle en France. Je ne sais pas comment étaient les maisons closes algériennes en 1954, la scène est inattendue ; mais franchement en voyant le visage et l’attitude des actrices, je n’ai pas eu l’impression de voir des victimes malheureuses d’une exploitation violente. J’ai même plutôt décelé de la douceur dans cette scène (où d’ailleurs la passe impliquant Daru est offerte et non payée).
      Ne connaissant pas la réalité de la prostitution en 1954 chez les pied-noirs, je préfère pour ma part rester sur les images et les sons du films ; et laisser la triste réalité du trafic d’êtres humains en 2015 à la porte pendant quelques minutes.

      • Je n’ai pas vu le film, néanmoins : ça ne vous est pas venu à l’esprit que la scène de bordel est complètement idéalisée, basée sur le fantasme de ce qu’est un bordel, en particulier un bordel en période de troubles (je doute qu’ils aient jamais été un havre de paix pour les femmes). Je doute que le film nous donne une vérité, il nous offre ce que le réalisateur veut montrer et en général, on nous présente des bordels cosy et cool, ce qu’ils n’ont de fait presque jamais été, surtout dans les zones de tensions et les colonies. Exactement comme le harem, le bordel est un haut lieu du fantasme masculin et on évite généralement de le peindre de manière glauque et sordide, comme il le fut et l’est encore la majeure partie du temps, ce pour ne pas froisser le dit fantasme. Lorsque la prostitution est montrée de manière complaisante, c’est bien souvent parce que l’auteur ne connaît pas et ne veut pas connaître le quotidien de la chose et parce que ce qui importe c’est de rassurer l’ego masculin en montrant que ça peut même être cool de consommer de la prostitution parce que c’est une manière d’aider les prostituées, qui sont d’ailleurs des personnes qui peuvent faire ça par tendresse et altruisme (n’est-ce-pas).
        Si j’ai bien compris, la passe du film n’est même pas payée ce qui est juste une déréalisation totale (j’attends un film où des salariés refusent d’être payés parce que leur patron est sympa quand même) ; les gens qui ne payent pas dans les bordels ne sont pas les mecs sympas, mais les mafieux.

  6. Bien sûr que ça m’est venu à l’esprit. Néanmoins plusieurs choses :
    1°) le film ne se passe pas pendant une période de troubles, ce sont les tous premiers jours de la guerre d’Algérie.

    2°) il y a deux passes dans le film, une est payée par Daru pour Mohamed, celle pour Daru est offerte par la maquerelle car elle connait Daru depuis longtemps et ils parlent tous les deux espagnol.
    Je n’avais pas précisé ces deux points car ils sont évidents pour qui à vu le film, mais effectivement il est bon de les préciser pour les autres.

    3°) je réagissais surtout à l’équation « prostituée = esclave sexuelle » du premier commentaire. Cette équation est souvent vraie, ce que je n’ai pas nié (cf. mon premier paragraphe). Mais elle ne l’est pas tout le temps (et dans mon activité associative, j’ai rencontré des prostituées indépendantes qui ont choisi la voie de la prostitution et s’en portent bien ; de même que des militant-e-s qui défendent leurs droits (et dans le cas des prostitué-e-s transgenres, il y a une très grosse urgence que l’on oublie souvent).

    Le film ne donne pas d’indice comme quoi les prostituées sont contraintes physiquement (et en particulier ce ne sont pas des étrangères à qui on a volé les papiers comme ça se fait chez les mafieux de 2015), elles font peut être ça pour des raisons économiques et peu importe, si elles ne trouvent pas d’autres moyens de subsistance le problème ce n’est pas la prostitution mais l’absence d’alternatives.

    Devant tous ces éléments, je préfère m’en tenir à ce que je vois ; peut être que le réalisateur a idéalisé la chose, peut être pas. J’en suis conscient et de ce fait je m’autorise à regarder la scène comme si ce n’était pas idéalisé.

    • Outre que je suis totalement d’accord avec an30o (merci d’ailleurs !) sur l’idéalisation du bordel pour répondre à un fantasme plutôt que par souci de réalisme (avec en prime le mythe de la « pute au grand cœur » qui fait ça gratos !), je tiens à préciser et développer certains points.

      Il n’y a pas, comme on l’entend souvent, deux prostitutions : l’une, contrainte, forcée et malheureuse, sous forme d’esclavage, c’est à dire sous la coupe d’un réseau ou d’un proxénète, et l’autre, libre, heureuse et bien vécue, car sans maquereau.

      Je suis assez effrayée de lire un homme qui vraisemblablement dit connaître un peu le monde de la prostitution, mais n’a pas creusé plus loin que le discours des quelques militant-e-s du Strass (qui représentent un pourcentage infime de la prostitution française) et celui qui de prime abord sert de discours de façade à certaines prostituées encore en activité : la prostitution libre, bien vécue voire épanouissante.

      Ceci dit, dans le film, on est dans un bordel dirigé par une maquerelle. Il est donc évident qu’il s’agit bien de prostitution sous la coupe d’une proxénète. Vous l’admettez vous-même d’ailleurs : la passe offerte à Daru n’est pas offerte par la femme qui se vend, mais par sa proxénète/maquerelle. Même en vous tenant à ce que vous voyez, vous êtes donc vous aussi dans la pure idéalisation.

      Quant aux sourires, même les prostituées sous la coupe des réseaux les plus violents sourient à leurs clients, en fait. Sourire de façade, parce que ça fait partie de ce qui est attendu par les clients. Tout comme le discours « je fais ça parce que j’aime le sexe, je joins l’utile à l’agréable » qui est aussi une attente des clients.

      La réalité, c’est que, sous la coupe d’un mac ou non, l’immense majorité des prostituées ne sont pas libres, ne le vivent pas bien et ne sont pas heureuses de faire ce qu’elles font. Les gens qui sont prompts à défendre la prostitution d’autrui seraient les premiers à avoir un mouvement d’effroi s’ils devaient vendre leur cul pour payer leur loyer. L’argumentaire selon lequel c’est la contrainte économique qui pousse les prostituées à se vendre (ce qui est en grande partie vrai), utilisé pour défendre l’existence de cette réalité (la prostitution) me pose problème. Dans ce cas, il faudrait aussi autoriser la vente de ses organes, le travail au noir au salaire largement en dessous du SMIC, parce que oui, ça permet à des gens de survivre ! Je préfère rêver d’un monde où plus personne n’aurait besoin de se détruire pour survivre, pour ma part.

      La réalité de la prostitution, quand on a le courage de creuser plus loin que les fantasmes et les façades, c’est un violence inouïe, des passes vécues comme des viols, des clients qui frappent, insultent, humilient, violent, une majorité de prostituées souffrant de stress post-traumatique, un recrutement de ces prostituées dites « libres » dans les couches de la population les plus pauvres et les plus victimes de violences, majoritairement sexuelles (inceste et pédophilie), et un taux de mortalité 40 fois plus élevé que le reste de la population !

      Et avant que vous m’accusiez de parler à la place des premières concernées : j’ai été prostituée. Je n’ai jamais été sous la coupe d’un réseau, d’un ou d’une proxénète. Pour autant, comme toutes mes sœurs (et tous mes frères) de misère, non, nous n’avons jamais été libres, heureuses et épanouies, même si c’est ce que nous répétons à nos clients et à ceux qui ne veulent pas entendre autre chose pour ne pas entacher leurs pauvres fantasmes.

  7. Bonjour, je suis allée voir le film avec plaisir et ai ressenti un profond malaise pendant la projection: les postures des deux personnages, comme vous l’avez relevé, le fait que les Algériens combattants n’aient aucun sympathie pour Mohammed mais au contraire pour le Blanc…et au final, surtout, cette scène d’amitié virile où l’un paye une pute à l’autre, avec toujours cette idée qu’un film avec deux hommes comme héros doit impliquer une consommation hétérosexuelle pour écarter tout soupçon d’homosexualité, et souder l’amitié virile en consommant des femmes comme des objets… Dommage car les jeux d’acteurs, les plans de paysages, étaient vraiment superbes.

  8. Bonjour. Je viens de voir ce film. Et je dois dire que j’ai rarement eu l’occasion de voir un film aussi « intelligent ». Tant de beaute, de finesse dans l’analyse des sentiments humains, et de profonde alterite (que certains appellent « humanisme ») sont malheureusement bien trop rares. Perturbe et pique par la curisiosite, j’ai regarde sur internet qui etait ce scenariste-realisateur que, a ma grande honte, je ne connaissais pas. Et je suis tombe sur ce blog. Il est peu de dire que je ne partage pas le point de vue qui y est defendu, meme si toutes les opinions meritent d’etre discutees. j’ai ete agreablement surpris de voir le realisateur venir defendre son film. Ce qui ne fait que me renforcer dans l’estime j’ai pour vous M. David Oelhoffen.
    Pour etre tres au clair, et pour dire « d’ou je parle », je dirais qu’a priori j’appartiens a l’autre camp. Celui de Mohammed, l’arabe. Car telle est mon histoire familiale. Et sur ce plan, ne voir dans le personnage de Mohammed qu’un etre faible, qui attendrait l’homme blanc, pour le reveler a lui-meme, releve d’une lecture somme toute de degre 1.
    Prenons cette scene ou Daru demande a Mohammed les raisons de son meurtre et de son arrestation. Mohammed explique alors toute la logique qui l’a amene au meurtre et surtout la logique de la vendetta qui va le pousser a se livrer a la gendarmerie francaise pour sauver sa famille de cette logique. Et Daru comprend alors que cet homme n’est pas un vulgaire meutrier qui s’est fait betement attrape, mais un homme courageux qui a parfaitement compris que se rendre et mourir etait la solution la plus rationnelle pour arreter le cycle la violence. C’est avant tout cela, « l’humanisme » de ce film, a savoir: mettre en evidence le fait que l’autre est tout comme nous doue de raison. Nos a priori (Mohammed est un lache) viennent de ce que nous ne comprenons pas sa situation, le cadre et les contraintes sociales dans lesquelles il agit. Autrement, nous verrions un homme courageux et d’une intelligence rare. Dans cette scene Duru saisit a la fois « l »humanite » de l’autre par la mise en lumiere de son intelligence, mais aussi son pendant: son erreur, et ses a priori. D’ailleurs, dans le film, Daru commettra une nouvelle fois cette erreur de ne pas comprendre la logique de Mohammed, lorsqu’il le traite de lache. Et la scene suivante, Mohammed se paie gentiment sa tete, en lui demandant s’il s’emporte toujours comme cela devant les enfants.
    Et j’en viens a mon second point. Dans le fond, Mohammed ne change d’avis qu’a la fin. Alors que, tout au long du film, on voit le lent glissement vers le doute de Daru. L’homme pris dans sa certitude d’instituteur, dans son role de relais/temoin de la culture (je leur apprends a lire, repond-il inlassablement aux critiques de son ancien compagnon d’arme devenu Moudjahidin), va se mettre a douter de sa place de « colon blanc » dans cette societe. Lors de la scene de retour a son village natal, il finit par se depouiller de sa personalite fantasmee du « commandant de l’armee francaise devenu instituteur ». Il reconnait enfin son histoire, et sait d’ou il parle: il est ce fils d’espagnols, meprise comme des arabes et qu’ironie du sort, on prend maintenant pour un Francais. Et le « on » se fait aussi « je » ici, car lui aussi a cru qu’il avait reussi a depasser le statut familial, et a devenir un « vrai » francais en devenant « Commandant de l’armee Francaise ». Et c’est la terrible scene precedente, ou il a vu ses anciens compagnons d’arme qui ont fait la campagne d’Italie et (certainement) Monte Cassino, qui lui a fait perdre ses dernieres illusions sur la reconnaissance de la France a ses soldats qui doute d’elle-meme. D’ou la terrible replique que lance Daru au soldat Harki « et toi que deviendras-tu si les rebelles gagnent ? »
    Et j’en viens a mon troisieme point. Toute l’humanite de ce film ne vient pas tant de cette amitie virile. Meme si finalement, Daru offre une femme de chez lui (l’espagnol) a Mohammed (l’arabe) qui n’a pas pu se marier. Mais tout simplement dans l’acceptation du fait que la recontre avec l’autre modifie mon jugement. Car si Mohammed change sa route et prend le parti de la vie, et donc de continuer a vivre parmi les hommes, c’est parce qu’il a finit par reconnaitre en Daru un homme. D’ou d’ailleurs cette scene ou il demande a daru s’il peut l’appeler « Daru ». Et donc contrairement a ce qui est dit, ce n’est pas le « blanc » qui amene Mohammed a faire un choix. C’est au contraire Mohammed qui, au terme de ce road-movie, reconnait a Daru la dignite d’homme et l’abandon de ses oripeaux « de colon blanc ». Il lui offre la plus belle preuve de cette reconnaissance en acceptant de modifier son jugement et de continuer a vivre parmi les hommes. Car il a rencontre un ami.
    Quatrieme point. Transforme par cette amitie, car reconnu homme parmi le hommes, Daru se resoud au meme choix que son ami: quitter cette terre pour vivre et ne pas mourir. Avec ce dernier geste sur une Algerie revee ou L’Arabe et le Francais se cotoieraient sur le tableau noir du savoir. C’etait le reve D’Albert Camus. Etait-il realiste ? L’Histoire a montre que non. Mais cela n’empeche pas l’amitie entre les hommes.

  9. Bonsoir, j’ai envie de poser une seule question à Marion :
    mais, quel âge avez-vous donc ?

    Vous faite l’analyse d’une histoire des années cinquante avec votre mentalité de (probablement) jeune femme du 21ème siècle, avec tout un bagage politique qui semble vous empêcher de percevoir el monde tel qu’il a pu être;
    on ne pouvait montrer cette histoire autrement que dans les schémas de son époque, que croyez-vous donc ? le révisionnisme serait de parer les personnage de comportements -qui vous plairaient certes – conforme aux exigences de notre temps actuel.
    Vous sousestimez le poids de la culture ancestrale sur la capacité de décision de Monhammed, comme vous interprétez le passage au bordel sans en saisir le sens profond. La prostitution -que je ne défendrais jamais- n’est ici qu’un pretexte : c’est la seule manière de pouvoir accéder à une femme hors du mariage à l’époque et pas seulement en Algérie !
    Le sens profond est que la sexualité renvoie à la Vie et peut-être, que , oui,avoir été reçu dans le ventre d’une femme change la donne. Vous qui êtes une femmes, n’étes-vous donc pas en contact avec cette part de sacré en vous ? Cette part qui « réveillerait un mort » ? Car Mohammed est mort, et toute sa posture le dit. Il n’est pas mort à cause des colons (même si ceux-ci ont leur part de responsabilité) mais bien sous le poids des traditions, notamment celle de la vengeance qui sème la mort… Il porte ici non pas le poids de la colonisation (analyse intellectualiste trop facile) mais bien celui de sa place dans un univers organisé jusque dans le prix de la vie (et donc de la mort). Il doit mourir pour arrêter cela et en ce sens, il le sait tellement qu’il se comporte déjà comme si il était loin des vivants.
    L’analyse politique d’un film ne doit pas se cntonner ici au conflit France/Algérie, mais bien aux conflits intèrieurs des personnages, à la complexité de l’humanité quand on la regarde non pas à l’échelle d’un groupe, d’un peuple, mais à celle des individus.
    de même que vous ne semblez pas comprendre le « départ » de l’instituteur : il sait (et il dit bien aux enfants qu’ils le savent aussi) que c’est son dernier jour de classe. Il va mourir ! Le tableau jeté à terre, la vengeance retombant sur lui .
    En voyant ce que vous relevez dans ce film comme la supériorité du Blanc, vous nous montrez surtout ce que VOUS voyez : le blanc supérieur. c’est vous qui le faites exister, c’est vous qui avez cette image en tête, c’est donc vous qui croyez à cette possible supériorité tout en paraissant la dénoncer.
    Bref, vous êtes passée à côté du film, par défaut d’empathie, par volonté de faire passer vos idées politiques, et en oubliant tout simplement de lire avec le cœur : ce film parle de l’absurdité des conflits à tous les niveaux…
    Vous n’aviez pas besoin d’en créer de nouveaux !

    • Vous ne posez pas qu’une seule question. Vous dites que l’article fabrique le blanc supérieur mais de votre côté vous proposez de discalifier la parole d’une personne en raison de son âge et de reduir les femmes à des sortes de créatures sacrées qui réfléchissent par l’utérus!
      Vous parlez d’un mentalité d’un autre temps, à vous lire pourtant la volonté d’exclure les jeunes et les femmes n’a pas vraiment changer.

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