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Fair Game (2010) : une proie pas si facile

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Le 28 janvier 2003, George W. Bush alors Président des Etats-Unis donnait son discours annuel sur l’état de l’Union devant la Chambre des représentants et le Sénat [1].

« The British government has learned that Saddam Hussein recently sought significant quantities of uranium from Africa. Our intelligence sources tell us that he has attempted to purchase high-strength aluminum tubes suitable for nuclear weapons production. »

« Le gouvernement britannique a appris que Saddam Hussein a récemment cherché à obtenir des quantités significatives d’uranium en Afrique. Nos services de renseignement nous informent qu’il a tenté d’acheter des tubes en aluminium de grande solidité utilisable pour la production d’armes nucléaires. »

C’est notamment sur la base de ces informations que se construisit toute la rhétorique de la suite du discours pour mener jusqu’au lancement, deux mois plus tard, des forces de frappes américaines sur le territoire irakien (opération « Shock And Awe ») le 19 mars 2003.

Le 6 juillet 2003, un grain de sable se loge dans les grands rouages de l’administration Bush. Joseph C. Wilson, diplomate et ambassadeur entre 1976 et 1998, spécialiste de l’Afrique, publie dans le New York Times une tribune « What I didn’t find in Africa » [2] dans laquelle il affirme que les informations avancées par le gouvernement concernant le programme nucléaire des Irakiens sont fausses. Et il est bien placé pour le savoir : c’est lui qui est la source de ces informations. La riposte de Washington pour décrédibiliser Wilson est désastreuse : le nom et la profession de Valerie Plame Wilson, l’épouse de Joe Wilson, sont dévoilées à la presse. Celle-ci est une agente opérationnelle sous couverture de la CIA, dans le service de non-prolifération des armes nucléaires : avec son identité révélée au grand jour, sa carrière est irrémédiablement brisée. Joe Wilson entreprend alors un combat juridique et médiatique contre l’administration pour que soit jugés et punis les coupables de cette lourde faute.

Le film Fair Game raconte ces évènements d’après les mémoires publiées par chacun des deux époux. Le fait que Valerie Plame soit tenue par le secret de ne pas dévoiler ses activités au sein de la CIA a entretenu la polémique autour de cet épisode, y compris à la sortie du film. Fair Game donne évidemment une bonne place au combat politique des Wilson dont il retrace assez fidèlement les évènements. Mettant en scène une Amérique qui émerge tout juste des attaques du 11 septembre, le film dénonce les amalgames et les clichés racistes.

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Le film a choisi de se concentrer sur l’impact de l’affaire sur la vie privée du couple. Et c’est justement sur la manière dont ont été mises en scène les activités et les relations entre Valerie Plame et son mari que j’aimerais revenir.

Fair Game a en effet le grand mérite de porter à l’écran deux personnages forts et d’en respecter leurs caractères sans retomber dans certains raccourcis ou clichés. Le fait que les Wilson aient été fortement impliqué-e-s dans la réalisation du film y a certainement contribué.

Le film raconte l’histoire de Valerie Plame : elle est l’héroïne principale qui apparaît à la première scène du film, et qui le clôturera également. Articulé en trois temps, le scénario met d’abord en scène Plame dans son métier d’agente sous couverture de la CIA partie en mission à l’étranger. Le traitement est loin des représentations fantasmées des agents secrets américains sur le terrain dont le personnage de Sidney Bristow, dans la série Alias, en est sûrement un des meilleurs exemples. Dans Fair Game, pas de super gadget, de scènes d’arts martiaux ou de techniques de torture exotiques : les principales armes des agents, c’est la stratégie, l’information et la force de persuasion. On voit ainsi Plame amener plusieurs personnages à révéler des informations ou à coopérer avec la CIA. Elle est de la bouche de son supérieur « un bon agent » et a à sa charge une dizaine d’équipes sur le terrain. Au début du film, elle décroche d’ailleurs la responsabilité d’une mission critique.

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DDF : défense de foirer

Le personnage de Valerie Plame propose un caractère indépendant et bien trempé : sa carrière tient une place importante dans sa vie, ce qui ne l’empêche pas d’avoir une famille. Elle a une volonté et une force de caractère exceptionnelles : lors de son entraînement de jeune recrue, elle n’a jamais cédé la moindre information sous la torture. Elle garde ses secrets face à son entourage. Son principal atout est sa force de persuasion : sans violence, inflexible, elle n’hésite pourtant pas à manipuler émotionnellement ses interlocuteurs pour obtenir des informations ou leur coopération. Plusieurs scènes de ce type sont montrées dans le film, comme pour bien souligner la réalité du travail de l’agente. Elles sont particulièrement bien interprétées par l’actrice Naomi Watts qui campe une femme à la volonté ferme mais sensible, qui fait preuve d’empathie mais sait ce qu’elle doit accomplir pour son travail. On évite ainsi les deux extrêmes d’une femme submergée par ses émotions ou au contraire totalement insensible et manipulatrice.

Dans le couple Wilson, les rôles traditionnels des deux époux sont inversés. Valerie, très prise par son travail, part sans cesse en voyage sans pouvoir rien dire à son mari. C’est lui qui garde les enfants lorsque la nounou n’est pas là en travaillant depuis le foyer familial.

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Joe travaille depuis la maison en attendant la nounou…

 

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…tandis que Valerie est en mission au Caire.

Valerie a un caractère plutôt discret, habituée au secret et à l’intériorisation : son mari au contraire est susceptible de coups d’éclats, notamment pendant des débats politiques entre amis, et montre plus facilement ses émotions. Dans la scène finale où le couple se réconcilie, c’est Joe qui craque émotionnellement tandis que l’on voit la détermination de Valerie sur son visage.

C’est lui qui se plaint d’un manque de communication avec sa femme, car ils ne se « parlent plus que par post-it ». Ces scènes transposent ainsi des attitudes souvent attribuées aux femmes à un homme (ne pas retenir ses émotions ou sa langue, le besoin de communiquer, le fait de subir les impératifs professionnels de son conjoint). A l’inverse, Valerie est clairement identifiée à son père, militaire de carrière qui a fait déménager sa famille une vingtaine de fois dans le monde. C’est d’ailleurs avec lui qu’on la voit discuter des interactions entre sa vie professionnelle et sa vie privée, et non pas avec sa mère qui semble avoir été une femme au foyer.

La situation du couple bascule lorsque Joe Wilson décide de partir en croisade contre Washington : il veut rétablir la vérité sur les informations détenues par la CIA et surtout réhabiliter sa femme sacrifiée par la Maison Blanche, considérée comme une « proie facile » (« fair game » en anglais) pour atteindre la réputation de Wilson. Durant cette période de chômage forcé, Valerie s’occupe ses enfants pendant qu’il enchaîne les plateaux télé. Il ne faut pas oublier que l’homme a connu une carrière brillante en tant que diplomate et ambassadeur des Etats-Unis. On pourrait craindre qu’à ce moment le film ne bascule dans un certain schéma : celui d’un homme qui protège sa femme par recherche de la vérité et de la justice certes, mais aussi par chevalerie, victimisant indirectement cette femme qui s’entête à se taire et à subir en silence le traitement qu’on lui a infligé. Ce n’est selon moi pas le sens qui en est donné par le film.

Tout d’abord, le film raconte l’histoire de Valerie Plame et de son mari, non pas celle de Joe Wilson et de sa femme : la première partie de film se consacre spécifiquement à suivre le quotidien professionnel de Valerie. Plusieurs scènes avec ses enfants ou en dîner avec des amis et son mari montrent aussi les relations saines qu’elle entretient avec son entourage proche. Valerie est incontestablement valorisée dans son travail et soutenue par son mari : ce que celui-ci critique, c’est la culture du secret qui l’entoure, ses nombreux voyages et les missions dont elle pourrait ne pas revenir mais dont il ne peut rien savoir. Le problème de la garde des enfants ne se pose qu’en l’absence de la nounou embauchée par le couple. Les scènes montrant Joe essayant de travailler avec ses enfants dans le salon restent donc exceptionnelles : Fair Game expose une réalité où deux parents peuvent mener de front une carrière professionnelle et avoir une famille. Et il se trouve que pour une fois, c’est la femme qui  un travail particulièrement prenant.

Il ne faut pas perdre de vue que Fair Game est avant tout un film politique. Les éléments mis en scène avant la révélation de l’identité de Valerie sont décrits pour servir une démonstration bien précise : montrer les causes et les conséquences d’un acte aussi injuste que de dévastateur sur la vie jusque là stable de Valerie Plame.  Cet événement perturbateur va exacerber une différence fondamentale entre le caractère de Valerie et celui de Joe. Celle-ci avait déjà été brièvement soulignée dans une scène du tout début du film : après un dîner, Valerie critique son mari pour avoir insulté l’un des convives et lui dit : « Tu ne peux pas le traiter de lopette ». Le métier – et sans doute le caractère – de Valerie lui enjoint de parler le moins possible, de garder pour elle ses pensées et ses secrets. Elle travaille dans une agence gouvernementale et son patriotisme est très fort, essentiel même, ce qu’elle exprimera dans sa déclaration publique sur l’affaire : « I loved my job because I loved my country. » (« J’aimais mon travail parce que j’aimais mon pays. »). Tout ceci pour dire que la prise de parole en public pour dire ce qu’elle pense ou ressent est un acte problématique pour Valerie. Et c’est aussi le pivot fondamental de l’affaire. Parce qu’elle se tait (une attitude « appréciée » par ses anciens supérieurs à la CIA), ceux qui ont révélé son identité peuvent raconter leur version des faits et restent intouchables.

Son mari, au contraire, est un personnage public : il a été diplomate et donne des conférences. Son aisance à exprimer sans tabou ses pensées quel que soit son auditoire (ses amis, des étudiants, la presse) le conduit tout naturellement à choisir la seule option valable pour attaquer le gouvernement : le combat médiatique. Si Joe prend la parole en public pour défendre Valerie, c’est précisément parce que celle-ci refuse de le faire. Pas parce que celle-ci est incapable de se défendre : mais parce que devant le silence de sa femme, Joe Wilson est incapable d’endurer l’injustice qui la touche – tout comme il s’était élevé contre les mensonges de l’administration Bush pour justifier la guerre en Irak lorsque la CIA était tenue au silence. Valerie Plame est d’ailleurs loin de rester inactive et passive dans l’affaire : si elle est obligée de se retirer immédiatement de toutes ses opérations et se voit fermer les bureaux de la CIA, elle se bat pour tenter de mener à terme une mission d’extraction en Irak.

Il s’engage donc au sein du couple une confrontation de deux caractères : à l’énergie flamboyante de Joe répond l’inflexibilité de Valerie, que sa formation en tant qu’agent sous couverture a appris à tout endurer sans jamais en parler à personne. Joe est d’ailleurs le premier à demander à Valerie de prendre publiquement la parole sur cette affaire. Sous pression, harcelés par les médias, la communication dans le couple qui partage deux points de vue différents devient difficile.

L’avant-dernière scène de Fair Game met en scène la réconciliation du couple, avant que Valerie ne fasse enfin une déclaration officielle [3]. Le couple est à ce moment-là séparé, Valerie étant partie avec les enfants chez ses parents. Joe s’est entêté à aller sur les plateaux télé contre l’avis de sa femme : ceci expose médiatiquement sa famille, ce qu’elle critique durement. Après plusieurs années de combat plus ou moins infructueux, la question est finalement de savoir si l’affaire aura eu raison du couple. En comprenant qu’elle est sur le point de perdre sa famille et son mari, Valerie trouve enfin la motivation nécessaire pour parler publiquement. La scène de réconciliation entre le couple la montre en battante, prête à en découdre, tandis que Joe reconnaît avoir poussé un peu trop loin le cirque médiatique.

***

Fair Game est l’histoire d’un combat politique contre les géants de la Maison Blanche pour rétablir une vérité qui dérange. C’est aussi celle d’une femme qui se consacre pleinement à un travail exigeant, soutenue par son mari quelles que soient les circonstances et qui refuse pour autant d’y sacrifier sa famille.

S’il ne fait aucun doute que Fair Game soit un film engagé politiquement, est-il aussi clairement féministe ? Au vu de plusieurs éléments, il semblerait que cela n’ait pas été l’ambition originelle du film. Valerie Plame est certes une femme qui poursuit avec succès sa carrière professionnelle, qui plus est dans un environnement majoritairement masculin. Mais jamais le fait que Valerie soit une femme ou qu’elle ait des enfants ne semble représenter un obstacle professionnel : c’est là un élément qui limite la portée féministe du film en passant sous silence certains aspects de la réalité relatifs à l’omniprésence masculine dans sa profession. Au vu du contenu d’une de ses récentes conférences, il semble pourtant bien que Plame aurait eu des choses à dire sur la place des femmes dans le monde de l’espionnage [4] :

 « It cuts both ways. In many, many parts of the world, being a female you’re really just wallpaper. If you take care to blend in, no one would think in a thousand years that you were doing anything suspicious »

« C’est à double tranchant. Dans beaucoup, beaucoup de régions dans le monde, si vous êtes une femme vous ne faites vraiment figure que de tapisserie. Si vous faites attention à bien vous fondre, les gens seront à des années-lumière de penser que ce que vous faites est suspect. »

L’une des scènes de dispute montre également le couple dans une « répartition » des tâches douteuses : pendant que Joe est assis à la table devant un verre, Valerie fait des aller-retour en cuisine et essuie la vaisselle. Malgré ces quelques couacs, il n’en reste pas moins que le film dépasse bon nombre de stéréotypes. La balance est in fine positive : Fair Game est bien rafraîchissant d’un point de vue politique.

Arroway

Notes

Notes

[1] Discours annuel sur l’état de l’Union devant la Chambre des représentants et le Sénat de George W. Bush le 28 janvier 2003 http://www.washingtonpost.com/wpsrv/onpolitics/transcripts/bushtext_012803.html

[2] « What I didn’t find in Africa », Joseph C. Wilson http://www.nytimes.com/2003/07/06/opinion/what-i-didn-t-find-in-africa.html

[3] Vidéo de la déclaration officielle de Valerie Plame https://www.youtube.com/watch?v=8k3GuVTfWLw

[4] Article du Huffington Post au sujet d’une conférence tenue par Valerie Plame en 2013:  http://www.huffingtonpost.com/2013/04/12/valerie-plame-cia-conference-on-world-affairs-2013_n_3069289.html

Une réponse à Fair Game (2010) : une proie pas si facile

  1. « S’il ne fait aucun doute que Fair Game soit un film engagé politiquement, est-il aussi clairement féministe ?
    Mais jamais le fait que Valerie soit une femme ou qu’elle ait des enfants ne semble représenter un obstacle professionnel »
    Fair Game n’est pas féministe mais n’est pas sexiste non plus….
    Il n’est pas sexiste car il n’enferme pas les femmes dans des rôles stéréotypés mais n’est pas féministe car il ne dénonce pas l’oppression subie par les femmes.
    C’est-à-dire que le non sexisme est légèrement différent du féminisme (ne pas faire de stéréotypes n’est pas exactement la même chose que de lutter contre).
    Fair Game est un exemple de film non sexiste sans être féministe.
    L’on peut regretter qu’un film ne soit pas féministe mais du moment qu’il ne soit pas sexiste c’est déjà bien.

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