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Le Brio (2017) : plaidoyer en faveur d’un professeur raciste et élitiste

 

Yvan Attal filme dans Le Brio une étudiante nommée Naïla Salah, jeune femme vivant à Créteil, qui suit ses premiers cours de droit à l’université parisienne de Panthéon-Assas. Elle y est confrontée à un professeur, blanc, qui va lui apprendre la rhétorique et la faire participer à un concours d’éloquence. Le film reprend le trope du Professeur Sauveur Blanc : une femme ou un homme blanc, professeur-e émérite et reconnu-e, fait profiter de ses lumières de jeunes élèves racisé-e-s vivant dans des cités pour qu’iels s’élèvent au-dessus de leur condition. Très régulièrement utilisé, ce trope a par exemple était mis en oeuvre dans le film Les Grands Esprits d’Olivier Ayache-Vidal sorti en septembre 2017, qui mettait en scène un professeur agrégé de lettres au prestigieux lycée parisien Henri IV parachuté dans un établissement de banlieue à Stains.

Le Professeur Sauveur Blanc n’est pas forcément une personne qui fait preuve de racisme explicite à l’écran, et lorsque c’est le cas, cela est souvent minimisé et présenté comme de l’humour ou de la provocation inoffensive. En revanche, elle occupe toujours une position de domination dans le sens où elle donne des leçons à ses élèves racisé-e-s et leur apprend en particulier quelles sont les bonnes manières de réagir face au racisme : ne pas « se victimiser » (c’est-à-dire ne pas dénoncer les discriminations ou s’en servir comme excuse pour leur situation sociale et scolaire) et travailler dur pour s’intégrer, en adoptant les codes des milieux dominants blancs et éduqués.

Dans Le Brio, le racisme du professeur Pierre Mazart semble d’abord être reconnu et expressément dénoncé comme tel, ce qui est assez rare pour ce type de film. Mais la situation va se renverser au fur et à mesure que progresse le scénario, pour retrouver les caractéristiques habituelles du trope du Professeur Sauveur Blanc :

  1. Pour éviter une sanction disciplinaire de l’université, Mazart donne des cours particuliers à Naïla Salah, sa dernière victime en date, afin de la présenter à un illustre concours d’éloquence. A la fin du film, l’élève victime se retrouve à plaider brillamment pour le salut de son professeur devant le conseil de discipline qui menaçait de le démettre de ses fonctions. Alors que le professeur semble être dénoncé pour ses attitudes racistes en début de scénario, le film finit par le défendre activement.
  2. Naïla refuse d’abord de se taire face au comportement raciste de son professeur et de « s’intégrer ». Mais elle accepte au cours du film d’adopter les codes requis dans l’univers du professeur, de l’université et plus tard de sa profession d’avocate. Il s’agit de parler un français châtié, de se tenir droite, de porter certains types d’habits. Quelques années plus tard, face à ses clients arabes, de classe populaire et accusés de délits, elle joue à son tour un rôle actif dans la propagation de ces mêmes codes pour les présenter devant la cour et les défendre.

 

Un professeur antipathique et raciste, à première vue.

Dans la séquence d’ouverture du film, la caméra suit Naïla Salah qui se rend à l’université pour son premier cours de l’année : depuis le train, jusqu’à l’entrée somptueuse de Panthéon-Assas, et enfin dans les grands couloirs jusque dans l’amphithéâtre gigantesque où se tient le cours du professeur Pierre Mazart. Celui-ci remarque immédiatement son arrivée et profite alors de son retard pour la stigmatiser.

La jeune femme ne se laisse pas faire et demande pourquoi il l’humilie publiquement. Commence alors un échange au cours duquel Pierre Mazart va s’avancer toujours plus loin dans les répliques racistes et classistes. Il ironise sur un prétendu « complexe de persécution » soi-disant « typique » et sous-entend ainsi que la jeune femme s’imagine être ici victime de racisme. Il prétend ne pas distinguer son prénom de son nom (arabes, visiblement incompréhensibles pour ses oreilles de blanc français), et la corrige sur sa manière de s’exprimer.

La scène alterne des plans depuis le point de vue du professeur et des plans depuis le point de vue des élèves et de Naïla, comme pour adopter de manière équitable les perspectives de chacun des personnages. Les plans révèlent l’immensité de l’amphithéâtre, comme une arène dans laquelle serait jetée Naïla, mais aussi une foule d’élèves à laquelle fait face, seul, le professeur. Pour autant, la séquence semble plutôt dénoncer le professeur. L’amphi proteste largement en entendant les propos racistes que Mazart lance à Naïla Salah. Des plans sur les réactions de la jeune femme montre son ébahissement et son ulcération, tandis que l’on peut voir des élèves sortir leur téléphone pour filmer la scène – des vidéos qui, on le devine, se retrouveront sur les réseaux sociaux pour déclencher un scandale.

 

 

L’héroïne n’est pas seule, elle bénéficie du soutien des autres élèves de l’amphi : une voix venue des rangées de sièges – on ne verra pas de qui – lance au professeur qu’il s’agit de racisme, qu’il n’a « pas le droit ». Par la suite, même le président de l’université, qui a l’habitude de couvrir les frasques de Mazart, reconnaît explicitement que cette fois-ci le professeur est allé trop loin une fois de trop, et qu’il ne pourra pas empêcher qu’un conseil de discipline ait lieu. En apparence donc,le racisme de Pierre Mazart semble être avéré, reconnu par les étudiants et l’institution, et dénoncé comme tel.

Par ailleurs, quelques scènes dans le premier tiers du film brossent un portrait assez antipathique de Mazart : il fait un doigt d’honneur au vigile de sécurité à l’entrée de l’université, harcèle puis insulte une femme dans la rue alors qu’il est ivre – un bon exemple de harcèlement de rue perpétué par des hommes blancs éduqués, habituellement peu représenté -, et dîne systématiquement seul. Ces éléments contribuent à faire de Mazart un personnage hors des normes. Et ce qui va « rattraper » Mazart, c’est qu’il est également un professeur hors norme, au dessus du lot, grâce à ses talents d’orateur et de transmission des savoirs à ses élèves.

Ceci, Mazart va pouvoir le démontrer lorsqu’on lui propose un échappatoire pour éviter une sentence trop sévère de la part du conseil de discipline. Son ami le président de l’université lui suggère en effet une solution pour « bien fermer la gueule au recteur » : entraîner Naïla Salah pour qu’elle participe au prestigieux concours annuel d’éloquence inter-université. Le cynisme des deux hommes avance à visage découvert : il s’agit de fournir une caution « diversité » et anti-raciste à la fois à Mazart et à l’université, en endossant le beau rôle de l’université qui présente au concours une jeune femme « issue de la diversité ». Celle-ci n’a selon eux aucune chance de gagner mais qu’importe : l’essentiel est de donner l’impression de remplir courageusement sa vocation de professeur même face aux causes perdues (car pas une seule seconde, au début du film, les deux hommes ne peuvent s’imaginer que l’étudiante a une chance de gagner le concours – elle atteindra pourtant la finale).

 

Un professeur aux méthodes problématiques, mais un pilier de l’excellence.

Un soir, Mazart propose des cours particuliers à Naïla pour la présenter au concours : elle est révoltée contre le professeur et refuse d’envisager d’aller à ce cours. Mais on retrouve l’étudiante le lendemain matin prête à étudier la rhétorique avec Mazart. Que s’est-il passé entre temps ? Le film a réalisé une ellipse qui n’est pas anodine. Qu’est-ce qui fait que Naïla, malgré sa rancœur, a changé d’avis et décidé de se retrouver seule avec ce professeur raciste ? Les spectateurices ne peuvent que spéculer, mais le discours général du film tendrait à appuyer la thèse selon laquelle, au fond d’elle-même, l’étudiante sait que son salut passe par les voies de l’excellence incarnées par son illustre professeur. Et cela est tellement évident qu’il n’est pas la peine de l’expliquer à l’écran.

La supériorité intellectuelle de Mazart sert à excuser ses comportements déplacés et problématiques. Il s’inscrit ainsi dans une longue lignée de personnages de professeurs, instructeurs et autres entraîneurs qui insultent, humilient, agressent voire même blessent leurs élèves pour « leur bien » et pour qu’iels atteignent l’excellence (Mazart n’est pas sans rappeler, quelques degrés de violence en moins, le personnage de Fletcher dans le film Whiplash). Mazart reprend systématiquement Naïla sur son langage en faisant mine de ne pas la comprendre. Il la touche en posant ses mains sur son dos et sur son ventre sans la prévenir : iels sont alors seuls dans une salle de classe, et la réaction de Naïla est d’abord celle de la surprise puis de la protestation. Mais la menace d’un attouchement à caractère sexuel est complètement évacuée par le film puisque Mazart disqualifie les faibles protestations de l’élève, comme si cette menace ne pouvait pas être réelle. Comme si la jeune femme voyait toujours le mal dans les intentions de son professeur.

Le film explique le comportement de Mazart comme étant simplement un désir de faire des blagues et de provoquer, pas comme un « racisme véritablement dangereux ». Ainsi s’amuse-t-il à l’appeler « Fatima », parce que « c’est joli Fatima » explique-t-il d’un air faussement innocent (comme si toutes les femmes arabes étaient interchangeables et pouvaient être appelées par le même prénom).

Mazart ajoute donc à son score plusieurs comportements sexistes qui ne sont pas condamnés par le film. En effet, Naïla Salah, en plus de suivre la longue route vers l’apprentissage des codes de l’intégration, doit aussi apprendre à gérer ses émotions : elle se met souvent en colère, ce qui l’empêche de garder son sang-froid pour répondre intelligemment grâce à ses compétences rhétoriques. Lors du premier tour du concours d’éloquence, elle délivre ainsi une piètre performance à la suite de l’attaque oratoire pétrie de racisme de son opposant.

Heureusement, un homme, Mazart, va lui apprendre à surmonter ses émotions et à être « fière de ce qu’elle est ». Le traitement « pas-vraiment-raciste » du professeur est même un excellent outil pédagogique dont a besoin Naïla, pour l’entraîner à affronter le racisme qu’elle peut rencontrer chez les autres élèves et adversaires dans le concours. L’ironie restant qu’il s’agit d’un homme blanc de classe aisée, n’ayant subi aucune des situations que Naïla rencontre quotidiennement, qui le lui apprenne : le trope du professeur sauveur blanc dans toute sa splendeur.

 

L’art d’avoir toujours raison, selon Schopenhauer : la base de la rhétorique enseignée par Mazart.

Un racisme peu menaçant

L’existence et les conséquences du racisme de Mazart semble se résumer à un mécanisme simplement individuel et non pas s’inscrire dans une structure plus globale, répandu dans l’ensemble de la société et des institutions. Étant individuel, et lorsqu’il se manifeste sous forme de remarques ou de blagues, ce racisme ne serait pas dangereux et n’aurait pas de conséquence « sérieuse » d’ordre matériel et psychologique sur les personnes qui le subissent. De plus, il s’expliquerait par la psychologie des individus. Dans le cas du professeur Mazart, il s’agit de l’envie de provoquer et de faire des blagues : utiliser des stéréotypes racistes et classistes seraient un simple ressort humoristique plutôt inoffensif.

Au premier tour du concours d’éloquence, l’opposant de Naïla multiplie les allusions racistes pour déstabiliser la jeune femme. Le jury et le public restent sagement silencieux pendant que la jeune femme est humiliée. La stratégie de son opposant marche, puisque la jeune femme perd ses moyens. Cet étudiant sera heureusement disqualifié par le jury en raison de son comportement, et Naïla remportera quand même le tour malgré sa piètre performance. Dans le film, cette scène joue un double rôle. Il s’agit tout d’abord d’un avertissement : c’est à Naïla de changer son comportement, ne pas se victimiser et travailler plus dur. Les multiples rapports de domination qui sont à l’œuvre induisent des humiliations publiques et la perte de confiance en soi de Naïla : mais la charge de surmonter ces obstacles repose sur les épaules seules de la jeune femme.

Cette scène permet aussi de distinguer Mazart, dont le racisme n’a pas pour but de d’humilier la jeune femme, et le racisme de l’étudiant qui vise à nuire. Une autre scène du film appuie cette vision de Mazart comme personnage dont les propos discriminants ne cibleraient pas plus les personnes arabes que d’autres personnes : lorsqu’un étudiant redoublant de la même promotion que Naïla lui explique que Mazart se moquait systématiquement de son origine aristocratique pendant sa première année d’université. La mise en équivalence des deux situations ne fonctionne pourtant pas : placer les blagues et les piques de Mazart au sujet de l’aristocratie sur le même plan politique que les discriminations subies par les personnes racisées, revient à ignorer les effets concrets du racisme tels que les obstacles pour l’accès à l’emploi, à l’éducation et la santé, entre autres.

 

 

Cet étudiant est lui aussi révolté par le comportement de Mazart. A vrai dire, il semble même être plus en colère que Naïla elle-même et ne comprend pas ses réactions : il lui demande plusieurs fois pourquoi elle ne porte pas plainte et pourquoi elle prend des cours particuliers avec lui. C’est lui, enfin, qui lui révèle à la fin du film qu’elle n’est en fait qu’une caution, l’« amende honorable » de Mazart pour qu’il évite d’être sanctionné. Cet étudiant est blanc, donc non directement concerné par les comportements de Mazart, mais il reproche à Naïla de ne pas dénoncer le professeur. Que le film semble plutôt critique envers ce personnage est assez intéressant lorsque l’on pense à la figure de l’allié qui donne des leçons, ou à celle du Social Justice Warrior qui voit des discriminations partout et demande réparation sans tenir compte de l’avis des personnes directement concernées. Malheureusement, cette critique est à double tranchant d’un point de vue politique, puisqu’elle se fait au profit du personnage de Mazart : l’allié blanc est dénoncé pour mieux défendre le professeur raciste.

Au final, ce que le film semble critiquer dans la posture de cet étudiant est le fait de ne pas voir Mazart tel qu’il est réellement, au contraire de Naïla qui est directement concernée par son comportement raciste mais qui apprend tout de même à le connaître. Les gens qui dénoncent les comportements racistes des personnes seraient donc, nous dit le film, peu clairvoyant-e-s et passeraient à côté de qui sont réellement les gens. Au lieu de dénoncer et de vouloir sanctionner les personnes pour leur racisme, iels devraient plutôt chercher à les comprendre et trouver ce qui est bon en elles en tant qu’êtres humains.

 

A la fin, Pierre et Naïla deviennent super potes.

Même si tout le monde se plaint du professeur – y compris l’agent de sécurité noir à l’entrée de l’université, à qui Mazart fait un doigt d’honneur en toute tranquillité -, jamais il ne présente la moindre excuse ou ne reçoit de sanction. Les personnages victimes du professeur sont choqués et révoltés, mais aucun-e ne porte plainte et aucune action concrète ne sera jamais prise contre le professeur. La seule menace sérieuse qui plane sur le professeur durant tout le film est le conseil de discipline, dont il est sauvé par son élève et amie Naïla Salah lorsqu’elle y délivre, avec brio, un plaidoyer en sa faveur.

De même, on ne verra pas à l’écran la punition du premier opposant au concours d’éloquence qui fait preuve de racisme. Il y a comme une réticence à montrer à l’écran des actions concrètes contre les personnes ayant des comportements racistes, blocage qui s’explique peut-être par le fait que, dans le film, la charge de surmonter le racisme appartient d’abord aux personnes qui le subissent.

 

Une fracture multiple à combler, pour s’intégrer.

Le film développe ses personnages et son scénario selon une fracture dont les deux bords sont représentés par Naïla Salah et Pierre Mazart. Elle est une jeune femme arabef, et il est un homme blanc d’âge mûr. Il représente l’ancienne garde dans une université au hall de marbre, au français soutenu et aux effets oratoires élaborés. Elle fait partie de la nouvelle génération prompte à s’enflammer et à dénoncer en les insultant les comportements qu’elle trouve scandaleux : mais voir du racisme partout ne serait-il pas une manière de se victimiser, de se chercher des excuses pour les échecs scolaires et professionnels en trouvant les raisons ailleurs qu’en soi-même ? C’est en tout cas ce que suggère le film à de multiples reprises. Même la mère de l’héroïne ne comprend pas de quoi se plaint sa fille lorsque celle-ci lui parle de son professeur raciste : la jeune génération est trop susceptible, elle cherche trop.

A cette fracture générationnelle, se superpose un gouffre en terme de classe : d’un côté la banlieusarde vivant dans un appartement modeste et de l’autre le professeur parisien qui fréquente les grands restaurants. Cette triple fracture – de race, de classe et de génération – s’incarne spatialement par les allers-retours de Naïla entre deux mondes distincts : Paris avec l’université de Panthéon-Assas, et Créteil « la-banlieue », avec ces « jeunes » qui traînent à la nuit tombée au pied des immeubles.

Naïla navigue, seule, entre deux mondes. Par exemple, Pierre Mazart ne se rend jamais à Créteil. Tout au plus apprend-il une ou deux insultes en arabe. Le scénario du film consiste à faire en sorte que Naïla adopte les codes du monde de Mazart pour réussir. Car pour que cette réussite ait une réelle valeur, elle doit se passer dans ce monde-là : le petit copain qui passe son permis pour être chauffeur à son compte ne joue pas dans la même cour – et Mazart ne manquera pas de le faire remarquer à Naïla. Enfin, le monde social parisien de la jeune femme est centré autour d’hommes blancs ayant un statut social élevé : outre Mazart, le seul autre étudiant en droit avec lequel elle échange est un jeune homme blanc de classe aristocratique. Pourtant, étant donné le nombre d’étudiant-e-s dans sa promo, on peut imaginer que d’autres élèves vivent des situations similaires à celles de Naïla et pourraient partager leur expérience. L’absence de ce type d’échange dans le film contribue à renforcer l’isolement de Naïla face à Mazart : il est la seule option vers la réussite, le seul modèle que le film lui offre.

Ce monde auquel il faut s’intégrer, c’est aussi le monde de l’apparence et de la rhétorique, plutôt que celui de la vérité : « Avoir raison, la vérité on s’en fout. » dit Mazart à Naïla. Il y a un petit côté mission civilisatrice dans l’attitude de Mazart lorsqu’il la sermonne pour ne pas parler un français assez soutenu et de ne pas s’habiller « correctement » : « Vous croyez quoi ? Qu’on n’est pas jugé sur son apparence, que la manière dont on se présente au monde n’a pas d’importance ? L’éloquence, la rhétorique, c’est précisément cela que je vais vous apprendre. » L’idée que la rhétorique et quelques habits bien choisis peuvent contrebalancer les biais que l’on peut rencontrer chez ses interlocuteurices justifierait l’apprentissage des outils des dominant-e-s pour réussir. En fait, il s’agirait même de la seule solution valable.

Pendant le film, Naïla n’appartient complètement à aucun de ces deux mondes : à la maison et avec ses ami-e-s, elle est « super française », ainsi surnommée en raison de son éloquence et de sa grammaire parfaite. D’ailleurs durant le film, on la voit reprendre à plusieurs reprises ses camarades lorsqu’iels font des fautes de français, annonçant la scène finale avec son client. À Paris pourtant, elle perd étonnamment ses moyens lorsqu’elle parle, et doit apprendre de nouveaux codes. Il s’agit pour la jeune femme de combler cette fracture qu’elle incarne entre les deux mondes, ce qui revient dans le film à intégrer le monde des blanc-he-s, des personnes éduquées, des dominant-e-s, sans renier ses origines symbolisées par son petit ami et son utilisation de la langue arabe.

Le vêtement est utilisé comme symbole de ces tensions et de ce mouvement d’intégration : à plusieurs reprises, Mazart lui enjoint de quitter son « uniforme de banlieusarde informe » (dit-il en costume veste-cravate, un autre type d’uniforme après tout). Naïla s’exécute après quelque résistance, mais c’est en sweat et jeans qu’elle fait son plaidoyer en faveur de Mazart. Contrairement à ce qu’affirme Mazart, il n’y pas que l’apparence qui compte, la vérité et le talent sont aussi importants. Ceci est vrai pour Naïla qui doit trouver sa place, mais aussi pour le professeur : la vérité du personnage de Mazart révélée au cours du film, ce n’est pas qu’il est raciste, c’est qu’il est un excellent professeur qui a aidé Naïla.

La transformation de la jeune femme s’achève quelques années plus tard, au terme de ses études. Et c’est un autre uniforme, la robe d’avocat, que Naïla Salah revêt pour célébrer sa réussite. A son tour, elle donne des instructions à son client pour s’en sortir devant la justice : parler un langage plus soutenu et remplacer ses vêtements de sports par un costume.

 

L’uniforme de la banlieusarde : sweat à capuche, t-shirt et casque audio autour du cou.

L’autre uniforme de classe, chemisier et veste noire cette fois-ci.

***

Résumons : une étudiante victime du racisme de son professeur fait un plaidoyer en sa faveur pour éviter son renvoi. Le-dit professeur ne s’excuse jamais ni ne remet son attitude en question. Le film lui donne même raison sur l’essentiel : l’importance de l’apparence et des qualités d’éloquence pour réussir. Le reste de ses propos racistes ne sont « que » des mots, des « provocations » qui sont elles-mêmes utiles puisqu’elles servent à entraîner la jeune femme à ne pas se laisser dominer par ses émotions.

Ainsi formée, la jeune femme pourra aller à son tour éduquer les petits délinquants de « son milieu » pour qu’ils fassent meilleure figure au tribunal et leur éviter des sentences trop lourdes. C’est certes une chose absolument essentielle d’acquérir des outils et des armes pour se défendre, faire sa place et remettre en question les règles dominantes. Mais pourquoi montrer l’héroïne prendre conscience de cela grâce à un professeur blanc et raciste aux méthodes éducatives humiliantes ?

Arroway

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7 réponses à Le Brio (2017) : plaidoyer en faveur d’un professeur raciste et élitiste

  1. Bonjour,

    Je me demande comment le film justifie le fait que le professeur fasse un doigt au vigile. Avec les élèves il y a le prétexte de les endurcir. Mais là je ne vois vraiment pas.

    • C’est à un moment du film où on suit le professeur dans sa vie, et où on voit des aspects assez antipathiques de son caractère. Donc ce n’est pas certain que le film justifie le geste (d’ailleurs, il y a un plan prolongé sur la réaction du vigile), parc contre il rentre dans la logique de provocation du prof, qui est plus ou moins excusée (et utilisée aussi pour justifier son comportement avec ses élèves).

  2. Merci pour cet article très intéressant, même si je n’ai pas vu le film.
    Il soulève en tous cas des points problématiques et (très) récurrent au cinéma.

    Au final, ce que je retiens à la fin de l’histoire, c’est que l’héroïne a adopté les codes des blancs privilégiés pour entrer dans le monde des blancs privilégiés mais sans jamais que soit remise en cause la situation des autres non-blancs non-privilégiés (étudiants ou non). Elle est juste une « exception » pour la diversité quoi !
    Ai-je bien compris ?

    Sinon, un passage m’a interpellé :
    « Elle fait partie de la nouvelle génération prompte à s’enflammer et à dénoncer en les insultant les comportements qu’elle trouve scandaleux : mais voir du racisme partout ne serait-il pas une manière de se victimiser, de se chercher des excuses pour les échecs scolaires et professionnels en trouvant les raisons ailleurs qu’en soi-même ? C’est en tout cas ce que suggère le film à de multiples reprises. Même la mère de l’héroïne ne comprend pas de quoi se plaint sa fille lorsque celle-ci lui parle de son professeur raciste : la jeune génération est trop susceptible, elle cherche trop. »

    C’est un élément qu’on entend énormément des anti-féministes et des non féministes tout simplement, que ce soit des femmes ou des hommes d’ailleurs. Les anciennes féministes, c’était les « vraies » qui avaient de « vraies revendications ».
    Et les nouvelles se victimiseraient, prendraient tout mal, surinterprèteraient les choses, etc…
    C’est particulièrement ressorti récemment avec la polémique de la tribune de Deneuve et ses 99 co-signataires, je l’ai lu partout.

  3. Au final, ce que je retiens à la fin de l’histoire, c’est que l’héroïne a adopté les codes des blancs privilégiés pour entrer dans le monde des blancs privilégiés mais sans jamais que soit remise en cause la situation des autres non-blancs non-privilégiés (étudiants ou non). Elle est juste une « exception » pour la diversité quoi !
    Ai-je bien compris ?

    Il y a de ça, oui, dans le sens où j’ai l’impression que le film part de son cas individuel pour montrer un exemple de comment s’en sortir (avec les code des blancs privilégiés.

    • Ca n’a pas vraiment le trop du sauveur, mais je ne sais pas si vous avez lu/vu le roman/film « Le secret de Lily Owens » (The secret life of bees en VO) ?
      Dans cette histoire se passant dans les années 60 aux USA, Lily, une ado blanche dont la mère est morte et dont le père la maltraite, s’enfuie avec leur domestique noire, Rosaline, après que cette dernière eu été agressée par des racistes blancs qui voulaient l’empêcher de voter.
      Elles partent sur les traces de la mère de Lily et atterrissent dans une maison habitée par trois soeurs noires et indépendantes, les soeurs Boatwright, qui produisent et vendent du miel. Elle finira par être prise sous leur aile (surtout l’ainée, August Boatwright) et elles la protégeront même quand son père viendra pour la chercher. Elle finira par vivre avec elles et tomber amoureuse du neveu noir des soeurs Boatwright.

      Ce film évite pas mal les clichés je trouve et a le mérite d’inverser le trop des « blancs qui sauvent les non-blancs et leur apprend à vivre ». Les soeurs Boatwright sont toutes très instruites et intelligentes, se battent pour le droit de vote des noirs et sont indépendantes, que ce soit financièrement ou légalement.

  4. Hey, super article comme d’habitude ! Votre perspective est toujours intéressante à aborder !
    Je sais pas si vous avez vu, mais les deux films qui ont le mieux marché au box office mondial ont des premiers rôles feminins ! (Star Wars et la Belle et la Bête). Les 3 premiers films du box office américain ont également des perso féminins au premier plan (SW, la Belle et la Bête et Wonder Woman). Est-ce q’ue c’est une avancée ? Plutôt pas mal je trouve

  5. Merci d’avoir parlé de ce film. Je ne sais pas si vous avez aussi vu « à voix haute » qui parlait récemment de la même thématique (des jeunes défavorisés apprenant les codes de l’éloquence dans le cadre de leur école pour passer un concours) mais qui était un documentaire, déjà face à celui-ci bien que les portraits individuels étaient beaux et intéressants, j’étais dérangée par cette absence de remise en question des codes dominants (qui sont non seulement racistes mais aussi psychophobes, en tant que neuroatypique ça m’agresse presque ces concours, ces attitudes, la vacuité du traitement des sujets -pas vraiment de place pour les convictions-), par ce côté « qu’importe le sujet et dire la vérité tant qu’on arrive à persuader via ces outils de langage verbal et non verbal », et par ce point de vue qui semblait porter une sorte d’admiration pour ces jeunes gens et le fait qu’iels surmontent ainsi leurs « défauts de base » d’être non blancs et pauvres et ne pas s’exprimer comme il faut… genre waw ils vont s’en sortir et changer le monde comme ça… enfin en tout cas j’avais l’impression que c’était ça le regard porté sur elleux…
    Et arrive ce film qui synthétise et exploite absolument tous ces problèmes, ça m’a assez confortée dans mon impression vis-à-vis du premier et de ce qu’il a probablement véhiculé.

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