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Disney : Empire, Marchandise, Idéologie (Partie 5/5: Une continuité historique dans les idées politiques de Disney)

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« I feel that if something can be proved un-American that it ought to be outlawed » Walt Disney

(« Je pense que si quelque chose peut-être prouvé non-Américaine, cette chose devrait être interdite » Walt Disney)

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L’une des idées que l’on oppose souvent aux personnes qui veulent jeter un regard politique sur Walt Disney et son entreprise, c’est que c’est un non-sens parce que si il y a bien une entreprise qui est a-politique, c’est Disney. L’idée que l’on entend souvent, c’est que Disney n’a pas, et n’a jamais eu, de position politique sur quoi que ce soit, et ce parce que son unique but est de « divertir ». Le « divertissement » est utilisé comme garde-fou imparable contre toute tentative de politiser l’analyse des produits Disney, qu’ils soient culturels ou de consommation.

Il est donc à mon avis assez éclairant d’avoir un regard historique sur l’empire Disney et ses agissements, et donc sur les positionnement politiques (assez explicites) de Walt Disney à l’époque où il était encore vivant, et voir comment ses positionnements politiques ont perduré jusqu’à nos jours au sein d’une entreprise qui, avant toute chose, se pourfend d’être la gardienne de « l’innocence, l’allégresse et la magie ».

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Des positions politiques qui ne datent pas d’hier…

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Lorsque Walt Disney a témoigné, le 24 Octobre 1947, devant la Commission du Congrès sur les activités non-Américaine, cela fut en quelque sorte l’apothéose d’une relation de collaboration entre l’entreprise Walt Disney et le gouvernement états-unien qui durait déjà depuis de nombreuses années.

Dans ce témoignage, où Walt a aussi déclaré « Tout le monde à mon studio est à 100% Américain », tout en dénonçant de « communistes » des ex-employé-e-s à lui qui avait eu l’effronterie d’organiser une grève, il trouva bon également de dire que la meilleure façon de sauvegarder « toutes les libres et bonnes causes de ce pays, tous les libéralismes qui sont réellement américains » serait de démasquer les travailleurs activistes « non-américains » qui avaient infiltré l’industrie du cinéma et qui avaient propagé leurs « idéologies » communistes, qui de l’avis de Walt avaient été directement responsables d’activités, selon lui tout à fait scandaleuses, comme la grève de 1941 au studio Disney à Burbank en Californie.

Les autres raisons qui avaient été avancées pour expliquer la grève, à savoir « la structure de rémunération arbitraire et manipulatrice » ainsi que le licenciement illégal d’activistes syndical, étaient tout simplement ignorées.

Walt avait même déclaré en 1941 que les individus comme les organisateurs syndicaux qui avaient « traité mon usine d’atelier d’exploitation (sweatshop) » devraient être « démasqués et montrés pour ce qu’ils sont » dans le but de « garder les syndicats américains propres » et de préserver les « bons, solides Américains » de « l’infection qu’est le communisme ».

Comme je l’ai dit, la relation entre Walt Disney et le gouvernement américain durait depuis avant l’entrée des Etats-Unis dans la deuxième guerre mondiale. En 1940, Disney avait déjà suggéré à Lockheed Aircraft Corporation (un des plus grandes manufactures d’armes aux Etats-Unis) de leur faire un film, destiné à la formation, sur l’utilisation des rivets. Au printemps 1941, et lorsque le Canada s’était déjà joint à la Guerre, Disney a réussi à leur vendre les droits pour leur film « Four Methods of Flush Riveting » (http://www.youtube.com/watch?v=5DVPG8go4Jk) et a obtenu une commande pour un film qui apprendrait aux soldats comment utiliser un fusil anti-tank, ainsi que quatre courts films qui encourageraient les Canadien-ne-s à acheter des obligations de guerre (http://fr.wikipedia.org/wiki/Obligation_de_guerre). Disney avait convaincu le gouvernement Canadien que les dessins animés avaient « la capacité de simplifier la présentation de problèmes pédagogiques »1

Ensuite, à l’automne 1041, Walt Disney a fait, à la demande du bureau états-unien des relations inter-américaines, un tour de l’Amérique du Sud. Le but était de produire des films qui établiraient des bonnes relations et « une unité hémisphérique comme expliqué dans la politique du « Bon Voisin » de Roosevelt »2

Suite à son expédition, Disney a produit 2 films, Saludos Amigos (1943, http://www.youtube.com/watch?v=0eWYtpvYDdI) et Les Trois Caballeros (1945, http://www.youtube.com/watch?v=fIEdXwhDIxs), qui avaient l’intention de célébrer la culture de l’Amérique Latine et d’accentuer ses similarités avec la culture nord-américaine (tout en minimisant ou en mystifiant des questions politiques comme la misère et la pauvreté). Ces films, tout en essayant de rendre l’Amérique Latine plus familière au peuple Etats-Uniens, multiplient les clichés racistes et xénophobes.

Toujours est-il que la relation entre le Gouvernement US et Disney était déjà largement soudée en 1943, date à laquelle 94% des films produits par Disney étaient sous contrat avec le gouvernement US.3

Entre 1941 et 1945, Disney a produit des douzaines de court métrages pédagogiques – avec des sujets allant de l’identification d’avions et des navires de guerre jusqu’à l’hygiène dentaire en passant par le stockage domestique de l’huile de friture afin de servir à la manufacture d’armes militaires – ainsi que plusieurs films anti-nazis comme « Der Fuehrer’s Face » (1943, http://www.youtube.com/watch?v=KkmU2z_E9Ng) ou « Education for Death, the making of the Nazi (1943, http://www.youtube.com/watch?v=tzQD5XpiKJ8) ou encore Reason and Emotion (1943, http://www.youtube.com/watch?v=FYvr28-5QKw).

La valeur qu’ont aujourd’hui ces courts métrages, c’est de montrer un certain paradoxe à l’œuvre. En effet, ces films, tout en n’arrêtant pas d’avertir lae spectatrice-teur de prendre garde de ne pas laisser ses émotions court-circuiter ses facultés critiques, reproduisent dans leur manipulation visuelle et idéologique évidente exactement ce contre quoi ils sont censés mettre en garde. D’un point de vue historique, ces films nous montrent comment Disney, en utilisant l’animation pour soi-disant critiquer « la propagande de l’ennemi », ne fait au final que reproduire ces mêmes techniques de propagande, juste avec des contenus différents.

Je passe sur une analyse du film « Victory through Air Power » (1943, http://www.youtube.com/watch?v=gUlLEAbbEbw), tellement celui-ci me semble grossier dans sa propagande. A noter tout de même que Walt Disney pensait que c’est ce film qui a convaincu le président Roosevelt d’investir dans les bombardiers à longue distance.4

Il est intéressant également de noter que ce film glorifie de façon claire et sans ambiguïté la course vers des bombes toujours plus grandes et plus dévastatrices, et il me semble que la perspective que ce film nous donne n’aurait aucun problème à donner son aval à l’utilisation de la bombe atomique comme le moyen le plus efficace et rapide de mettre fin à la guerre, avec les répercussions humaines qu’on connaît. Également, cette glorification de la course aux armes semble déjà présager et soutenir la course aux armes nucléaires qu’a eu lieu durant la Guerre Froide.

Walt Disney n’était cependant pas juste un fervent partisan du développement d’armes plus puissantes, il était aussi un grand supporteur de l’âge atomique, et a fait le film de propagande classique « Our Friend The Atom » (http://www.youtube.com/watch?v=QDcjW1XSXN0), qui était aussi produit en livre et présent (sous la forme d’une balade dans un sous-marin atomique) dans le premier DisneyLand. Ce film, nous dit Mark Langer, était produit « pour contrer l’opposition à l’usage militaire d’armes nucléaire »5. Ce film a été montré, à l’époque, non seulement sur la télévision nationale, mais à des enfants dans des écoles partout aux Etats-Unis.

Ces films, ainsi que d’autres, nous montrent que l’idée (derrière laquelle il aimait lui-même se réfugier) selon laquelle Disney, d’un point de vue historique du moins, était simplement un « artiste a-politique », laisse largement de côté ses prises de position politiques sur bon nombre de questions, et nous amène au moins à nous poser la question de quelle genre d’entreprise Disney a créé, et avec quels buts en tête.

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Hier comme aujourd’hui…

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La période suivant la deuxième guerre mondiale et la chasse aux « communistes » (c’est à dire toute personne avec des tendances socialistes ou tout simplement critique envers les classes dominantes) aux Etats-Unis peut sembler lointaine, mais de nombreux parallèles peuvent être fait avec la période juste après le 11 Septembre 2001, où le gouvernement Américain à également utilisé la répression et la force brute pour « assurer la liberté des Etats-Unis ». Ainsi, depuis le 11 Septembre, de nombreux scandales ont fait éruption en exposant un gouvernement US qui a utilisé illégalement et avec impunité des systèmes de surveillance sur ces propres citoyen-ne-s, qui a menti sur les raisons d’envahir l’Irak en 2003, a sanctionné la torture (illégale sous la convention de Genève) de terroristes présumé-e-s, et a emprisonné des combattants ennemis – incluant des enfants – leur refusant leurs droits humains comme le droit à un procès équitable.

Malgré le fait que Disney prétende perpétuellement que ses produits sont uniquement du « divertissement », le téléfilm Disney/ABC The Path to 9/11 (Destination 11 Septembre) ainsi que le Disney/Pixar Les Indestructibles nous montrent à quel point cette entreprise soutient, si ce n’est carrément participe à, des causes politiques, surtout la « guerre contre le terrorisme » et la culture de la « sécurité » qui émerge de plus en plus.

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Destination politique…

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La mini-série Destination 11 Septembre (réalisé par David Cunnigham, un réalisateur évangéliste), qui prétend « raconter l’histoire du 11 Septembre de façon objective » a fait l’objet de nombreuses critiques.

Tout d’abord, la décision, pour le moins curieuse, de la chaîne ABC de diffuser le téléfilm sans interruptions publicitaires (leur coûtant 40 millions de dollars6), semble avoir été prise pour donner au téléfilm une apparence plus « documentaire » et donc « réelle ».

Également, le fait que le téléfilm fut programmé pour être interrompu par le discours de Bush sur « l’Etat de l’Union » posa question à bon nombres de personnes. Vu à quel point le téléfilm fait l’apologie des politiques de Bush en matière de suppression de liberté civiles dans la « guerre contre le terrorisme », ainsi que montrer les démocrates (surtout Clinton) comme n’aillant pas « les couilles » nécessaires pour prendre les décisions qu’il faut7, l’on peut en effet se demander si une telle « synergie politique » dans l’enchaînement du téléfilm avec le discours de Bush, n’est pas la marque relativement explicite d’un parti-pris politique en faveur des politiques de ce dernier. Surtout que la décision d’ABC de programmer la diffusion pour que le téléfilm soit interrompu par le discours, semble tout de même être pris dans le but d’accorder encore plus de légitimité au propos du soit disant « docu-drama ».

Les personnes qui l’ont regardé ont donc eu droit à un téléfilm (que ABC a d’ailleurs appelé un « docu-drama ») ininterrompu (alors que les publicités sont d’habitudes toutes les 15 minutes sur la chaîne ABC), qui prétend « raconter l’histoire du 11 Septembre de façon objective », où l’on voit s’enchaîner les illustrations de la rectitude des politiques de Bush concernant « la guerre contre le terrorisme », interrompu par un discours officiel de ce même Bush justifiant et glorifiant ses politiques et appeler à un redoublement d’effort dans « la guerre contre le terrorisme », pour ensuite reprendre le « docu-drama » dans la foulée, « docu-drama » qui a comme moment culminant la décision (couillue) de Bush d’autoriser à l’armée de tirer sur les avions détournés.

Également, les représentations du « monde arabe » ainsi que les représentations des personnes arabes elles-mêmes laissent beaucoup à désirer, et oscillent entre représenter des contextes et problèmes politiques d’une manière simpliste et manichéenne, et une diabolisation pure et simple8. J’en reste là pour ne pas alourdir trop l’article, mais l’on pourrait en dire BEAUCOUP plus, tellement ce téléfilm reproduit des stéréotypes l’arabophobes et l’islamophobes. A mon avis Edward Saïd a du se retourner dans sa tombe lorsque ce truc a été diffusé…

 vlcsnap-2013-08-28-17h30m21s62 vlcsnap-2013-09-30-18h31m13s226 vlcsnap-2013-09-30-18h31m25s105Les Terroristes, qui ne sont pas là pour discuter, regardez leurs yeux.

Ces quelques critiques, bien entendu, sont loin d’être exhaustives. Si vous voulez une histoire un peu plus complète du truc, je vous conseille http://en.wikipedia.org/wiki/The_Path_to_9/11#Controversy_and_criticisms

Mon but ici n’était donc pas de faire un tour des critiques adressées à ce « téléfilm », mais de montrer en quoi Disney/ABC ont assez clairement eu un agenda politique dans la conception, le tournage, la diffusion, ainsi que la com autour de ce « téléfilm ».

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Les Indestructibles : En notre supériorité nous avons foi.

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Les Indestructibles mériterait un article à part entière, tellement les valeurs politiques en jeu sont complexes et, en tout cas de mon point de vue, réactionnaires. Paul Rigouste a déjà sur ce site critiqué un aspect du film, à savoir les rapports sociaux de sexes et le rapport entre la masculinité et la paternité dans le film. Je vais essayer d’esquisser des pistes pour une critique qui se focalise sur les valeurs politiques du film en relation avec la « guerre contre le terrorisme » et les politiques « interventionnistes » (aussi appelées agressives et illégales) des Etats-Unis.

Mon analyse ici doit énormément au livre « The Mouse That Roared », que j’ai déjà cité plusieurs fois dans ces articles.

Dans Les Indestructibles, nous avons affaire à des super-héros, qui, après une plainte en justice, doivent arrêter d’être « super » et sauver tout le monde. Le grand public (perçu, comme très souvent dans les Disney-Pixar, comme une foule bête et idiote), donc les citoyen-ne-s lambda, veulent désormais des « héros lambda ». Nos super-héros, tragiquement, doivent désormais cacher leur pouvoirs et vivre censuré-e-s, brimé-e-s par une société qui, comme le dit le héros, « célèbre la médiocrité ».

Le film prétend bien qu’il existe une différence de nature entre « les héros » et les autres, parce que le méchant du film est un garçon « normal » (c’est à dire « pas super ») qui a voulu, à l’aide de la technologie, émuler le héros. Une fois rejeté par celui-ci (qui « préfère travailler seul »), ce garçon devient fou de rage et décide de se venger sur tou-te-s les super-héro-ine-s, les éliminant un-e à un-e.

Les ressemblances entre le méchant Buddy/Syndrome et le portrait que fait la plupart des médias des terroristes internationaux sont multiples : il veut démolir une superpuissance, il développe des armes hautement technologiques, sa fureur narcissique incompréhensible, son dessein idéologique, et, peut-être surtout, sa volonté de soumettre le peuple à sa volonté en envahissant Manhattan avec une sorte d’avion souterrain.

Au cas où le public ne comprendrait toujours pas le rapprochement, le film nous martèle ce rapprochement quand Buddy/Syndrome dit dans un dialogue :

« Maintenant tu me respectes, parce que je suis une menace…et il se trouve que plein de gens, des pays entiers en fait, veulent le respect. Et ils sont prêts à payer très cher pour l’avoir. Comment crois-tu que je suis devenu aussi riche ? J’ai inventé des armes.»

 vlcsnap-2013-09-30-18h10m10s174 vlcsnap-2013-09-30-18h03m36s37Le Terroriste, qui n’est pas là pour discuter, regardez ses yeux.

Dans la revue qu’a fait le New York Times du film, A.O.Scott écrit que le film « argumente que certaines personnes sont nées avec des pouvoirs que d’autres n’ont pas, et que leur enlever le droit de s’en servir, ainsi que les privilèges qui viennent avec, est malavisé, cruel, et socialement destructeur. »9

Être « super » ici ne signifie pas donc être intelligent-e, attentionné-e, vertueux-euse, compatissant-e etc. Non, cela signifie uniquement posséder un pouvoir inné, et ne pas avoir peur de s’en servir. Notre société moderne, donc, produirait de la médiocrité parce que ses valeurs (une croyance en la justice sociale, l’égalité et l’entraide) vont à l’encontre des effets de la sélection naturelle Darwinienne (enfin, une certaine interprétation de la sélection naturelle Darwinienne) qui est perçu comme les conditions sine qua non de survie.

L’autre propos du film (qui en effet prône une philosophie qu’on peut presque qualifier de Randienne10, qui s’oppose au collectivisme, l’altruisme et l’Etat providence), c’est que pour atteindre cette suprématie des personnes qui sont « plus fort par nature », l’unique solution est la violence. A aucun moment le film ne suggère-t-il que le raisonnement, la discussion, ou n’importe quelle autre méthode de résolution pacifique des conflits n’est possible, ni même envisageable.

La violence est perçue dans Les Indestructibles comme étant la voie naturelle que prennent (et doivent prendre) les personnes « super », c’est à dire naturellement supérieures, pour atteindre leur but. Une réplique du film, quand Elastagirl « rassure » sa fille Violet, illustre assez bien ce propos : « Ton identité est ta possession la plus précieuse…Le doute est un luxe qu’on ne peut plus se payer. Tu as plus de pouvoir que tu ne le penses. Ne réfléchis pas. Ne t’inquiète pas. Le temps voulu, tu sauras quoi faire. C’est dans ton sang. ». Autrement dit, lorsqu’on est doté d’une puissance supérieure, il ne faut pas réfléchir, il faut juste faire, car c’est dans ta « nature ».

Difficile, une fois qu’on a vu tout ça, de ne pas penser à la position des Etats-Unis dans le monde, aux discours réactionnaires proférés par Bush Jr et son administration (ainsi que, rappelons-le, une bonne partie des médias) pour justifier les nombreuses guerres et interventions militaires qu’ils ont poursuivit durant les 8 ans de la présidence de Bush (et qu’Obama n’a ni critiqué, ni arrêté). Difficile de ne pas se poser la question de comment ce film s’inscrit dans la période post 11 Septembre qui a vu les Etats-Unis envahir 2 pays et menacer d’en envahir un troisième (l’Iran), tout ça en complète violation des lois internationales.

Mais bon, quand on est « naturellement supérieur », il ne faut plus se poser de questions, il faut juste agir.

Ce qui est d’autant plus troublant dans cette idée, c’est qu’au sein d’un film Disney, qui jouit du cachet « innocence et magie » dont j’ai déjà parlé ailleurs, tout ça passe comme une lettre à la poste. Les spectateurs/trices sont invité-e-s à apprécié-e-s et trouver très drôle que dans un élan de colère Mr.Indestructible décide de détruire une voiture ou un être humain. Ce n’est, après tout, qu’une expression de son identité de supériorité innée, et ne requiert donc aucune caution morale ou éthique. Le film nous invite uniquement à penser ces actes comme des choses qui sont

intrinsèquement bonnes.

 vlcsnap-2013-09-30-18h17m10s7Bin quoi ? T’avais qu’a être « super » mon vieux…

vlcsnap-2013-09-30-18h20m15s74L’enfant spectateur, ébloui par la supériorité innée du monsieur-qui-vient-presque-d’écraser-une-voiture-sur-sa-tête…

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Du coup, en prônant sans ambiguïté l’idée que « la raison du plus fort est toujours la meilleure », Les Indestructibles n’ouvre jamais aux spectateurs/trices la possibilité de comprendre que les valeurs et systèmes éthiques sont créés par divers mécanismes sociaux ainsi que des relations matérielles de pouvoirs.

Ici, avoir raison découle inévitablement du fait d’être « super », et donc détruire un ennemi qui menace notre « way of life » est au dessus de toute considération éthique ou morale, ainsi que dénué de toutes conséquences négatives (vu que de toute façon nos ennemis, eux, ne sont pas « super »).

En lisant Les Indestructibles comme une allégorie nationale, nous voyons donc à quel point ce film insinue une bienveillance intrinsèque vis-à-vis des Etats-Unis, où la population ainsi que leurs chefs seraient incorruptibles et seraient l’exemple même de la bonté.

Encore une fois, l’appel de Disney à « l’innocence et à la magie » lui a permis d’esquiver toute critique. Là où Destination 11 Septembre a été vivement critiqué de tout bord lorsqu’il est sorti (bon il est vrai qu’il avait la prétention de raconter des « vrais » événements), Les Indestructibles a globalement échappé à toute critique (c’est le cas également en France, où Les Indestructibles a été acclamé par l’ensemble de la presse, y compris L’Humanité).

Dans cet article, j’ai essayé de rendre compte de certaines flagrantes prises de positions politiques de la part de Disney. Ce faisant, j’ai essayé de montrer en quoi leur prétention d’être « apolitique » n’est en fait qu’une stratégie politique de plus, à savoir une arme pour dévier toute critique ou remise en cause de leurs produits comme étant uniquement du « divertissement ».

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J’espère en outre avoir réussi à montrer (ou du moins à donner des infos sur l’entreprise Disney qui posent question) dans cette suite d’articles en quoi Disney est  une entité politique, et que se soit leur fonctionnement, leur production de marchandises, leur rapports à leurs travailleurs-euses, leur aménagement de certains espaces etc., que toutes ces choses répondent à certains positionnements politiques, certaines valeurs, certaines conceptions de la justice, de l’égalité, de la dignité…qui sont largement discutables et qu’il convient de débattre et, si l’envie vous prend, de combattre!

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Liam

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Annexe: L’auto-référence publicitaire…

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Je voudrais parler rapidement d’un dernier aspect du film Les Indestructibles, qui peut peut-être paraître périphérique au premier abord, mais qui est à mon avis une bonne illustration de ce dont je parlais ailleurs dans cette série articles, à savoir que les différents produits Disney sont faits pour faire la promotion de tout le reste.

L’île de Syndrome/Buddy, ainsi que le château de Edna Mode, sont tous les deux équipés de systèmes de surveillance high-tech ainsi que des gadgets en tout genre, et la navigation plus que glamour de ceux-ci ressemble d’assez prêt à un jeux vidéo (surtout que nous avons à faire à de l’animation par images de synthèse). Il se peut que le château d’Edna Mode ait une visée parodique, mais cela ne peut nous faire oublier que tout ça nous fait apparaître les systèmes de surveillance et de sécurité comme n’étant pas du tout menaçante, et même tout à fait naturels. En tout cas aussi naturels que la surveillance et les systèmes de sécurité à…DisneyLand, par exemple.

Le monorail sur l’île de Syndrome fait une double référence, à la fois au film James Bond contre Dr.No mais aussi donc à DisneyWorld. Également, le thème de « l’île du méchant qui ressemble quand même pas mal à un parc d’attraction », semble être aussi une référence à un autre James Bond, « L’homme au pistolet d’or », où le méchant du film habite une île politiquement autonome sur laquelle on trouve également un parc d’attraction.

A l’époque, cette allusion dénotait plutôt un malaise culturel face à l’idée d’un parc d’attraction à thème où tout est rigidement contrôlé par un autocrate qui joue délibérément avec les perceptions et les peurs de personnes sans défense. Les James Bond jouaient sur un aspect plutôt sombre de ces espaces planifiés et conçus par Disney, à savoir « l’efficacité avec lesquels ces parcs d’attractions manipulent et contrôlent les vastes populations qui les visitent »11

Dans Les Indestructibles, au contraire, l’île exotique de Syndrome ne semble pas (du tout) être utilisée pour critiquer l’idée d’un monde totalement régulé et contrôlé, mais plutôt pour être associée dans la tête des spectatrices/teurs à des moments d’excitations et de frisson ainsi qu’à un suspens à la limite du jeu vidéo, lorsque notre famille de super-héros s’immiscent dans l’enceinte militaire high-tech de Syndrome.

Simple référence innocente à une réalité moderne, ou publicité à peine cachée pour un autre produit Disney ? Je pense que vu l’effort que mettent Disney/Pixar pour faire apparaître cette île/parc d’attraction comme étant à la fois glamour, excitant, et plein d’aventure, on est en mesure de se poser la question.

Liam

1Cité dans « Donald Duck joins up » de Richard Shale

2Cité dans « Donald Duck joins up » op.cit. Pour une analyse de cette « Good Neighbour policy », voir ici http://www.cyberspacei.com/jesusi/authors/chomsky/sam/sam.htm#_Toc515113644 , le chapitre 1 de la partie « Devastation Abroad »

3« Donald Duck joins up » op.cit.

4Propos tenu par l’historien Leonard Maltin dans son introduction a « Victory Through Air Power » sur le DVD Walt Disney on the Front Lines : The War Years

5http://www.awn.com/mag/issue3.1/3.1pages/3.1langerdisney.html

6http://www.reuters.com/article/2008/02/26/idUS176919+26-Feb-2008+PRN20080226

7Une scène particulièrement frappante montre le Général Massoud qui, attendant l’aval des Etats-Unis pour poursuivre Ben Laden, s’écrie : « Mais reste-t-il des hommes à Washington, ou sont-ils tous des lâches ? ». Cette scène illustre d’ailleurs assez bien le propos misogyne du téléfilm, qui glorifie « les couilles » de Bush et surtout du personnage principal, John O’Neil (Harvey Keitel), qui n’hésite pas à « couper dans la paperasserie » et prendre des positions fortes (alors que les personnages féminins du films, je pense surtout à l’ambassadrice pour le Yemen, semblent totalement dépassées par les événements, et sont irrationnelles et à la limite de l’hystérie), perçues comme nécessaires dans le contexte d’une « nouvelle sorte de guerre » dont serait victime les Etats-Unis. Dans un dialogue particulièrement saugrenue, un agent de la FBI (homme) dit « Les Américains ont le droit d’être protégé de l’espionnage domestique ». Ce à quoi un informateur (homme) répond « Et ils ont le droit d’être tués par des terroristes ? ». On voit un peu par là quelles sortes de questions politiques se pose cette mini-série…

8Cette diabolisation des arabes dans le cinéma Occidental n’est pas nouveaux. Un documentaire comme « Reel Bad Arabs : How Hollywood vilifies a people » me semble un bon début pour quiconque veut s’intéresser au problème.

9http://www.nytimes.com/2004/11/05/movies/05incr.html?_r=0

10Ayn Rand, philosophe et écrivaine http://fr.wikipedia.org/wiki/Ayn_Rand

11Keith Booker, The Post-Utopian Imagination : American Culture in the Long 1950s, page 144

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5 réponses à Disney : Empire, Marchandise, Idéologie (Partie 5/5: Une continuité historique dans les idées politiques de Disney)

  1. 5 articles très intéressant, et qui montrent des dérives dont sont coupables tellement de sociétés aujourd’hui. Finalement, c’est l’absurde de la société capitaliste que vous montrez ici.

    Plus que de s’attaquer à Disney, c’est le monde qu’il faudrait changer, le boycot massif c’est bien joli mais ça mettra aussi beaucoup de gens à la rue… quelles solutions alors?

    Pour les indestructibles par contre, vous retombez dans les travers d’autres analyses présentes sur ce site : il s’agit d’une interprétation possible, certes, mais avec un regard très, très orienté. C’est comme d’habitude, quand on cherche on trouve. Dommage parce que ça affaiblit votre propos.

    Autre chose, et je vous le dit vraiment amicalement, j’ai très fort l’impression que vous vous êtes surtout basé sur le livre « the mouse that roared » pour faire vos articles, ce n’est peut-être pas vrai mais ce livre revient si souvent que ça donne une impression un peu étriquée, comme si on en lisait un résumé.

    • Coucou krwiss :-),

      Merci pour votre commentaire, je suis content que vous ayez trouvé les articles intéressants.

      Je vais essayer de répondre point par point.

      Je ne comprends pas trop votre idée sur le boycott massif. Vous semblez vouloir discréditer le boycott en soi en proposant un exemple absurde, genre le boycott de tout. Le boycott de tout, ça s’appellerait plutôt la grève générale, et c’est un acte révolutionnaire. Le boycott n’est pas révolutionnaire, le boycott cherche à informer à son échelle, comme par exemple les boycotts de produits Israélien, qui sont toujours accompagnés de campagnes d’informations massives.
      Qui plus est, votre exemple absurde, ainsi que les conséquences absurdes que vous proposez (« beaucoup de gens à la rue »), me semble plutôt empêcher une réflexion plutôt qu’en amener une.
      Je n’ai jamais dit dans mes articles que le boycott était « la solution ». Le boycott est une stratégie, un outil. Et comme tous les outils, lequel on utilise dépend de quel est le résultat recherché. Si on cherche la grève générale, la régularisation de tou-te-s les sans-papiers, l’auto-gestion des lieux de travail par tou-te-s les travailleurs-euses, ça sert pas à grand chose d’appeler à un boycott (à mon avis en tout cas, mais d’autres pourraient être en désaccord).
      Mais si l’on cherche à attirer l’attention sur une boite (ou pays, ou autre) en particulier (et par là faire de l’info dessus, et éventuellement sur les politiques communes à ce genre de boites), et à essayer de communiquer en quoi elle a dépassé certaines limites (en proposant un produit dangereux, ou basé sur l’exploitation massive de tout un peuple, ou ce genre de truc) alors un boycott peut être à mon avis plus pertinent. Mais l’on parle de stratégies, d’outils, et c’est pour cela qu’à mon avis il n’y a pas UNE solution ou UNE vérité qui s’appliquerait à toutes les conditions et toutes les situations. Après, encore une fois c’est mon avis, et si vous voulez on peut en discuter.

      Autre chose, et je vous remercie de l’opportunité d’éclaircir ce point. Les solutions, ce n’est pas à moi de les proposer, c’est à tout le monde de le faire. Mes articles (surtout ceux-là) ne sont pas des programmes politiques, ce sont des articles d’informations qui cherchent à amener des pistes de réflexions (ce que je fais également aux niveaux des solutions). Je ne suis pas le prophète des temps futurs, je ne suis pas un leader militant ou politique (et je me méfie énormément des gens qui cherchent à l’être), je n’ai pas la science infuse. Les solutions, c’est notre responsabilité à tou-te-s, via la discussion, l’information, le débat, les réunions, les actions etc.

      Pour les indestructibles, si vous voulez argumenter, faites-le donc, et nous pourrons avoir une discussion. en l’état actuel de votre post, vous me dites « quand on cherche on trouve, j’ai raison vous avez tord, c’est un travers du site », et je vois pas trop où ça nous amène.

      Ensuite, en ce qui concerne le livre « the mouse that roared » et la vision « étriquée » que cela aurait donné à mes articles, une fois de plus je vous demanderais d’argumenter, sans quoi je ne vois pas trop là où ça nous amène.
      Pour ma part, et je le dit amicalement :-), je ne comprend pas trop l’accusation de « étriquée », vu que je dis à plusieurs reprises que mes articles se sont beaucoup inspirés de ce livre. Je ne cherche donc pas à passer cela sous silence, en essayant de créer l’illusion d’une recherche large, complète et exhaustive. Ça serait absurde, sur un sujet aussi vaste.
      Je donne des informations (qui sont vérifiables), et je me hasarde de temps en temps à des analyses, tout en citant mes sources au maximum du possible.
      Après, même si c’était le cas et que ces articles ne seraient qu’un résumé de ce livre, je ne vois pas en quoi cela serait gênant, à partir du moment où ce livre (qui n’a jamais été traduit en Français) est plein d’infos pertinentes et intéressantes.
      Je ne prétend pas à l’originalité dans mes articles, la vaste majorité des idées, infos, et analyses qui y sont contenus proviennent d’autres personnes, souvent bien plus intéressantes, pertinentes, recherchées et intelligentes que moi, et je ne vois pas du tout où est le problème.
      Je vois même plutôt cela comme une chose positive, car il n’y a pour moi rien de pire que quelqu’un-e qui cherche à s’attirer du prestige en faisant passer les analyses de quelqu’un-e d’autre pour les siennes. C’est d’ailleurs un procédé fort commun chez beaucoup d’hommes qui se disent « pro-féministe », et qui se servent du féminisme pour s’attirer du prestige (je pense à Pierre Bourdieu, qui est l’exemple parfait de ce procédé phallocratique).
      Bon, tout ça pour dire que même si vous aviez raison et que je me contentais de résumer un livre en 5 articles (et si vous voulez argumenter, on pourrait en discuter. Perso je trouve que j’ai essayé de varier mes sources, tout en étant clair sur le fait que je me suis beaucoup inspiré du livre en question), je ne vois pas trop où est le problème, à partir du moment où je ne cherche pas à faire passer ces articles ou ce livre pour une recherche exhaustive qui donnerai le dernier mot sur le dossier Disney.

  2. Fort bien, je n’étais pas en quète d’absolue vérité, je vous donnais juste mon avis à chaud, qui vaut ce qu’il vaut. A vous d’en faire ce que vous voulez. Rien étant une réponse comme une autre (ça peut paraître froid mais je vous assure que c’est aussi bienveillant que possible).

    Je n’ai pas dis « j’ai raison, vous avez tord » j’ai juste dit : c’est une interprétation possible mais pas la seule et je ne la partage pas.

    Si vous assumez votre référence prioritaire, super aussi, je voulais juste vous livrer mon sentiment pour attirer votre attention sur ce point s’il n’était pas volontaire, rien de plus.

  3. Superbe travail! Merci d’ avoir pris le temps de nous fournir toutes ces informations! Pour les parents les films
    Disney peuvent être l’ occasion du premier essai de commentaire critique chez l’ enfant..

  4. Disney a réalisé de nombreux cartoons de propagande pendant la 2e guerre mondiale, ceux réalisés entre 1941-1945 qui sont classés pour la plupart dans les productions commerciales (cartoons réalisés par les studios Disney sur commande de l’armée US) : http://tresorsdisney.blogspot.fr/p/les-courts-metrages-productions.html

    Il faut ajouter à cette liste des cartoons comme Der Fuhrer’s Face ou Commando Duck, qui font tous deux partie de la série Donald Duck
    http://tresorsdisney.blogspot.fr/p/les-courts-metrages-de-la-serie-donald.html

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