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Nouveaux pères (IV), des « Indestructibles » à « Shrek 4 » : peurs masculines

Comme l’a vu dans les trois premiers articles sur les « nouveaux pères », les films d’animation sur ce sujet sont souvent hantés par des peurs masculines qui semblent avoir une même origine : la peur qu’ont les hommes de se féminiser et de perdre ainsi leurs précieux privilèges masculins. Dans certains films, les enfants menaçaient ainsi de contaminer de leur présence la vie professionnelle des pères, lieu d’homosocialité masculine à l’abri des contraintes parentales et domestiques (Monstres et Cie, Moi, moche et méchant). Le fait même de se livrer à cette activité traditionnellement féminine qu’est l’élevage des enfants s’accompagnait ainsi souvent de la peur de perdre sa virilité (Le Monde de Nemo, L’âge de glace). Et le simple fait d’être doux et affectueux avec ses enfants apparaissait comme lourd d’enjeux (Monstres et Cie, Chicken Little, Kung Fu Panda, Moi, moche et méchant).

Les deux films que l’on va étudier ici me semblent être les plus saturés de peurs masculines. Dans Les Indestructibles (2004) comme dans Shrek 4 (2010), le « nouveau père » (autour duquel tourne le film) a une peur maladive de se laisser enfermer dans le quotidien répétitif de la vie de famille et rêve de pouvoir retrouver le bon vieux temps où il « pouvait faire ce qu’il voulait quand il voulait », comme le dira Shrek à sa femme. Dans ces deux films, le héros tente ainsi d’échapper à cette vie pour renouer avec sa virilité à l’extérieur du foyer, mais les leçons que celui-ci tire de ses aventures différent radicalement, comme on le verra.

 Les Indestructibles, ou l’histoire d’un homme qui souffre

Le film Les Indestructibles tourne autour d’un personnage masculin, Robert Parr, un père qui traverse une crise existentielle menaçant son bonheur et celui de sa famille. Cette famille est on ne peut plus traditionnelle puisqu’elle est composée, outre Robert le patriarche, d’une mère (Helen), d’une fille (Violet), d’un garçon (Dash) et d’un bébé (Jack-Jack). En plus d’être « complète », cette famille est « pure » puisque unie par un lien biologique (ce détail aura son importance).

La problématique du « nouveau père » est au cœur de ce film, puisque c’est la peur de s’encrouter dans le quotidien morne et répétitif de la vie de famille qui est à l’origine de la dépression de Robert. Alors que sa femme attend de lui qu’il s’investisse plus dans les tâches parentales (« Il est temps que tu t’investisses ! », lui crie-t-elle un jour où elle est vraiment à bout de nerfs), il passe son temps à fuir l’univers oppressant du foyer, en allant par exemple retrouver son pote le soir pour discuter du bon vieux temps pendant que la mère s’occupe des gosses. Ce dont Robert a peur, c’est de perdre son statut d’être « exceptionnel », et d’être ainsi « sous-estimé » comme il l’avouera à la fin. Par la bouche de son héros, le film rend ainsi compte d’une peur qu’ont sûrement connue (et que connaissent encore) un grand nombre de « nouveaux pères » : la peur de perdre leur statut privilégié et prestigieux au sein de la famille. Et en effet, il y a des raisons d’avoir peur. Car en lui demandant de s’investir autant que la mère dans les tâches domestiques et parentales, on demande au « nouveau père » de partager avec elle sa condition féminine qui est loin d’être une sinécure, puisqu’elle consiste à accomplir quotidiennement et gratuitement un travail qui n’est pas du tout valorisé, et d’ailleurs même pas reconnu comme un travail à part entière. Robert incarne donc des peurs bien réelles chez les « nouveaux pères » : peur de voir sa vie sociale à l’extérieur du foyer fortement restreinte, peur de sombrer dans un quotidien morne et répétitif, peur de perdre la place la plus prestigieuse au sein de la famille, peur d’accomplir un travail complètement invisibilisé et par là même aucunement valorisé. En résumé : peur de subir ce que les hommes font subir aux femmes depuis des lustres…

Malheureusement, à aucun moment le film ne permettra une telle esquisse de critique du patriarcat, en montrant par exemple que ce qui est si difficile à supporter pour un homme l’est peut-être tout autant pour une femme… Non, ici, c’est avant tout l’homme qui souffre. La femme passe son temps à accomplir toutes les tâches ménagères et à s’occuper des enfants, elle n’a pas de travail ni de vie sociale en dehors de la maison, mais cela n’est pas du tout un problème pour elle. Sa condition n’est jamais présentée comme une possible source de souffrance. Ses seuls problèmes, ce sont les problèmes des autres (son fils intenable, sa fille mal dans sa peau, et surtout son mari dépressif). Le film nous dresse ainsi le portrait d’une mère qui accomplit parfaitement le rôle qui lui est imparti sous le patriarcat : celui d’un « être pour autrui » qui doit faire passer les autres avant soi, assurer l’unité et l’équilibre émotionnel de la famille pour que les autres individualités puissent s’y épanouir. Et jamais dans le film ce rôle n’est montré pour ce qu’il est réellement : une pure et simple exploitation, le produit d’un rapport de domination exercé par les hommes sur les femmes.

 Maman fait tout à la maison, mais cela ne gêne personne, et surtout pas le film

Non, celui qui souffre ici, c’est bien ce pauvre Robert à qui on demande d’être comme tout le monde alors qu’il est « exceptionnel ». C’est que le film articule subtilement cette problématique des « nouveaux pères » à une histoire de super-héros. Tous les membres de la famille Parr sont en effet dotés de super-pouvoirs, mais ont l’interdiction de s’en servir en public par ordre du gouvernement. Comme tous les autres super-héros, les Parr sont donc contraints de vivre une vie banale de gens banals alors qu’ils sont en réalité des gens « exceptionnels ».

Or comme par hasard, les deux seuls qui souffrent de cette situation dans la famille sont le père et le fils. La mère se satisfait sans problème de cette normalité imposée, et la fille aspire même à une plus grande normalité (réelle, et non pas feinte) : « On fait semblant d’être normaux. Je veux être normale » dira-t-elle. Au contraire, le fils souffre de devoir constamment se rabaisser à être comme tout le monde. Il ne rêve que d’une chose : laisser libre cours à ses aptitudes exceptionnelles (son super-pouvoir est d’être super-rapide). Et cela, seul son père le comprend, lui qui dit à Helen : « Tu veux vraiment faire quelque chose pour Dash ? Et bien laisse-le concourir ! Laisse-le sortir faire du sport ! ». Seul Robert comprend le mal-être de son fils, parce que c’est un homme. Les femmes ne peuvent pas comprendre, elles aspirent spontanément à la « médiocrité » (c’est le mot que Robert oppose l’« exceptionnalité »). Alors que les hommes, eux, aspirent à accomplir de grandes choses, à se distinguer de la masse, à être exceptionnels.

 Coincé dans son bureau minable, … … harcelé par un patron minable, … … pour finir par rentrer chez lui dans sa voiture minable…

… et vivre une vie « normale » dans sa famille « normale », ça, Robert ne peut pas le supporter.

Alors qu’Helen, elle, la normalité de la vie de femme au foyer, elle adore ça !

 Le pire avec les femmes, c’est que loin de se contenter de leur médiocrité, elles veulent en plus y tirer les hommes. En effet, dans Les Indestructibles, c’est toujours Helen qui demande à son mari et à son fils de se retenir d’utiliser leurs pouvoirs. Et cela ne vaut pas que pour la famille Parr puisque le pote noir de Robert, Frozone, rencontre les mêmes problèmes dans son couple. Lorsqu’il voudra aller sauver héroïquement la ville menacée par le méchant Syndrome, sa femme lui fera une scène qui mérite d’être citée :

Lui : Chérie ! Où est mon super-costume ?

Elle : Quoiii ?

Lui (qui commence à perdre patience): Où est mon super-costume ?!!

Elle : Je l’ai rangé.

Lui : Où ?

Elle (pendant qu’un hélicoptère explose devant leur fenêtre) : Pourquoi ça t’intéresse ?

Lui : J’en ai besoin !

Elle : Non non, pas question que tu sortes pour aller faire tes cascades, on a prévu ce dîner depuis deux mois.

Lui : Le peuple est en danger !

Elle : Ma soirée est en danger !

Lui : Je veux mon costume, femme. Il s’agit d’intérêt général.

Elle : Je suis ta femme, et tu as intérêt à ne pas avoir d’autre intérêt.

Que ce soit chez les blancs ou chez les noirs, la femme est toujours aussi chiante et empêche l’homme d’accomplir sa destinée de héros. Etant donné que la ville était réellement menacée, les hommes avaient donc raison de désobéir à leurs femmes en allant jouer les super-héros dans leur dos. Ainsi, même le discours d’Helen (pourtant apparemment moins égoïste que la femme de Frozone) apparait rétrospectivement comme purement castrateur.

L’égalité comme menace

 Significativement, la mère a le même discours que le méchant. Lorsqu’elle ramène son fils de l’école après un rendez-vous chez le proviseur, elle lui répète qu’il ne doit pas utiliser son pouvoir. Il lui rétorque : « Mais papa dit qu’il ne faut pas avoir honte de nos pouvoirs, qu’ils nous rendent exceptionnels ». La mère : « Mais tout le monde est exceptionnel Dash ». Le fils : « Ce qui revient à dire que personne ne l’est… ». Or, ce sacrilège consistant à vouloir que personne ne soit exceptionnel (et donc que tout le monde soit médiocre) est justement le rêve du méchant Syndrome. Le projet de celui-ci est de tuer tous les super-héros, puis de commercialiser ses super-inventions, pour que « tout le monde puisse être un super-héros ». Lorsqu’il explique son projet à la famille Parr qu’il a fait prisonnier, il conclut son monologue sur ces phrases : « Tout le monde pourra être un super-héros. Tout le monde pourra être super. Et quand tout le monde sera super… (Rire diabolique)… plus personne ne le sera ! ». Ce à quoi aspire le méchant (comme la mère), c’est donc un monde où personne n’est supérieur aux autres par nature. Un monde sans hiérarchie naturelle. Beurk ! L’égalité, mais quelle horreur ! C’est tout de même vachement mieux quand il y a des leaders naturels, parce qu’au moins on n’a pas besoin de se demander qui commande, on le sait déjà : les plus forts. En tordant un peu le sens du film, on pourrait essayer de le « sauver » sur ce point en soutenant que ce qui est désigné comme diabolique n’est pas tant ce désir d’égalité que l’aspiration à un monde où les riches seraient les plus puissants (puisque si les super-armes sont commercialisées, ce sont évidemment eux qui pourront les acquérir en premier, ou les monopoliser). Mais ce serait à mon avis déformer le propos du film en ignorant toute l’histoire personnelle de ce méchant.

En effet, ce dont souffre Syndrome, c’est de ne pas appartenir à la race des êtres exceptionnels. On le voit au début du film harceler Robert pour être son « sidekick ». Mais Robert refuse au prétexte qu’il préfère « travailler seul ». Syndrome nourrira à partir de là une haine à l’égard des super-héros « biologiques », qu’il cherchera à éradiquer de la surface de la Terre. Syndrome souffre donc d’être exclu de la famille des êtres exceptionnels. Et il faut entendre ici le terme de « famille » au sens fort, au sens biologique du terme. Lorsqu’il tourne autour de Robert au début du film, il rêve manifestement de nouer avec lui un rapport père/fils. Et significativement, à la fin, il cherche à punir la famille Parr en kidnappant leur bébé pour faire de lui son « sidekick ». Ce qui révulse Syndrome au plus haut point, c’est donc l’idée d’une « loi de la biologie » qui ferait que certain-e-s appartiennent à la « race des êtres exceptionnels » ou à la « vraie famille », tandis que d’autres moins chanceux/ceuses sont condamné-e-s à en être exclu-e-s. Contre ce méchant diabolique qui s’en prend aux lois sacrées de la nature, le film fait donc ouvertement l’apologie de la biologie comme valeur suprême : la vraie famille est biologique, et la nature désigne elle-même qui sont les êtres exceptionnels et qui sont les inférieur-e-s.

Une répartition des rôles toute naturelle

 Au passage, cette conception de la nature comme fondement me semble aussi affleurer dans la représentation même des membres de la famille Parr. En effet, même Disney n’a pas fait aussi horriblement sexiste dans la répartition des physiques entre hommes et femmes. Robert est une armoire à glace, le V parfait que l’on attend des hommes virils d’aujourd’hui. Helen est au contraire tout en forme (c’est-à-dire en fesses et en seins), le sablier idéal quoi. Et les enfants marchent sur les traces de leurs parents : Dash est déjà bien musclé malgré son jeune âge, et Violet est complètement squelettique.

 Un sexisme qui n’a pas peur du ridicule…

 D’ailleurs, le super-pouvoir de chacun des membres de la famille Parr est étroitement lié à sa personnalité, et donc à son genre (comme dans les séries de super-héros qui émergeront dans la deuxième moitié de la décennie, cf. l’article qui leur est consacré sur ce site)[1]. En tant qu’homme, le père se doit d’avoir comme pouvoir la super-puissance (what else…), il est « Mr. Indestructible ». La mère a quant à elle le pouvoir d’élasticité (elle est « Elastigirl »). Dans le film, ce pouvoir est lié à cette qualité féminine qu’est la « flexibilité ». Et en effet, Helen s’avèrera dans le film beaucoup plus flexible que son mari, puisque c’est elle qui se calera sur ses désirs et non le contraire. La qualité féminine valorisée ici est donc l’adaptabilité (ou la malléabilité) qui est, rappelons-le au passage, la vertu des esclaves… Le petit Dash est quant à lui super-rapide, conformément au préjugé sexiste selon lequel les petits garçons sont des espèces d’hyperactifs qui ont physiologiquement beaucoup plus besoin de se dépenser et de faire du sport que les filles. Et pour finir, Violet a le pouvoir d’invisibilité, qui est ramené dans le film sa timidité maladive de jeune adolescente mal dans sa peau. En même temps, ce personnage est tellement squelettique qu’il serait aussi facile de voir son super-pouvoir comme la récompense de sa correspondance aux normes de beauté féminine (si l’on pousse l’idéal de minceur jusqu’au bout, il mène à l’invisibilité, ce qui n’est pas un inconvénient mais un super pouvoir… Autrement dit : travaillez-bien à disparaître les filles, cela fera votre force !). Mais même si on délaisse cette interprétation un peu tirée par les cheveux et qu’on en reste au propos explicite du film, le résultat ne semble pas plus progressiste. En effet, le film nous montre au départ Violet utilisant son pouvoir pour disparaître devant le garçon qu’elle désire parce qu’elle est trop timide pour l’aborder. C’est pour cela que, contrairement à son frère, elle aspire à la normalité (c’est-à-dire à n’être plus invisible/timide). Or à la fin, elle y parviendra définitivement, mais d’une manière qui montre bien que pour les auteurs du film, la normalité pour une fille est inévitablement… la féminité. On la verra ainsi cesser de dissimuler son beau visage derrière ses cheveux (son père l’en félicitera d’ailleurs, en représentant de l’autorité patriarcale sur la question), mettre du rouge à lèvre comme maman, et troquer ses habits noirs pour de nouveaux, d’une couleur beaucoup plus féminine…

 Voilà donc pourquoi elle était si mal dans sa peau : elle n’assumait pas sa féminité !

 Le garçon qu’elle convoitait au début et aux yeux duquel elle était quasiment invisible s’étonne de sa nouvelle apparence : « Tu es si différente ». A quoi elle répond malicieusement : « C’est un problème d’être différente ? ». Ce qui est drôle, c’est qu’en étant différente de celle qu’elle était avant, elle est devenue plus que normale. Sa réplique est ainsi ironique, au sens où elle a bien conscience de n’être justement plus différente, mais normale. Sauf qu’on rit un peu jaune de cette réaffirmation de la norme, qui fait que seule une fille « normale » (c’est-à-dire en fait correspondant aux normes de féminité) peut avoir confiance en elle et susciter le désir.

Si les femmes sont donc naturellement portées vers la féminité, les hommes sont quant à eux naturellement portés vers la violence. Quand Robert « pète les plombs », il agresse son patron et endommage sa caisse. Lorsque Mirage vient le sauver, il commence par la violenter.

 

 Et lorsqu’Helen le trouve en compagnie de cette dernière, il la force à l’embrasser avant même de lui expliquer de quoi il retourne. L’effet est d’ailleurs immédiat, comme quoi, les femmes disent toujours non mais si on les violente un peu elles comprennent qu’elles veulent bien en fait…

Allez hop, viens voir papa même si t’as pas envie

 Les deux fils de Robert sont eux-aussi tout naturellement enclins à la violence. La  naturalisation de ce comportement socialement appris est encore plus flagrante ici puisqu’on a affaire à deux jeunes enfants. Dash découvre avec joie le plaisir de tabasser lors de sa course poursuite avec les sbires de Syndrome, et Jack-Jack s’y adonne lui aussi spontanément lorsqu’il se fait capturer à la fin.

 La découverte de la violence, un moment incontournable (et tout à fait jouissif !) du développement naturel du petit garçon

 Même si le film fait parfois mine de tenir un discours féministe, celui-ci est totalement désamorcé par le comportement des personnages pendant tout le film. Au début, lors d’une interview pour la télé, Helen déclare haut et fort : « Laisser les hommes sauver le monde ? Pas question ! Pas question… ». Si ce personnage est ainsi dès le début présenté comme ayant des convictions féministes, ces dernières ne sont pas non plus chez elle à l’abri du doute, comme en témoigne le ton avec lequel Helen termine sa phrase (ton légèrement inquiet souligné par un fondu au noir). Peut-être que notre héroïne a déjà ses hormones qui la titillent et pressent que sa nature ne la destine pas à sauver le monde mais plutôt à faire des enfants et le ménage pour son homme… De même, la première fois que le film nous montre le couple à l’écran, on constate qu’il y règne une ambiance « guerre des sexes ». Elle : « Et qu’en est-il de la galanterie ? ». Lui : « Et qu’en est-il de la parité ? ». Malheureusement, ces allusions au féminisme qui parsèment le début du film ne se traduiront pas dans les faits, loin de là. On peut même soutenir à mon avis que leur seule fonction est de faire sentir le danger de telles revendications, afin de mieux réaffirmer la norme patriarcale. En effet, comme on l’a vu, c’est en grande partie Helen (en tant qu’elle est la représentante du discours castrateur au sein de la famille) qui pousse Robert à bout en exigeant de lui qu’il s’investisse à égalité dans les tâches parentales. Et où sont donc passées les convictions féministes d’Helen  lorsque celle-ci assume sans broncher la totalité des tâches ménagères au sein du foyer ? A-t-elle finalement compris ce qu’était son rôle naturel ?

 Le féminisme ? Une lubie qui vous passera sûrement avec l’âge…

Certes, on a droit à la fin à quelques moments d’héroïsme féminin (Helen qui sauve son mari, Violet qui sauve son frère puis toute la famille, Mirage qui aide les Parr en leur donnant le code du jet), mais ceux-ci sont toujours beaucoup moins valorisés par le film que les moments d’héroïsme masculin. On a ainsi droit à une interminable séquence où Dash neutralise un à un les sbires de Syndrome qui le poursuivent (séquence qui n’a pas d’équivalent pour le personnage de Violet, beaucoup plus discret). Et lorsque la famille est réunie, c’est évidemment ce bon vieux Bob qui prend le commandement, donne les ordres, et trouve l’idée qui permet de donner le coup de grâce au robot qui menace la ville. Dans la plus grande tradition patriarcale, c’est aussi lui qui donne son nom à l’équipe (« Les Indestructibles »), le « i » de Mr. Indestructible (« Mr. Incredible » en anglais) apparaissant en plus sur le costume de chaque membre de la famille.

Touche pas à ma virilité

Mais revenons aux problèmes de notre pauvre Robert. Celui-ci souffre parce qu’il est contraint (par la loi, mais aussi par sa femme qui s’en fait le relais) de renoncer à son exceptionnalité en menant une vie médiocre de père de famille banal. Qui plus est, ses obligations de « nouveau père » lui sont rappelées par sa femme qui lui demande de plus s’investir dans les tâches parentales (parce que les tâches ménagères, elle semble « naturellement » adorer ça…). Mais, comme on l’a dit au début, Robert a peur d’adopter ce nouveau rôle car il remet sérieusement en cause sa place privilégiée au sein de la famille, son « exceptionnalité ». Or loin de montrer cette peur pour ce qu’elle est (celle d’un dominant qui craint de perdre les bénéfices de l’exploitation qu’il exerce sur sa femme), le film prend au contraire le parti de Robert en permettant à celui-ci d’échapper à cette « médiocrité » féminine qu’il redoute tant. Son salut lui vient ainsi logiquement de l’extérieur du foyer, et prend les traits d’une femme dont le sex appeal ravive la virilité de Robert, que le quotidien ennuyeux avec maman avait presque totalement étouffée. Autour d’un verre de champagne, cette femme « sexy » (elle est aussi squelettique que Violet) lance à Robert un défi qu’il ne peut refuser : détruire un robot de guerre indestructible qui a échappé au contrôle de son concepteur. Rien de tel pour retrouver un peu du poil de la bête !

Voilà qui est tout de suite plus sexy que de torcher le bébé ou d’aider les enfants à faire leurs devoirs…

Régulièrement, Robert s’échappera ainsi de l’enfer domestique pour aller retrouver sa virilité en tapant du robot. Or loin de condamner ce « remède » à la dépression de Robert, le film lui donne sa bénédiction. En effet, à partir du moment où son « exceptionnalité » masculine n’est plus ainsi brimée par la « médiocrité » féminine d’Helen, Robert devient un parfait nouveau père. On le voit ainsi faire des bisous aux enfants et à Helen, donner à manger au bébé, passer du temps avec ses enfants (en ce qui concerne le ménage par contre, c’est toujours maman qui s’y colle, faut quand même pas pousser…).

Des bisous pour tout le monde… sauf pour le fiston (on n’est pas des pédés quand même !)

Et pour le ménage, je veux bien soulever le canapé en lisant mon journal mais c’est tout, faut pas exagérer non plus…

Or il est important de noter que le film montre explicitement (par un montage en alternance) le lien entre cette acceptation par Robert de son statut « nouveau père » et le fait qu’il retrouve parallèlement à force d’exercices et d’aventures sa virilité perdue. On le voit ainsi tirer des trains, soulever des camions, perdre de son ventre et gagner en muscles, mais aussi s’acheter une nouvelle voiture de sport, mettre une « main au cul » à sa femme, et susciter chez elle un désir irrépressible de coucher avec lui (désir qui semble proportionnel au volume de ses pectoraux).

C’était donc bien la virilité de Robert qui était en jeu ici, et il aura fallu qu’il se rassure à ce niveau pour accepter son rôle de « nouveau père ». Le message est clair : si votre mari déprime et refuse de s’investir dans les tâches parentales, ne le forcez surtout pas mesdames ! Laissez-lui avoir la liberté que vous n’avez pas, laissez-le éprouver sa virilité à l’extérieur du foyer, car c’est la seule condition pour qu’il daigne concéder quelques miettes de son précieux pouvoir !

Papa a perdu son ventre, gagné en pectoraux, et a de nouveau la classe dans sa grosse bagnole à gros moteur

Mais malheureusement, cet équilibre idyllique où papa va accomplir des exploits à l’extérieur pendant que maman reste l’attendre à la maison est brutalement compromis par une intervention d’Helen. Après avoir surpris une conversation téléphonique de Robert avec la femme qui lui confie des missions, Helen suspecte une relation extra-conjugale. Des indices la mènent à Edna, la modiste attitrée de Robert que celui-ci avait contactée pour son nouveau costume de super-héros. Helen confie ses doutes sur la fidélité de Robert à Edna qui lui répond : « Les hommes de l’âge de Robert sont souvent instables, sujets aux tentations ». Nous voilà rassuré-e-s, Robert n’est pas un salaud qui ment à sa femme, c’est juste un homme, et il est dans la nature des hommes d’être attirés par des aventures de cette sorte… Mais même si le comportement de son mari est ainsi aisément compréhensible (du moins selon le film), Helen ne peut tout de même pas s’empêcher d’en savoir plus. Elle utilise ainsi le GPS intégré au costume de Robert pour savoir si celui-ci est bien là où il prêtant être. Or elle le fait précisément au moment où Robert est en train d’espionner la base du méchant Syndrome. En activant ainsi le GPS de son mari, Helen le fait repérer par le système de sécurité et emprisonner. Je me demande quel peut être le sens de ce détail : pourquoi le film a-t-il besoin de rendre Helen responsable de l’échec de Robert ? Pour lui faire prendre sa revanche sur les cachoteries de son mari ? Ou pour sous-entendre que si la femme ne s’en était pas mêlée, rien n’aurait compromis ce bel équilibre familial ?

Quoiqu’il en soit, elle part alors à sa recherche accompagnée de Dash et Violet (une femme doit s’occuper de ses gosses, même lorsqu’elle part à l’aventure hors du foyer). Lorsqu’elle finit par retrouver son mari, celui-ci est en train de remercier l’assistante de Syndrome qui vient de le délivrer. Helen croit alors ses soupçons d’adultère confirmés, mais nous, spectateurs/trices, nous savons qu’il n’en est rien. Ainsi, constamment, le film innocente ou excuse le personnage masculin en le rendant irréprochable : il ne trompe pas sa femme malgré les tentations auxquelles sont tout naturellement sujets les hommes de son âge, et s’il lui a dissimulé certaines choses, c’était pour son bien, et pour le bien de l’humanité (puisque ses escapades lui permettront finalement de vaincre le robot indestructible lorsque celui-ci menacera la ville).

Lorsqu’il retrouve toute sa famille, Robert prend conscience de ses erreurs passées et demande pardon à sa femme et ses enfants : « Excusez-moi, j’ai été un mauvais père. Aveugle, tellement obsédé par la peur d’être sous-estimé que je vous ai tous sous-estimés. Totalement obsédé par le passé… vous êtes ma plus grande aventure, j’ai failli rater ça. Je vous jure qu’on s’en sortira… ». On a l’impression ici que Robert reconnaît qu’il a eu tort de vouloir ainsi renouer avec sa virilité à l’extérieur du foyer pour échapper à la médiocrité du quotidien familial (« je vous ai tous sous-estimés »), et qu’il a donc décidé de se consacrer désormais entièrement à son rôle de « nouveau père » qui a pris un sens nouveau pour lui (« vous êtes ma plus grande aventure »). Sauf que, étant donnée la voie que le film a pris depuis un certain moment, on se doute bien que Robert ne va pas renoncer aussi facilement à sa place privilégiée au sein de la famille et à sa chère virilité. Et effectivement, c’est bien ce qui se passe. Loin de nous montrer la vie de « nouveau père » (et de mère) comme une « grande aventure », le film finit sur le portrait de la famille Parr vivant ensemble des aventures en combattant les super-méchants, ce qui est tout à fait différent. Ici, ce n’est pas la famille elle-même qui est une aventure, mais une famille (« exceptionnelle ») qui vit des aventures. Tout s’arrange donc pour Robert qui n’a donc pas à choisir entre son rôle de père et sa virilité (on retrouvera exactement le même schéma dans L’Age de glace 3. Cf. l’article qui lui est consacré sur ce site). Sauf que le film évite par ce stratagème de se confronter jusqu’au bout au problème qu’il avait posé au début.

Au final, c’est moins au père d’accepter de se « féminiser » (en partageant avec sa femme tâches domestiques et parentales) qu’à la mère de se « masculiniser » en participant aux aventures de son mari. L’idée qu’un homme renonce à sa virilité pour se consacrer uniquement ou principalement à des activités « féminines » semble donc totalement impensable pour le film. Pour lui, l’idée de « nouveau père » est vouée à l’échec si elle est poussée jusqu’au bout, car ce serait demander à l’homme de devenir une femme et de renoncer ainsi à sa nature. Tout cela n’est pas explicitement dit dans le film, mais c’est ce qui se dégage à mon avis assez clairement de sa conclusion, puisque jamais n’est envisagée la possibilité que Robert puisse se passer de sa « vie d’homme ».

Si le film avait ainsi exprimé de manière aussi juste les peurs réelles des « nouveaux pères », ce n’était pas pour proposer à ceux-ci un moyen progressiste de les dépasser en renonçant à leurs privilèges masculins. Au contraire, Robert est un homme, et ça, personne n’a le droit d’y toucher.

Shrek ever after : et ils vécurent heureux… ou pas

Dans le troisième volet de la série, Shrek était hanté par la peur de voir sa vie envahie de petits bébés ogres. Dans le quatrième, ce cauchemar est devenu réalité. Si le film nous montre au début notre héros plutôt heureux dans son rôle de « nouveau père », ce bonheur est de courte durée. L’enfermement dans un quotidien répétitif et clos sur la sphère familiale devient très vite insupportable pour Shrek, qui en vient à sévèrement douter du fameux « happily ever after » qu’on lui avait promis.

Happily ever after ?

 La situation devient tellement invivable pour notre héros, que le jour du premier anniversaire de ses enfants, il craque complètement devant sa famille et tou-te-s les invité-e-s.

Comme Robert dans Les Indestructibles, Shrek (autour duquel tourne le film) ne supporte pas sa nouvelle vie de famille. En tant que « nouveau père », il se doit de partager avec sa femme les tâches parentales mais n’y parvient pas et craque.

D’un côté, il est tout à fait louable que tous ces films mettent ainsi en scène les peurs et problèmes nouveaux rencontrés par les pères d’aujourd’hui à qui l’on demande de plus en plus d’investissement au sein du foyer. Mais d’un autre côté, on peut aussi être légitimement énervé par l’invisibilisation de la condition féminine qui en résulte. En effet, on nous montre à chaque fois un père qui souffre de tous les renoncements que la parentalité implique, alors que la mère, elle, s’accommode tout « naturellement » de tous ces sacrifices. Or ce n’est pas parce que les femmes se font depuis des lustres exploitées en ce domaine qu’elles ne continuent pas d’en souffrir. En ne montrant que des hommes qui souffrent, on invite ainsi à penser qu’il est tout à fait naturel pour les femmes de s’épanouir dans les tâches parentales et domestiques. Que doivent donc alors penser d’elles-mêmes les mères qui souffrent des sacrifices personnels qu’exige le rôle de parent et qui supportent difficilement (voire pas du tout) cette vie ? Qu’elles sont anormales ? Qu’elles sont des erreurs de la nature ?

La nostalgie de la virilité

Mais revenons à Shrek. Celui-ci ne supporte pas l’enfermement dans la vie de famille morne et répétitive, mais pas seulement. La nuit, lorsque tout le monde dort, on le voit ressortir avec nostalgie une vieille affiche du temps où il était un ogre redouté. Ainsi, devant le miroir, il essaie en vain de retrouver l’air méchant qui faisait son succès. Comme il le dira plus tard à sa femme Fiona : « Avant j’étais un ogre, maintenant je suis juste un géant vert en pantoufles ». Shrek vit donc sa nouvelle paternité comme une émasculation. Autrefois gros dur, son rôle de papa au foyer l’a complètement ramolli.

Shrek émasculé : le « gros géant vert en pantoufles »

On comprend ainsi tout l’attrait qu’a pour lui la proposition faite par le méchant Tracassin d’échanger un jour quelconque de sa vie passée contre un jour dans la peau de l’ogre qu’il était autrefois. En redevenant pour un jour Shrek le gros dur qui effraie tout le monde, notre héros pourrait ainsi renouer (ne serait-ce qu’une journée) avec sa virilité qu’il souffre tant d’avoir perdue.  Shrek signe donc le pacte de Tracassin en laissant celui-ci choisir le jour contre lequel il échange ce moment de jouissance masculine. Or notre héros aurait dû se méfier, car après s’être amusé un moment à jouer le gros dur dans un village en effrayant tout le monde, il se rend compte que Tracassin lui a en fait joué un tour diabolique. En effet, dans cet univers parallèle où il a atterrit, Shrek s’aperçoit qu’il n’a jamais existé. C’est que Tracassin a en fait échangé cette journée avec le jour de naissance de notre héros. Dans ce monde, Shrek n’est donc jamais né, et n’ai donc jamais connu l’âne ni sauvé la princesse Fiona (ni a fortiori eu d’enfants avec elle). Comme il l’apprendra un peu plus tard grâce à l’âne, le seul moyen de rompre ce maléfice sera de recevoir « un vrai baiser d’amour ». Toute la quête de Shrek consistera à partir de là à reconquérir Fiona pour obtenir d’elle le baiser qui le délivrera.

Fiona bad-ass : une héroïne féministe ?

Sauf que la tâche n’est pas aussi aisée qu’elle y paraît. En effet, dans cet univers parallèle, Shrek n’a pas existé et n’a donc pas délivré Fiona de sa tour. La princesse s’est délivrée toute seule et a pris la tête d’un mouvement de résistance cherchant à détrôner Tracassin qui règne en tyran sur toute la contrée. Ainsi, lorsque Shrek la retrouve, Fiona est une guerrière redoutable plus préoccupée par des questions de stratégie militaire et par la baston que par les avances venant de notre héros.

Fiona version bad-ass 

Il est à mon avis essentiel de s’interroger sur le sens de cette transformation de Fiona la princesse et gentille femme au foyer en guerrière et cheffe d’armée. Si elle n’est pas ici la parfaite petite femme que l’on a connue dans les volets précédents, c’est avant tout parce qu’aucun chevalier n’est venue la délivrer de sa tour (puisque Shrek n’est jamais né), et qu’elle a donc dû se délivrer toute seule. Comme dans le premier film de la série, un sortilège la condamne à être princesse le jour et ogresse la nuit. Sauf qu’ici, elle ne vit pas le jour en ayant honte de ce en quoi elle se métamorphose au coucher du soleil, mais elle vit au contraire la nuit en tant qu’ogresse, en se cachant le jour pour que personne ne la voie en princesse. Ce choix est évidemment lourd de sens : Fiona refuse de correspondre à l’idéal féminin de la princesse jolie et soumise. Entourée d’une armée d’ogres, elle donne les ordres, possède le commandement militaire, et se bat mieux que quiconque, avec ou sans armes.

Il serait tentant de voir le parcours de Fiona comme celui d’une émancipation féminine. Lasse d’attendre son prince charmant, elle s’est délivrée toute seule et a alors compris qu’elle n’était nullement dépendante des hommes, contrairement à ce que le matraquage idéologique patriarcal (ici les « contes de fée ») tentait de lui faire croire. Certes, une telle lecture du film est possible, mais d’autres éléments viennent en relativiser le progressisme. Toute l’ambiguïté du film sur ce point apparaît lors du dialogue entre les deux héros qui suit leur premier baiser. Shrek vient d’expliquer à Fiona que seul un « vrai baiser d’amour » pouvait le délivrer de sa malédiction. Mais lorsqu’elle consent enfin à l’embrasser, rien ne se produit. S’ensuit alors l’échange suivant :

Lui : Je ne comprends pas, ça n’a pas de sens. Un vrai baiser d’amour devait tout arranger.

Elle : Tu sais quoi, c’est ce qu’on m’avait dit aussi. Et ce n’est pas le grand amour qui m’a sortie de ma tour, c’est moi. Je me suis sauvée toute seule. Tu ne comprends pas ? Ces histoires sont juste des contes de fée.

Lui : Ne dis pas ça Fiona, ça existe !

Elle : Qu’est-ce que tu en sais ? Est-ce que tu as grandi enfermé dans une prison gardée par un dragon ? Est-ce que tu as vécu seul dans une misérable tour ? Est-ce que tu as pleuré tous les soirs en attendant le grand amour qui n’est jamais venu ?

Lui : Mais… c’est moi ton grand amour.

Elle : Alors où étais-tu quand j’avais besoin de toi ?

Si l’on fait abstraction de la dernière réplique de Fiona, la lecture féministe du film que nous avons envisagée tient toujours. En effet, on a d’un côté l’héroïne (1) qui fait le récit de toutes les souffrances qu’elle a endurées sous le patriarcat, (2) qui explique comment elle est sortie toute seule de sa condition de dominée, et (3) qui montre une conscience claire du caractère infondée de l’idéologie patriarcale ayant contribué à son aliénation (« ces histoires sont justes des contes de fées »). Et de l’autre côté, on a Shrek (l’homme) qui défend ces mêmes idéologies parce qu’il a un intérêt à le faire (sa place de dominant, de héros-qui-a-sauvé-la-princesse, est en jeu). Mais voilà, lorsque Shrek dit à Fiona qu’il est le grand amour qu’elle a attendu, elle lui reproche de n’avoir rien fait pour la sauver (« Alors où étais-tu quand j’avais besoin de toi ? »)[2]. Fiona est donc devenue une femme forte et indépendante par défaut, parce qu’aucun homme n’est venu la chercher. Et elle aurait donc préféré que son Shrek vienne la délivrer comme dans les contes de fée. Un discours beaucoup plus réactionnaire pointe ainsi son nez, discours qui nous dit que si Fiona est devenue la « féministe bad-ass » qu’elle est, c’est parce qu’elle n’a pas trouvé l’homme qui lui fallait. Les femmes fortes et les féministes seraient donc juste des femmes frustrées qui « n’ont pas trouvé le bon »…

Car au final, tout le trajet accompli par Fiona la guerrière consistera à se laisser convaincre et séduire par Shrek pour retourner dans le rang. En effet, lorsqu’elle finit par tomber vraiment amoureuse du héros et lui donner le baiser rédempteur, le monde dans lequel elle était une femme émancipée s’écroule pour laisser place à celui où elle est une mère dévouée à son mari et ses enfants. Or cette trajectoire peut légitimement surprendre de la part de ce personnage qui est censé avoir depuis longtemps déconstruit l’idéologie patriarcale pour faire le choix de l’indépendance. Est-ce que le film veut ici nous dire qu’une femme qui écoute son cœur (c’est-à-dire sa nature profonde) ne peut pas être féministe (parce que le cœur d’une femme ne peut battre que pour l’homme-qui-donnera-sens-à-sa-vie) ?

Une journée au pays du matriarcat

Si le film maintient donc une certaine ambiguïté dans le discours qu’il tient sur la transformation de Fiona, reste que retrouver  ainsi sa femme en guerrière est une expérience qui ne laissera pas Shrek indemne comme on va le voir. Plus généralement, c’est du voyage tout entier dont notre héros tirera des enseignements, car la métamorphose de Fiona est loin d’être la seule surprise que cette journée réserve à Shrek. En effet, en plus de se faire dominer physiquement par sa femme, il ne cesse de se faire traiter de « gringalet » par les autres ogres (qui sont nettement plus grands et baraqués que lui). De la même manière, le chat est devenu obèse et doux, alors qu’il était dans les autres volets un parangon de virilité redoutable au combat (c’est Antonio Banderas qui lui prête sa voix). De son côté, l’âne ne parvient non seulement pas à reconquérir la dragonne, mais il manque même de se faire dévorer par elle. En ce qui concerne les forces politiques en présence, on a d’un côté une horde de sorcières qui répand la terreur avec à sa tête un nain qui est tout sauf viril, et d’un autre côté (celui des forces révolutionnaires), on a une guerrière redoutable à la tête d’une armée d’ogres. Alors que notre héros émasculé cherchait au départ à retrouver un peu de virilité, il se retrouve donc dans un monde où les femmes dominent les hommes, et où ceux-ci sont devenus des « gringalets » ou des obèses impotents.

Shrek le « gringalet »

Et le Chat Pottelé. Où sont les hommes ?

Lorsque Shrek dira à l’âne que Fiona est en fait sa femme, celui-ci lui répondra : « C’est ta femme ? Et bien je vois qui porte la culotte de maille dans la famille ». A la peur de l’émasculation dont souffre le « nouveau père », le film répond donc en l’envoyant vivre une journée sous le matriarcat. Et la leçon qu’en tire finalement Shrek semble être plutôt progressiste. Loin d’avoir aiguisé sa peur de perdre son statut de dominant, cette expérience lui a plutôt appris à accepter d’être parfois « dominé » dans son couple. En effet, on le voit retomber amoureux de Fiona en guerrière, et précisément parce qu’elle est une guerrière qui lui met des branlées. Lorsqu’il finira par retrouver sa vie d’avant, il déclarera à Fiona : « Tu sais, j’ai toujours cru que c’était moi qui t’avais sauvée du dragon, mais c’était toi qui m’a sauvé ». Et symboliquement, dans le générique, c’est Fiona qui porte Shrek et non l’inverse.

Le nouveau Shrek

Au final, Shrek 4 semble donc beaucoup plus progressiste que Les Indestructibles, puisqu’il ne met pas en scène un « nouveau père » exigeant de conserver ses privilèges masculins. Ici, Shrek accepte ce qu’il vivait au départ comme une émasculation. Et le film ne lui donne jamais la possibilité de vivre à la fois une vie d’homme (à vivre des aventures viriles à l’extérieur du foyer) et une vie de père, comme c’était le cas pour Robert Parr dans la pirouette finale des Indestructibles.

Comme tous les films que nous avons étudiés cette série d’articles, Les Indestructibles et Shrek 4 se fondent donc sur des peurs et des problèmes bien réels rencontrés par les « nouveaux pères ». Et si la plupart de ces films ont été des succès au box-office, c’est sûrement parce qu’ils ont su, entre autres, exprimer avec acuité les contradictions vécues par les parents et leurs enfants face à l’évolution (lente) des rôles parentaux au sein de « la » famille (elle-même objet d’une redéfinition radicale). Qu’ils gèrent ces contradictions en réaffirmant la norme patriarcale ou en tentant au contraire de la déconstruire, ces films nous parlent tous explicitement de notre société et sont donc loin de se résumer à d’innocents divertissements pour enfants.

Paul Rigouste

Sur le même thème, voir aussi :

Nouveaux pères (I), de Monstres et Cie à Moi, moche et méchant : apprendre à être doux

Nouveaux pères (II), de L’âge de glace à Kung Fu Panda : redéfinir les liens familiaux

Nouveaux pères (III), du Monde de Nemo à Chicken Little  : problèmes de virilité


[1] Le réalisateur, Brad Bird, declare à ce sujet : “The dad is always expected in the family to be strong, so I made him strong. The moms are always pulled in a million different directions, so I made her stretch like taffy. Teenagers, particularly teenage girls, are insecure and defensive, so I made her turn invisible and turn on shields. And ten-year-old boys are hyperactive energy balls. Babies are unrealized potential ». S’il semble ainsi un peu conscient que les qualités qu’il associe aux différents personnages sont le résultat d’injonctions sociales (“the dad always expected in the family to be strong”), reste qu’il naturalise dans le film ces différentes qualités genrées en faisant constamment l’apologie de la « loi de la biologie » et de l’hérédité, et en concluant l’histoire sur un portrait idyllique de cette famille où chacun apporte un contribution en fonction de ses aptitudes (la fameuse « complémentarité »…). Ah, ce que la nature est bien faite tout de même…

[2] Cette réplique est à double sens, puisqu’elle sonne aussi pour Shrek comme un reproche de son « ancienne Fiona » pointant du doigt son désinvestissement en tant que parent.

Autres articles en lien :

28 réponses à Nouveaux pères (IV), des « Indestructibles » à « Shrek 4 » : peurs masculines

  1. Vraiment très bien.
    Sauf « au final », qui est une hérésie, puisque le substantif masculin « final » n’existe pas dans la langue française (à mettre dans le lot des mots comme « impacter » ou « initier »).

  2. Un grand merci pour ce travail d’analyse qui me va droit au coeur en tant que « nouveau » père en pleine crise familiale de la quarantaine.
    Il n’y a pas de télé chez nous justement pour que les petits n’ingurgitent pas tout et n’importe quoi. Les films qu’ils visionnent sont autant que possible triés sur le volet et inlassablement discutés par la suite (grosse rumination mentale, comme il se doit).
    À ce jeu là, les productions du studio Ghibli sont pour moi et de très loin les plus fertiles pour mes enfants (Totoro, Kiki, Nausicaa, Chihiro, Mononoké, Ponyo, Arrietty, etc.).
    Cela ne vous tenterait pas de vous « attaquer » à ces monuments de l’animation japonaise ? J’aimerais beaucoup vous lire à ce sujet.

    • Merci beaucoup pour votre commentaire. Effectivement, certains des films produits par les studios Ghibli sont à mon avis très intéressant politiquement sur pas mal d’aspects. Nous ne nous y sommes pas encore « attaqués » du fait de notre méconnaissance de « la culture japonaise » (j’emploie l’expression entre guillemets pour ne pas sous-entendre qu’il existerait une « culture japonaise », uniforme et intemporelle, alors que celle-ci est évidemment multiple et en perpétuelle évolution). Mais en même temps, il est vrai qu’il serait intéressant d’analyser ces dessins animés du point de vue de leur réception en France (sans prétendre en comprendre le « sens originaire », c’est-à-dire le sens qu’ils ont pour ceux/celles qui les ont produits et ceux/celles auxquel-le-s ils sont d’abord destinés : le public japonais). On pourrait ainsi se contenter de se demander par exemple ce que nos enfants apprennent en les regardant, ce qui serait effectivement très intéressant. Nous essayerons sûrement un jour.
      Merci en tout cas pour vos encouragements.

      • Cette conversation m’interpelle… Après avoir découvert votre site, je me suis demandée si j’étais capable d’avoir ce genre de réflexion sur une oeuvre que j’aime beaucoup, mais en même temps très critiquable… Le mange One Piece, d’Oda. En creusant le truc, je me suis retrouvé à un véritable cas de conscience : comment parler, critiquer la « culture japonaise » (avec les mêmes guillemets que vous, Paul), moi qui n’en suis pas ? Et pourquoi, pourquoi avoir ces scrupules, que nous ‘avons pas avec des oeuvres états-uniennes par exemple ? Parce qu’en terme de sexisme, spécisme et homosocialité exclusivement masculine, ça se pose là… J’aurais l’impression de faire preuve ni plus ni moins de racisme, en appliquant un filtre inapplicable ! Pourtant, Oda, comme Hollywood, s’exporte dans le monde, et donc s’expose à être critiqué par ce monde. Vous avez une réponse ?

        • Je ne suis pas sûr de comprendre totalement le sens de votre question. J’essaie de répondre et dites-moi si je suis à côté de la plaque ou pas :-). Si je comprends bien, vous posez la question de la légitimité que l’on peut avoir à critiquer des œuvres qui appartiennent à une culture dont nous ne faisons pas partie.

          Personnellement, j’ai l’impression qu’on peut déjà distinguer (1) la démarche qui consiste à essayer d’analyser une œuvre, d’en comprendre le(s) sens socio-culturel(s), et (2) la démarche qui consiste à critiquer cette œuvre de notre point de vue subjectif, socialement situé. Je me dis que s’il est sûrement nécessaire de connaître le contexte socio-historique de production d’une œuvre pour l’analyser dans le sens (1), j’ai pas l’impression que ce soit nécessaire dans le sens (2). A partir du moment où l’on regarde un truc, on a le droit de le juger, de le critiquer (politiquement ou autre) de notre point de vue, du moment qu’on ne prétend pas détenir la vérité absolue et ultime sur l’œuvre. Exiger des connaissances pour critiquer une œuvre me semblerait relever d’une attitude élitiste, qui tendrait à réserver aux seul-e-s « savant-e-s » le droit de critiquer quelque chose.

          Et deuxièmement, il me semble que si l’on se place dans le cadre de la démarche 1, où l’on cherche à analyser le(s) sens d’une œuvre, il faut distinguer deux choses : (a) le(s) sens qu’a l’œuvre dans son contexte de production, et (b) les sens qu’elle a après ou ailleurs pour tous les autres publics (d’autres cultures et/ou d’autres époques) qui vont la lire. Du coup, si on s’intéresse au premier, au(x) sens originel(s), j’ai l’impression qu’il faut faire attention au racisme et à l’ethnocentrisme (c’est-à-dire ne pas plaquer nos problématiques et nos manières de penser sur l’œuvre qu’on analyse). Mais après si on cherche juste à analyser la réception que l’on fait nous (à notre époque et dans notre société) de cette œuvre, j’ai l’impression que ce risque se pose moins, puisqu’on assume justement le fait que l’œuvre est lue à partir d’un autre point de vue.

          J’ai l’impression que le plus important dans tout ça, c’est de ne pas prétendre faire autre chose que ce que l’on fait. On a jamais trop explicité notre démarche sur ce site, mais j’ai l’impression que généralement on est plutôt dans la démarche (2), c’est-à-dire critiquer les films politiquement de notre point de vue, par rapport à nos valeurs politiques (« égalitaristes » pour le dire vite). Quelque fois on parle un peu du contexte, mais notre but est plus de réfléchir collectivement aux films qu’on regarde que de faire de l’histoire des représentations ou de l’histoire socio-culturelle (là je parle pour moi, et pas au nom de tous les gens qui participent au site, et dont je ne connais pas les positions sur la question).

          Et après, pour ce qui est de la différence éventuelle dans notre rapports aux œuvres états-uniennes et japonaises. Personnellement, j’ai l’impression qu’il y a une différence quand on vit en France aujourd’hui, et qui est due à l’impérialisme culturel américain. J’ai l’impression que es représentations venant des Etats-Unis sont vraiment abondantes en France aujourd’hui (peut-être même plus nombreuses que les représentations produites en France), notamment les films, séries, disques de musiques, clips, dessins-animés. Alors que les représentations venant du Japon sont plutôt marginalisées et plus consommées par des communautés de fans (du moins j’ai l’impression). Après, encore une fois, je ne pense pas que ça interdise de critiquer de notre point de vue ces représentations, tant qu’on ne prétend pas faire autre chose (par exemple, saisir le(s) sens qu’elles peuvent avoir pour les japonais(es) elleux-mêmes)

          Est-ce que j’ai un peu répondu à votre question ?

          • Oui, cette réponse me convient 🙂

            J’ai un peu étudié la langue japonaise et sa culture, au cours de mes études universitaires, j’en suis sortie avec une grande curiosité, et aussi de la perplexité.

            Il est vrai que la culture états-unienne nous est beaucoup plus familière, au vrai nous baignons dedans et la critiquer nous semble évident et facile ! Ce n’est plus la même chose avec les « produits culturels » japonais. Là-bas, le manga fait partie de la culture de masse, au point que ces ouvrages sont « jetables », on les laisse derrière soi une fois qu’on les a lu, et il constitue la littérature la plus vendue dans ce pays, et de loin. Les mangas sont japonais, japonisant et japonissimes… Très peu franchissent nos frontières, et One Piece est le meilleur exemple de ceux qui y parviennent (avec des choses comme Naruto, que je ne connais pas du tout), il doit y avoir une raison à cela : ils nous « parlent », ils ont beaucoup en commun avec notre propre culture. C’est peut-être sous cet angle(mais c’est votre propos) que je dois « attaquer » le sujet, du point de vue de sa réception ici.
            La misogynie est structurelle au Japon, bien que les choses bougent sensiblement (mais pas du tout comme elles bougent chez nous !)et je ne vais pas en faire un cheval de bataille, par contre, je ne vois effectivement pas ce qui m’empêche d’affirmer que le problème, c’est que cette misogynie soit cautionné dans ma culture.
            Donc je tenterai la chose.

    • C’est une bonne chose ce que tu fais « pas de télévision chez moi » parce que je suis en thérapie et je crois dure comme fer que ça soit mes parents qui ne m’ont pas assez protégée des horreurs en les films de télévision… aujourd’hui, je suis au prise avec des colères (parfois envers les hommes, blancs et parfois envers les femmes, race non-spécifique… chinoises dernièrement) et des cauchemars très intenses (moi ou une autre personne qui se fasse défigurer ou démembrer ou emprisonner) même quand je suis éveillée. J’ai des maux-de-tête très douloureux qui me surviennent. Je baisse mes heures de travail à cause de tous ceux-là.

  3. Je n’ai pas vu ces deux films, mais les personnages que vous décrivez semblent si caricaturaux… Êtes-vous sûr qu’il ne s’agit pas de second degré, justement ?

    • Effectivement, dans le cas des Indestructibles au moins, il y a une certaine forme de second degré. Robert Parr se comporte par exemple souvent comme le « macho de base » (lorsqu’il met une main au fesses de sa femme ou qu’il lit le journal pendant qu’elle passe l’aspirateur), et le film semble rire de ce comportement « archaïque ». Mais pour bien comprendre la portée de ce genre de détails, il faut à mon avis les replacer au sein de l’esprit plus général du film. Le réalisateur a situé l’histoire dans les années 60 pour rendre hommage aux comic books qu’il lisait dans sa jeunesse, et dont le sexisme est aujourd’hui évident pour (presque) tout le monde. Il y a ainsi un regard amusé (et peut-être même un peu nostalgique…) sur ce sexisme caricatural du temps où les mecs étaient tous des machos, temps duquel nous sommes bien évidemment sortis, nous les êtres éclairés du 21ème siècle…
      Peut-être que le film se moque ainsi d’un sexisme caricatural sans voir qu’il remobilise des schémas profondément sexistes (par exemple dans sa conclusion profondément patriarcale où papa retrouve sa virilité perdue et sa place de dominant au sein de la famille avec la bénédiction de sa femme). Si ce n’est pas le cas, cela voudrait dire que le film fonctionne entièrement au second degré et que nous sommes invités à prendre TOUT son sexisme au second degré. Or ça, j’en doute fort…
      Je dirais qu’au final que le film se fonde peut-être sur une sorte d’ambiguïté qui permet à différents publics d’en faire des lectures différentes. D’un côté, il y a le niveau de lecture « premier degré » (qui vise sûrement principalement les enfants) où l’on suit les exploits virils d’un père qui tape du robot, bientôt assisté de sa famille sur laquelle il règne en bon patriarche. Et de l’autre, il y a tous les clins d’œils et références aux comics des années 60, qui sont par définition destinés aux parents qui amènent leurs enfants voir le film au cinéma. Du coup, tout le monde est content, parents comme enfants. Sauf qu’en attendant les enfants se sont vu-e-s servir une heure et demi de sexisme outrancier sans qu’aucun moyen ne soit mis à leur disposition pour mettre à distance ces représentations scandaleuses…

  4. Votre article est intéressant, mais franchement, vous en faites un peu trop non ? Je connais bien les Indestructibles (que j’aime beaucoup) et je trouve que pour les besoins de votre démonstration, vous avez tendance à sur-interpréter pas mal de choses ou à les présenter de façon biaisée. A la base, Les Indestructibles est un film léger et très drôle sur le décalage entre délires de super-héros et galères de famille. Il ne faut pas non plus bouder son plaisir ! Disney crée ses personnages de façon à ce que le plus grand nombre puisse s’y identifier. Dans ce film, il stéréotype la famille à l’ancienne, c’est vrai, mais dans d’autres (la Belle et la Bête, Mulan, Raiponce, Pocahontas), l’intrigue présente une vision très progressiste des rapports homme/femme !

    Pour moi il n’y a aucun scandale, il faut juste accepter que Disney soit un artiste avant d’être un éducateur. Personnellement, je conseille ce film à tous, vous passerez un très bon moment !

  5. Je ne commenterais pas les commentaires de cet articles (bien qu’ilq soient très intéressants), mais je tenais à féliciter Paul Rigouste pour son excellente analyse, ainsi que l’ensemble des administrateurs du blog pour leur super boulot.
    J’ai découvert ce site il y a un ou deux mois maintenant, et je dois dire que les articles, et surtout les commentaires-débats m’aident à voir plus clair ou différemment les choses. Développant des convictions féministes depuis environ deux ans (malgré un environnement pas vraiment machiste, mais assez conventionnel dans la répartition des rôles/tâches), cela m’intéresse beaucoup de pouvoir lire les discussions entre partisans de l’égalité, puisqu’il m’est presque impossible d’en discuter autour de moi, mes convictions étant ignorées, moquées (« arrête de nous gonfler avec ton féminisme! »), voire rabaissées.

    Bon, je vais arrêter de raconter ma vie pour donner donc mon opinion sur l’article.
    J’ai donc re-regardé Indestructibles avec mon petit frère (14 ans). Je l’avais déjà vu dans mon enfance et l’avait énormément apprécié. Mon plaisir a été gâché quand, aux lumières de ma prise de conscience, j’ai remarqué une histoire et des anecdotes à la misogynierevisitée… J’ai également gâché le plaisir de mon frère par mes remarques tout au long du film, dont il se fichait royalement…

    Bref, tout ça pour dire que vous m’avez aidée à voir plus en détail ce qui m’a dérangée dans Indestructibles, et que, comme beaucoup de vos articles, j’ai pu voir ce film sous un jour particulier et très… politique.

    • Bonjour Eva L,
      Je me permet de répondre à ton commentaire parce qu’il m’arrive à peu près la même expérience que toi depuis un moment.
      Je me suis toujours considérée comme féministe, et les manifestations de sexisme les plus « évidentes » (et encore, ça dépend pour qui) me sautaient aux yeux et m’agaçaient. Mais après avoir connu ce site, et d’autres qui sont souvent en lien ici et sur la toile, après avoir lu certains textes féministes et discuté avec des gens qui ne pensais pas du tout comme moi (la plupart des gens se disent « pour l’égalité homme-femme », mais dès qu’on creuse un peu…), j’ai commencé à voir du sexisme vraiment partout. Alors la question s’est posée: est-ce que je met du sexisme partout, ou est-ce qu’il y a effectivement du sexisme partout ? Je penche plutôt pour la deuxième réponse, personnellement. Nous sommes tellement conditionné au sexisme depuis toujours, que la plupart du temps, on ne le voit plus. Alors quand on ouvre les yeux, ce n’est pas facile, on passe pour la chieuse de service qui vient « gâcher le bonheur des gens » (comme tu le dis, avec ton frère) et on se fait rembarrer durement.
      En fait ça me fait penser au mythe de la caverne, de Platon (qui a été repris par le film Matrix, d’ailleurs) : celui qui prend conscience d’une certaine réalité veut partager cette réalité avec les autres, mais les autres préfèrent rester dans leur tranquille illusion plutôt que de devoir faire l’effort de découvrir la vérité. Evidemment c’est très prétentieux de comparer ma prise de conscience à cela, car je ne pense pas qu’on puisse parler de « vérité » dans l’opinion politique. Mais par rapport à ce que je ressens en tant que femme dans ce monde, c’est la vérité.
      Alors évidemment, on ne peut plus rien regarder de la même façon, et moi aussi beaucoup de mes films cultes se sont révélé être carrément nuls au niveau féminisme au deuxième visionnage. Mais je pense que cette prise de conscience est absolument essentielle.
      Voilà, je raconte un peu ma vie, mais je trouve ce sujet intéressant.

  6. En gros, vous reprochez aux productions culturelles de peindre la réalité telle qu’elle est et non telle que vous voudriez qu’elle soit ; et indirectement, le public de s’y reconnaître et d’apprécier.
    C’est dur hein ?

    Bisous égalitaristes.

    • Je crois que vous avez mal compris mon propos.
      Il est faux de dire que je « reproche aux productions culturelles de peindre la réalité telle qu’elle est ». Comme je le dis à plusieurs reprises, je trouve très bien que des productions culturelles traitent ainsi avec acuité des problèmes/contradictions que rencontrent réellement les spectateurs/trices dans leur vie (ici, les problèmes/contradictions liées aux bouleversements idéologiques touchant la structure familiale traditionnelle, notamment en ce qui concerne la place occupée par les pères). Et je trouve donc tout à fait logique que « le public s’y reconnaisse et apprécie » (je n’ai d’ailleurs absolument rien reproché au public, contrairement à ce que vous voulez me faire dire…).
      Ce qui me gène, ce sont les solutions que CERTAINS de ces films donnent à ces problèmes. J’insiste sur le « CERTAINS », car je vous rappelle que, loin de tous les mettre dans le même sac, j’ai au contraire bien insisté pour distinguer par exemple des films comme Moi, moche et méchant ou Shrek 4 qui me semblent politiquement plutôt progressistes, de films comme Le Monde de Nemo ou Les Indestructibles, qui me semblent à l’inverse plutôt réactionnaires (pour résumer de manière caricaturale, car la chose est évidemment plus complexe que peut le laisser entendre l’opposition binaire « progressiste/réactionnaire », comme j’essaie de le montrer dans mes articles).
      Les films font deux choses à mon avis : 1/ ils expriment des problèmes réels, des contradictions vécues par les spectateurs/trices, et font ainsi écho à leurs expériences personnelles, à leur vie, et 2/ ils gèrent ces problèmes, ces contradictions, en tenant un discours normatif sur la réalité qu’ils décrivent.
      En résumant le travail des films par l’expression « peindre la réalité », vous ignorez à mon avis totalement leur action normative (2/). Les films ne font pas que « peindre une réalité », ils l’élaborent et la réélaborent constamment (en travaillant les normes qui façonnent nos représentations et nos vies). Les films ne sont pas juste des reflets de la réalité, des normes d’une époque, mais ils transforment à leur tour ces normes, participant ainsi activement à leur élaboration.
      Nier cette deuxième fonction des films en en faisant un simple reflet de la réalité, c’est nier le rôle politique actif que joue le cinéma (entre autres) dans le façonnement de nos représentations. Admettre que le cinéma est politique, « c’est dur hein » ? 🙂

  7. J’aime beaucoup l’analyse de Shrek. Si la série des Shrek sont plus féministes que les Disney par exemple (ne serait-ce que parce qu’on y voit un homme donner le biberon ou changer des couches !), l’article montre très bien la façon dont le message féministe est finalement plutôt limité dans ce 4ème film.
    Vous auriez également pu vous attarder un peu plus sur le chat potté obèse. A mon avis, il n’est pas seulement là pour rappeler que les femmes dominent dans ce monde parallèle, il appuie aussi insidieusement le cliché de la « féministe n’ayant pas trouvé l’amour » en l’associant à celui de la « vieille fille (frustrée) à chats ». La Fiona mariée et mère n’éprouve pas le besoin de pouponner un chat jusqu’à le rendre malade. Il semblerait que Fiona célibataire, malgré sa force et son indépendance apparentes, ait un trop-plein d’affection à donner! Et non seulement elle materne le chat de façon exagérée et ridicule mais en plus ça ne lui rend pas service puisqu’il en devient obèse et impotent. D’une façon plutôt amusante, ça souligne l’idée de déséquilibre, voire d’anormalité, de la princesse n’ayant pas trouvé son sauveur.

  8. Même si le film fait parfois mine de tenir un discours féministe, celui-ci est totalement désamorcé par le comportement des personnages pendant tout le film. Au début, lors d’une interview pour la télé, Helen déclare haut et fort : « Laisser les hommes sauver le monde ? Pas question ! Pas question… ».

    Il me semble que les propos féministes d’Helen en font surtout une « straw feminist » en l’occurrence. La façon dont ils sont formulés donne l’impression que par féminisme elle refusera que le monde soit sauvé si ce n’est pas par une femme.
    Par ailleurs je trouve cette scène et la première apparition d’Helen dans le flashback assez problématiques, car j’ai l’impression que son côté indépendante, aventurière et un peu farouche sont là uniquement pour la rendre plus désirable aux yeux du public masculin. De fait, elle finit par se laisser « domestiquer » et, alors que son mari suit un long chemin initiatique pour retrouver sa virilité perdue et la réconcilier avec son rôle de père (d’une certaine manière), elle-même n’exprime aucune nostalgie pour ses années d’aventures et son ancienne personnalité ne ressurgit à aucun moment. Elle se contente de redevenir une héroïne pour suivre les traces de l’homme, ce qui n’est certainement pas une preuve d’indépendance et de féminisme.
    En d’autres termes, la version jeune d’Ellen est utilisée à la fois comme « straw feminist », puisque ses discours peuvent être interprétés comme idiots et dangereux, mais aussi comme ce que je qualifierais de « féministe racoleuse », puisque ses propos et son attitude ont pour but de faire fantasmer sur l’image de la femme forte et donner envie de la dompter. C’est d’ailleurs ce qui arrive parfois avec certaines utilisations de Catwoman ou d’autres de ses consœurs issues des comic books, qu’il s’agisse de superhéroïnes ou de supervillaines.

    • Oui je crois que je suis assez d’accord avec vous (après je ne me souviens plus assez du film pour m’avancer plus que ça). Merci beaucoup pour cette précision très intéressante.

  9. Je finis de lire la critique des « Indestructibles » et elle me fait vraiment rappeler à ce qu’un journaliste-sociologue américain a écrit en un article que « les hommes battent leur femme ou plutôt qu’ils s’adonnent à lire de la « pulp-fiction » à la « Edgar-Rice Burroughs » parce qu’ils n’ont plus de nègres à battre ou d’amérindiens à tuer. »

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Edgar_Rice_Burroughs

    … je vous jure! J’ai lu cela quand j’avais 16 ans en 1979 au journal « The National Enquire ».

    Mon ami George me dit un jour « si une histoire n’a pas de violence, ce n’est pas une histoire! »… c’est très déprimant cela… je suis très heureuse que je lis des « Shonen Ai »…

    La violence et la malchance des autres est-ceux-là qui nous donnent l’énergie à vivre? J’y pense énormément en illustrant mon conte, « Une fille aux pays des mâles soumis ». Je me considère comme une femme d’Itis quand je dessine ces histoires. Les femmes d’Itis veulent une utopie ou presque parce qu’elles s’efforcent à en y arriver et elles y croient!… et l’ennuie? Qu’est-ce que les filles, les femmes et leurs hommes tout-menus font à leur temps libres? C’est quoi leur culture ou leur joie de vivre et leur dynamiste? Et j’y conceptualise beaucoup… une masturbation intellection, quoi!… et qui m’aide profondément à la fin!

    C’est à vous, ici, à y penser aussi… pour aimer à élever des enfants ou à trouver ou à faire des choses culturelles sans violences, sans attritions ou sans misères humaines… comme spectacles.

    La critique de Shrek est bien!

    C’est vrai « en un monde où les femmes dominent, les hommes deviennent obèses »… « parce qu’elles n’ont pas besoin de chats pour engraisser »… ton dernier texte-commentaire à propos que les films donnent des solutions très perverses est très vrai!

    Je conclue… « Non! Je n’aime vraiment pas la manière que les illustrateurs et illustratrices ont placé Mirage « en le rôle à être malmenée »! »

  10. Marc-Olivier pelletier

    Je trouve que vous poussez le bouchon assez loin sur la conspiration patriarcale sur certain film d’animation. Parfois, les points scénaristiques qui tant à promouvoir le pouvoir patriarcale sont si subtile qu’un enfant peut facilement ne pas être assez influencé pour devenir un adulte refusant de participer au tâches domestiques ou un marie colérique. J’avoue que j’ai trouvé le roi triton dans la petite sirène violent et que je ne l’aimait pas comme père. Cependant, je croyais que Triton, en accèptant que sa fille Ariel fasse sa vie avec son prince, montrait qu’il admettait qu’il avait tord d’empêcher sa fille de sortir avec l’homme de ses rèves et qu’il était désolé d’avoir été trop sévère au point que je croyais qu’il ne recommencerais pu. Lorsque j,avais 8 ans lorsque j’écoutais Ariel ( je suis pourtant un garçon) j’ai crue comprendre que Triton était un père plus autoritaire que la norme des papas et que le père a appris de ses erreurs. Or, la façon dont tu amène ça, tu dis que Triton ne regrette pas d’avoir été limite méchante avec sa fille et qu’il restera toujours un despote colérique.

    • « Je trouve que vous poussez le bouchon assez loin sur la conspiration patriarcale sur certain film d’animation. »

      Je ne parle à aucun moment de « conspiration », je parle juste de patriarcat. C’est seulement vous qui parlez de « conspiration ». Les hommes n’ont pas besoin de se réunir secrètement pendant la nuit dans une cave éclairée à la bougie pour élaborer des stratégies leur permettant de conserver leur pouvoir. Ils ont conscience des intérêts qu’ils retirent de ce système de domination et œuvrent pour la plupart au maintien de ce système, que ce soit individuellement, ou collectivement dans les espaces où règnent l’entre soi masculin. Après il y en a des plus raffinés, qui se réunissent dans des associations masculinistes, mais ils ne sont qu’une infime minorité de la classe des hommes. La plupart défend très bien ces intérêts sans avoir besoin de faire partie d’une société secrète ou d’une asso masculiniste (et les producteurs, scénaristes, réalisateurs, acteurs, etc. de films n’échappent pas à la règle 🙂

      « Cependant, je croyais que Triton, en accèptant que sa fille Ariel fasse sa vie avec son prince, montrait qu’il admettait qu’il avait tord d’empêcher sa fille de sortir avec l’homme de ses rèves et qu’il était désolé d’avoir été trop sévère au point que je croyais qu’il ne recommencerais pu. »

      Oui, mais le problème (ou plutôt un des problèmes) c’est que tout ça reste très implicite. On n’a pas affaire à un film où un père se rend compte qu’il est horrible et essaie de changer. Jamais il ne dit à Ariel « je regrette d’avoir été un père horriblement dominateur, c’était entièrement de ma faute ». Du coup, j’ai l’impression que ce genre de scénario (que l’on retrouve quand même assez souvent http://www.lecinemaestpolitique.fr/quand-les-films-danimation-occultent-les-violences-masculines-intrafamiliales-i-la-petite-sirene-aladdin-la-belle-et-la-bete/ http://www.lecinemaestpolitique.fr/quand-les-films-danimation-occultent-les-violences-masculines-intrafamiliales-ii-lage-de-glace-4-hotel-transylvanie-les-croods/ ) laisse penser que tout ça c’est normal. C’est normal que les pères s’inquiètent et qu’ils soient du coup autoritaires, et après ça leur passe, et c’était pas bien grave tout ça. Y a un côté très essentialisant dans la répétition de ces récits je trouve. Un côté « les papas sont comme ça, c’est dans leur nature, ils passent par ces étapes mais après ils se rendent compte qu’à un moment, leur fille est grande et qu’ils doivent donc relâcher leur emprise ». Vous comprenez ce que je veux dire ?

  11. Une seule chose : dommage de ne pas avoir inclus le pouvoir de champs de force de Violet dans l’analyse du personnage, ça aurait pu être intéressant… Surtout que c’est la seule à avoir 2 pouvoirs dans la famille ! (et dans le film – à aprt Jack-Jack mais c’est plus anecdotique je pense car c’est un ressort comique pour moi)

  12. Je pense qu’il n’en a pas été fait mention parce que c’est un personnage féminin qui a reçu ce privilège, alors que la critique s’attarde sur les éléments « à charge ».
    Si c’était Flèche qui en possédait deux, il y aurait très probablement eu un paragraphe sur « la vison patriarcale du super-héroïsme imposée aux spectateurs, qui affirme que si exceptionnellement une femme peut être une super-héroïne, elle restera cantonnée à un rang subalterne chez les « super » comme le montre la distribution inégalitaire des pouvoirs parmi les enfants. Violette, alors même qu’elle n’est qu’une jeune adolescente, est montrée comme ne pouvant espérer rivaliser avec son frère, devant donc reproduire les schémas patriarcaux d’une génération à l’autre sans que sa personnalité puisse influer sur le cours des évènements.

    • Vous m’avez fait bien sourire ! J’ai un sentiment très ambivalent sur le contenu de ce site. Autant je trouve souvent les analyses fort justes et les causes défendues importantes, autant je trouve parfois que le propos devient délirant et que des approximations décrédibilisent l’ensemble au final (un exemple parmi d’autres : dans Raiponce, les scènes vue dans la bande-annonce auraient été soit disant écartées du montage final… Or certaines bandes-annonces contiennent de manière délibérée des séquences qui ne font pas partie du film à venir pour diverses raisons… voir « on connait la chanson » d’Alain Resnais et bien d’autres…).

  13. Un petit détail intéressant à noter, à titre d’anecdote, sur Shrek 4 : le « passage » du rugissement d’ogre au bruit avec le nez… On passe d’un symbole plutôt négatif (le rugissement d’ogre qui fait peur) à un symbole positif (le ralliement des ogres, le son agréable). C’est important pour moi de le signaler : en changeant son « signe », Shrek s’approprie les valeurs, peut être pas uniquement du matriarcat (puisqu’on voit que les ogres à la fin, même dans l’univers non parallèle, font ce bruit), mais aussi et surtout de paix et de bonheur (ses enfants, sa vie de famille), renonçant à une existence typique d’ogre terrorisant tout le monde.

  14. Et dans Indestructibles, ce qui est dénoncé ici est d’autant plus évident que Helen n’a pas seulement (comme les trois autres) des superpouvoirs, mais avait sa carrière de superhéroïne en tant qu’Elastic Girl.

    Donc en fait oui l’opposition c’est clairement père/mère, homme/femme. Et non pas un choix entre une vie badass et une vie « normale et ennuyeuse » (puisqu’Helen AUSSI avait une vie badass avant).

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