Auteur: Eld


Koizora (2007) : quand le romantisme justifie les violences faites aux femmes

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Koizora
, littéralement ciel de l’amour, est un film japonais sorti en 2007, de type romance dramatique, à destination du public féminin et adolescent. Suite à un énorme succès (troisième place au box-office, 3 millions de spectateurs en salles), la franchise fut déclinée en drama, en manga, en dramas étrangers …

Le film est lui-même l’adaptation d’un roman mobile (un roman envoyé en épisodes sur votre portable par sms)[1], soi-disant autobiographique ou du moins vendu comme tel. Le succès fut tel qu’il est considéré comme un des films grand public japonais les plus tristes de tous les temps : des kilomètres de pages de commentaires unanimes sur internet et de bouche à oreille vous assureront que plusieurs paquets de mouchoirs entiers seront nécessaires pour vous remettre de cette épreuve psychologique.

Je ne critiquerai pas ici la qualité de la romance ; d’une part c’est un concept subjectif, d’autre part, si on peut y trouver des lacunes, c’est de loin l’aspect le moins grave du film : Koizora est en effet rempli de messages politiques à vomir, et de toutes les soupes romantiques asiatiques que j’ai pu voir (c’est-à-dire beaucoup), celle-ci détient le record de la saleté des messages véhiculés.

Il est difficile de critiquer un film japonais vu par un prisme occidental, qui plus est féministe, donc plantons tout de suite le décor : le Japon est classé 101ème pays sur 135 en ce qui concerne l’égalité des sexes par le Forum économique mondial.

Comprenons ce chiffre ainsi : dans la société japonaise, l’accomplissement ultime des femmes est (censé être) le mariage et maternité. Travailler et avoir des enfants est pour ainsi dire impossible ou du moins très mal vu.[2]

Il en résulte assez logiquement une forte propagande un fort marketing relayant l’image de la « femme japonaise idéale » : mignonne, gentille, soumise. D’où le poids du marché du “manga pour fille” (shôjô), dont la substantifique moelle n’est autre que les romances entre lycéens.

Koizora n’a pas inventé la poudre et se place directement dans la lignée de ce type de scénario : une héroïne banale, gentille, mignonne et passive est amoureuse du garçon populaire / du badboy du lycée ; ce dernier finit par tomber amoureux d’elle également.

Là où le film innove, c’est qu’il parle aussi pêle-mêle de sexe, de viol, de grossesse, de fausse couche et de cancer d’une manière politiquement problématique … sous couvert de romantisme.

 Harcèlement et soumission sexuelle acceptés par amour

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L’héroïne s’appelle Mika, a quinze ans et n’a aucune personnalité. Mais vraiment aucune : elle est banale, n’a pas de passion, de centres d’intérêt, de goûts, de buts dans la vie. Il est vaguement évoqué qu’elle est accro à son portable. C’est tout.

Un jour elle perd ledit portable et le retrouve dans la bibliothèque du lycée. Tous ses numéros ont été effacés et quelqu’un soudain l’appelle : c’est une voix masculine qu’elle ne connaît pas, manifestement l’individu qui a retrouvé son téléphone et l’a posé sur la bibliothèque, mais il refuse de décliner son identité.

Puis ce sont les vacances d’été et l’individu continue d’appeler sans jamais se nommer, à toute heure et sans gêne : ni plus ni moins du harcèlement téléphonique.

Mika, d’abord énervée par ce comportement, se met subitement et sans raison à apprécier cela, jusqu’à raconter sa vie à l’inconnu. Elle va même jusqu’à confier : « je ne connais pas son identité, mais il semble être un garçon bien ».
La moralité suggérée étant : racontez vos vies aux harceleurs, votre prince charmant se cache peut-être parmi eux.

J’ai du mal à ne pas voir là-dedans une énième affirmation du type “non, mais le harcèlement c’est très exagéré, faut pas dramatiser quoi”.
Précisons à titre indicatif que, contrairement à ce que le bourrage de crâne médiatique essaie de nous faire croire, le harcèlement téléphonique est en France un délit passible d’un an de prison et de 15 000€ d’amende. [3]

On se doute bien de la suite de l’histoire : l’Inconnu décide de donner rendez-vous à Mika à la rentrée et … l’Inconnu n’est autre que Hiro, la racaille du lycée teinte en blonde.

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Les lycées japonais interdisent généralement les teintures capillaires claires : se teindre en blond est en soi un acte de rébellion et donc l’apanage des délinquants en tout genre.

Et Mika, effrayée par l’allure du type, s’enfuie en courant, alors même qu’elle racontait une minute plus tôt que c’était un garçon bien.

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En même temps, s’il te harcelait au téléphone, il fallait s’y attendre…

Mais bon, le hasard fait bien les choses, derrière ses airs de brute Hiro est un grand sensible qui plante des fleurs et fait des arcs-en-ciel (littéralement)
Ce qui fait instantanément chavirer le cœur de notre héroïne.

Quelques jours plus tard, Hiro sèche les cours avec Mika pour l’emmener chez lui et sans transition, ils couchent ensemble.

Enfin “ils”… Mika ne fait absolument rien, elle est immobile et se laisse faire du début à la fin. Elle ne refuse pas, mais n’accepte pas non plus ; elle semble avant tout sous le choc et dépassée par les évènements.

Est-elle consentante ? Nous n’en savons rien, il ne lui pose pas la question ; ça ne semble pas important. Au contraire, Hiro semble lui faire une fleur puisqu’il dit « je serai gentil avec toi », avant de se positionner en missionnaire, malgré l’air perdu de Mika. On est très loin du concept de rapport sexuel égalitaire : Mika n’est rien de plus qu’un réceptacle pour satisfaire les envies de Hiro. On ne sait rien de ses propres pensées, mis à part qu’elle a ressenti une « douleur tendre » (pas une tendresse douloureuse, notez la nuance). Le film enfonce le clou puisque Hiro prononce dans son sommeil le nom de “Saki”, son ex : Mika n’est donc qu’un substitut.

On entre dès le début du film dans une normalisation de la domination et de la soumission sexuelle : Mika ne sert qu’à satisfaire sexuellement Hiro, et c’est présenté comme normal puisqu’elle est amoureuse de lui. Son consentement, sa propre sensibilité, son propre plaisir, on s’en fout. Viol conjugal ? Mais non, c’est normal quand on aime.

 ea6ba36c047d2021a2c6580ba3b6878cViol ou romance ?

Et on enfonce encore le clou du romantisme justifiant le phallocentrisme, puisque Mika s’enfuie en pleurant après l’acte, mais reconsidère finalement la situation et envoie un sms à Hiro pour lui demander « Je peux te faire confiance hein ? » — ce à quoi il a la grandeur d’âme de répondre oui.

Culture du viol

Quelques jours plus tard, Mika a rendez-vous avec Hiro. Elle attend tranquillement à un arrêt de bus en plein milieu de la campagne (cherchez la logique) (il n’y en a pas), lorsque trois mecs déboulent et la violent dans un champ de coquelicots.

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Le champ de coquelicots étant un artifice pour rendre la scène moins glauque…

Deux choses sont à mettre en parallèle dans cette scène.
D’une part, ce viol (qui n’est d’ailleurs à aucun moment nommé en tant que tel) se place en opposition avec la scène précédente : finalement, le vrai viol, c’est dehors avec des inconnus, mais jamais avec son compagnon dans un lieu familier.

D’autre part, on veut représenter un viol certes, mais on le représente le moins choquant possible visuellement : champ de coquelicots (qui n’est pas du tout justifié scénaristiquement), campagne paisible, coucher de soleil …

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En fait, elle aurait pu s’endormir en fin d’après-midi dans les coquelicots, ç’aurait donné le même résultat …

Il y a ici une volonté parfaitement consciente de la part de la réalisatrice de ne pas choquer l’œil du spectateur, voire même d’esthétiser la scène, ce qui minimise finalement le viol : au fond, « ça ne semble pas si horrible » quand on le regarde …

Son chevalier blond arrive à la rescousse avec plusieurs heures de retard : le mal est fait.

La scène qui suit :

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Hiro semble souffrir d’avantage que Mika du fait qu’il n’a pas pu la protéger. La scène de viol est finalement un ressort pour héroïser Hiro : non seulement celui-ci venge Mika, mais il s’affirme dans la position de chevalier servant puisqu’il fait ça par amour (ce qui renforce implicitement l’idée que la première scène n’était pas un viol conjugal, mais une scène d’amour).

En effet, le chevalier blond veut venger sa belle : il retrouve les violeurs dans un garage (comment fait-il ? on n’en sait rien) et leur casse la gueule dans les règles de l’art. Puis il apprend que le viol fut commandité par son ex : Saki.

Ce plot twist est révoltant car on suggère qu’il suffit d’aller dire à un mec “va violer machine je te donne de l’argent” pour qu’il le fasse (c’est dire que les hommes ne sont que des prédateurs, des violeurs qui ne demandent qu’à ce qu’on leur ordonne d’aller attaquer des inconnues), et on reporte la faute du viol sur une fille.

En gros, les hommes sont justes des exécutants.
La véritable responsable du viol est une femme (!)

Cela dit, ce plot twist débouche sur une scène intéressante : elle est basée sur des concepts nauséabonds, mais c’est paradoxalement la scène la plus authentique du film en termes de jeux d’acteurs et d’émotions :

–    Hiro (balance par terre Saki) : « Mika, comment on la punit ? un mot de toi et je la tue » *virilité*
–    Mika : « Non, je ne veux pas te perdre, Hiro » (ce qui est logique : s’il la tue, il irait en prison. Enfin une réplique sensée)
—   La sœur de Hiro plaque violemment Saki contre le mur puis l’humilie en lui coupant les cheveux (et en la frappant).

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La scène a une part d’authenticité puisqu’elle s’inscrit dans une logique de vengeance (et de repenti) par l’humiliation, le déshonneur, ce qui est fondamental dans les mentalités japonaises.[4]
De plus, bien que l’enchaînement de ces scènes soit sans queue ni tête, la haine des personnages est légitime. Les acteurs l’interprètent très bien.

Mais voilà : alors que le passage à tabac des violeurs n’est que suggéré, on choisit de représenter dans sa globalité l’humiliation de Saki.

Le personnage de Saki sert un propos misogyne.

La faute du viol collectif est attribué à une femme. Pour autant, on ne sait rien du personnage : quels sont ces réels motifs ? Est-ce uniquement la jalousie qui la motive ? Comment s’est terminée sa relation avec Hiro ? À quoi ressemblait sa relation avec Hiro ?

Ce procédé dédouane les violeurs de leur crime (« Ce n’est pas de notre faute, c’est elle qui nous a donné de l’argent ») ; ils deviennent même victimes de l’hystérie d’une femme.
D’autre part, Saki attaque Mika qui ne lui a rien fait et qu’elle ne connaît même pas : on appuie ici le stéréotype des femmes forcément en compétition entre elles à cause des hommes, sans pour autant remettre en question les hommes eux-mêmes.

Mais la nuit n’est pas finie, et là, apprêtez-vous à vomir :

Hiro ramène Mika chez ses parents. Les parents de Mika amènent leur fille dans une clinique pour faire un test de grossesse. On lui dit « c’est bon Mika, tu n’es pas enceinte. Tu n’as pas à avoir honte ». Ils rentrent chez eux, l’affaire est réglée.

Pas de police, de justice, de plainte, de prison, d’hospitalisation, de suivi médical, de suivi psychologique ou psychiatrique. L’affaire aurait suffi pour mettre en prison quatre personnes, d’autant qu’on connaît leur identité, mais non.

Le viol collectif que subit Mika est minoré non seulement d’un point de vue judiciaire (au Japon le viol est un crime passible de trois à cinq ans de prison[5]) mais aussi d’un point de vue psychologique. Le viol est un traumatisme. Il laisse parfois à vie des séquelles psychologiques et physiques (on peut avoir le vagin détruit après un viol, bienvenue dans le monde réel). Toutes les victimes n’en guérissent pas, certaines ne parviennent jamais à se reconstruire.

Dans Koizora, tout suggère que le viol n’est rien de plus qu’un accident de la vie, un moment un peu difficile à passer comme un autre. Mika est même présentée comme chanceuse : elle peut se reposer sur Hiro pour surmonter cet « accident » (c’est dit mot pour mot)

Et voilà comment on met les pieds dans le plat de la culture du viol sous prétexte de romance.

 Capture d’écran 2015-02-09 à 15.45.27Rien de grave ?????

Ce traitement biaisé du viol est intolérable, répugnant et irresponsable.

Et encore, tout ce que je vous ai raconté n’a duré que trente minutes…

L’ijime romantique

Mika rate quelques journées de cours puis revient finalement au lycée grâce à la force de son amour pour Hiro (c’est présenté comme tel).

Pendant son absence, elle s’est littéralement « fait tailler une réputation de pute » : tous les tableaux des salles de classe sont remplis d’insultes et de “tu ne mérites pas Hiro, crève.”.

Cette situation est un exemple de ce qu’on appelle ijime, littéralement “intimidation”. Concrètement, c’est lorsque tout le groupe martyrise un individu désigné de celui-ci, pour une raison généralement floue[6]. Ce qui différencie principalement l’ijime du harcèlement scolaire au sens où nous l’entendons, c’est que le premier est par nature un effet de groupe : ne pas participer à l’intimidation de la victime désignée, c’est s’exclure du groupe (et donc devenir une victime potentielle). Ici le groupe est la classe entière. L’ijime est très fréquent dans les établissements scolaires japonais.[7]

L’ijime est donc un sujet sérieux qui mériterait d’être exploité autrement[8] que comme un prétexte pour faire réapparaître le prince charmant blond… Car aussitôt que Mika découvre les insultes sur le tableau de sa salle de classe, Hiro déboule, pète des tables et menace quiconque s’en prendra à sa meuf.

Capture d’écran 2015-02-09 à 16.01.30 Après le harcèlement et le viol … Même l’ijime a un potentiel romantique !!

Les raisons de la prise pour cible de Mika sont floues. On ne sait pas vraiment si les insultes se réfèrent au viol qu’elle a subi, ou bien si les rumeurs ont transformé l’information « Mika s’est faite violer » en « Mika couche avec plein d’hommes quelle pute », ou bien s’il s’agit de la jalousie des admiratrices de Hiro (à l’instar de Saki), ou encore si ça provient de Saki elle-même … Finalement, l’ijime n’est qu’un moyen d’héroïser Hiro encore une fois.

C’est minimiser toute la gravité du phénomène de l’ijime.

Après cela, Hiro prend par la main Mika, l’emmène à l’abri des regards dans la bibliothèque, et … et bien tout travail mérite salaire comme on dit, ils font à nouveau l’amour, à même la moquette.

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Non, on ne se remet pas d’un viol en une semaine. Koizora par cette scène minimise davantage encore l’impact physique et psychologique sur les victimes.

D’autre part, on enfonce toujours plus le personnage dans son statut d’objet sexuel, encore une fois justifié par la romance : quelle chanceuse cette Mika, avoir un tel prince charmant pour l’aider à se remettre de son « accident » !

Irresponsabilité idéalisée au profit de la réaffirmation des valeurs traditionnelles

Quelques temps plus tard … décidément le sort s’acharne sur notre héroïne : elle tombe enceinte.

Nos deux héros (de 16 ans, en première année de lycée) s’emballent un peu vite : Mika veut garder l’enfant, Hiro veut arrêter le lycée (où il allait rarement de toute manière) (c’est un rebelle) pour travailler et épouser Mika dès qu’ils seront majeurs. Il va jusqu’à se teindre les cheveux en bruns, ce qui signifie symboliquement rentrer dans le rang, afin de prouver sa bonne volonté.

Les parents de Mika, pragmatiques, refusent cette décision : ils rappellent aux deux adolescents qu’être parent ce n’est pas un jeu, que les études l’argent la crise et tout le tralala.

Ce retournement de situation évoque fatalement un message anti-avortement, mais celui-ci diffère un peu de la vision qu’on en a en Occident. En effet, Mika et Hiro ne veulent pas garder leur enfant dans l’idée très chrétienne de « préserver une vie » : l’enfant n’est en fait qu’un moyen d’accéder au statut de parent et donc de créer une famille, soit « le but ultime de la vie d’une femme » selon la société… Alors oui, Hiro s’y investit de la même façon, voire même d’avantage que Mika pour ce qui est des problèmes matériels, mais cela semble (encore une fois) un prétexte pour l’élever au rang de héros : non seulement il venge Mika mais il la protège, il l’aime, il lâche tout pour elle ; quel homme ! (sigh)

Mika est très rapidement cantonnée à une maternité mystifiée : elle doit se couper du monde pour se concentrer sur sa grossesse et ne doit pas être altérée par les considérations matérielles (à savoir comment gagner les sous pour élever le gosse).

Je vois surtout dans l’attitude de Mika et Hiro une décision précipitée, irréfléchie et irresponsable comme on peut en faire facilement à seize ans.

En revanche, le mauvais rôle attribué aux parents rend le message pernicieux : les adolescents deviennent les victimes incomprises dans leur noble décision de fonder une famille, face à des parents oppresseurs. Il s’agit en fait d’une réaffirmation implicite des valeurs ultra-traditionnelles chez les jeunes : en faisant passer la grossesse de Mika pour un choix non influencé par le cadre familial, on fait croire que des valeurs traditionalistes rigoristes (ne pas avorter, fonder tôt une famille à la structure patriarcale moralement correcte) sont des aspirations naturelles de la jeunesse, voire même un acte de rébellion émancipateur (ce qui est encore pire).

Le film fait en effet bien comprendre que Mika, en ayant son enfant, rejoindra sans attendre le grand cercle convoité des femmes au foyer, et c’est présenté comme merveilleux : dans une société où « la grande majorité [des femmes] disent qu’elles veulent se marier et être en mesure de se reposer sur leur mari pour les besoins financiers »[9], trouver jeune un mari évite finalement les complications ultérieures (travailler, chercher un bon parti alors que le taux de célibat augmente, « horloge biologique », tout ça).

Bref, la grossesse non désirée devient une opportunité romantique : nos héros auront une famille et se marieront.

À aucun moment la puérilité de la décision n’est considérée : Mika reste passive, elle ne se pose aucune question pratique et ne désire pas l’enfant pour ce qu’il est mais pour le statut qu’il lui apporte (être mère) et le statut qu’il apporte à son couple (une famille).
Le manque manifeste de contraception n’est pas non plus évoqué.

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Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants …

 Cette idéalisation de la grossesse accidentelle est à la fois irresponsable et porteuse d’un message à peine dissimulé affirmant la famille « conventionnelle » comme meilleure (voire unique) perspective de vie.

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Mais les ennuis ne sont pas terminés.

Quelques jours plus tard, Saki, l’ex hystérique, folle, jalouse et désespérée de Hiro, met par terre Mika dans un accès de rage. Cela suffit pour lui provoquer une fausse couche précoce le soir de Noël.

Après quelques pleurs, Mika et Hiro posent une stèle pour leur enfant perdu et se promettent de revenir prier chaque année, à Noël, jusqu’à ce « qu’un autre le remplace » (preuve donc que l’enfant n’est qu’un outil : l’important est d’officialiser leur relation par la formation d’une famille)

D’une part, on peut se poser la question du réalisme de la fausse couche de Mika : les interruptions involontaires de grossesse, au stade embryonnaire, sont rarement dues à des interventions extérieures. C’est à se demander si on ne place pas volontairement Mika dans le rôle de la petite chose fragile à protéger parce qu’elle attend un bébé.

D’autre part, on pourrait s’étendre longtemps sur l’impact physique et psychologique que peut provoquer une fausse couche… [10] Mais non. Dans Koizora, aucune des violences subies par les femmes n’est vraiment grave. Finalement, la fausse couche n’est qu’un moyen de rendre dramatique l’histoire d’amour. Encore un propos parfaitement irresponsable.

Résignation et infantilisation

Peu de temps après sa fausse couche, Hiro rompt avec Mika d’un coup, sans donner de raison.

Et Mika finit par l’accepter sans réussir à mettre la main sur le pourquoi du comment.

Alors qu’ils se juraient amour et lune de miel un mois auparavant, Mika finit par accepter que Hiro l’ignore comme si elle était une crotte disgracieuse sur le trottoir. Elle retourne à une vie insipide, morne mais ordinaire.

La passivité totale de Mika rend le comportement de Hiro acceptable : en fait c’est normal qu’il l’ignore et la méprise puisque les histoires d’amour sont souvent tristes : Mika doit se résigner.

On a pourtant droit à une flopée de remarques machistes (exemple « J’ai juste envie de m’éclater avec d’autres femmes. Tu es une femme. Même si je t’expliquais, tu ne comprendrais pas. ») ainsi qu’à des comportements violents injustifiés (« Nous ne nous connaissons plus. / N’approche pas. / Je ne sècherai plus tes larmes »). 

Malgré cela, Hiro n’est pas présenté comme fautif.

Il finit même par reporter la faute sur Mika : « Tu as embrassé Nozomu hein ? » alors qu’en réalité, c’est ce dernier qui a embrassé Mika de force un soir où il était ivre mort.

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Donc en résumé, si je te largue comme un connard sans donner de raison, c’est de ta faute en fait …

Hiro semble dédouané de toute responsabilité, et Mika se résigne : elle dit textuellement « Si c’est comme ça que se finissent les histoires d’amour, je ne veux plus tomber amoureuse ».

Promesse qu’elle tient jusqu’à ce qu’un garçon du nom du Yu jette son dévolu sur elle.

On assiste d’ailleurs à une scène d’un pragmatisme particulièrement effrayant : une amie de Mika propose à cette dernière d’assister à une fête “où il y aura des garçons”, Mika refuse, son amie insiste : « Sortir avec un autre garçon t’aidera à oublier Hiro » (mieux vaut être en couple avec n’importe qui que célibataire, quoi…)

Le personnage de Mika ne vit que par l’intermédiaire des hommes : quand ce n’est pas Hiro, c’est Yu ; elle n’a strictement aucune autonomie.

Effectivement, elle a besoin d’un autre homme : d’une part pour « soigner son chagrin d’amour », d’autre part pour avoir un but dans la vie ; Mika décide d’aller dans la même université que Yu. Pour y étudier quoi ? On ne sait pas. Elle doit juste suivre un homme, quel qu’il soit.

Seulement voilà, Yu est l’opposé total d’Hiro : brillant étudiant à l’université, gentil, respectueux, sincère. Yu a une gentillesse désintéressée : il ne force Mika à rien, surtout pas au sexe, et aucune scène de sexe entre eux n’est suggérée.
Il est tellement respectueux qu’il accepte le choix de Mika de le larguer comme un malpropre pour retourner avec Hiro après deux ans de relation.

Le problème est qu’on rend peu attirant un type gentil et respectueux (et respectable d’ailleurs), en opposition avec un homme violent et dominateur qui est au contraire rendu désirable. Yu tient explicitement le rôle de bouche-trou : en attendant de retrouver un jour Hiro, Mika prend ce qui lui tombe sous la main.

En fait, non seulement on rend acceptable un type qui traite sa petite-amie comme de la merde, mais on l’élève au rang d’idéal. Ce qui a deux effets pervers : on encourage les filles à préférer les hommes violents à ceux respectueux, et on dit aux garçons que pour plaire à une fille il faut la dominer. Les types respectables qui oseraient (grands fous !) traiter une fille comme leur égal ne sont bons qu’à passer le temps.

En résumé, le « second amour » (citation) de Mika sert malgré lui des propos phallocratiques éhontés …

 koizora 023Il est tellement gentil qu’il culpabilise …

 Bref, après deux ans à abuser de la gentillesse sincère de Yu, Mika le largue car … elle apprend que Hiro a un cancer et s’apprête à mourir tragiquement.

Plot twist : Hiro a un cancer depuis deux ans et a rompu avec Mika pour ne pas la faire souffrir car « tu aurais pleuré en l’apprenant et je déteste te voir pleurer ».

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Mika, personnage censé avoir vécu plus d’horreurs que le commun des mortels, est infantilisée à l’absurde. Hiro lui cache sa mort pour soi-disant l’empêcher de souffrir, (car c’est une faible femme), mais la fait tout de même souffrir puisqu’elle aurait forcément fini par l’apprendre, et la fait même doublement souffrir puisqu’il l’a jetée sans raison.

Donc voilà, un comportement misogyne de base (je te largue comme une merde) est transformé en sacrifice héroïque (je t’ai larguée mais c’était pour ton bien, regarde comme je souffre).

Cela suggère que toutes les souffrances de Mika ne seront jamais rien en comparaison à celle de Hiro ; ce qui minimise encore une fois les violences subies par Mika.

Malgré ce qu’elle a traversé, elle souffrira toujours moins que Hiro ; il est donc de son devoir de s’occuper de lui, et ce de manière inconditionnelle : Mika laisse tomber ses études pour s’occuper de Hiro à temps plein les deux mois qu’il lui reste à vivre, et finit même par se marier avec.

Mika se place donc dans la logique de la “copine-infirmière”, c’est-à-dire la fille qui soigne les blessures de son homme, alors que Hiro n’a pas fait grand-chose pour soigner celles de Mika (il les a même empirées).

Puis Hiro meurt et Mika manque de se jeter d’un pont (littéralement, je vous jure).

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Mais elle est sauvée par un vol de colombes symbolisant l’âme d’Hiro veillant sur elle. Infantilisation à nouveau.

En gros, Koizora rend les femmes totalement dépendantes de leur homme : quand il meurt, elles n’ont plus de raison de vivre. C’est dire que lorsque Mika était en couple avec Yu, elle avait encore une raison de vivre puisqu’elle avait l’espoir de retourner avec Hiro (message des plus gerbants, merci)

Le film se conclut sur un aperçu de Mika retournant vivre chez ses parents à la campagne ; de femme mariée, désormais veuve, elle reprend ainsi son statut et son rôle de fille.

Conclusion

En le comparant aux films/mangas/dramas romantiques japonais destinés aux adolescentes, Koizora n’a d’une part rien d’original, et d’autre part transmet globalement le même message : toute femme ne doit se préoccuper que de son homme ou d’en avoir un. Le film a clairement basé son succès sur l’utilisation grossière du thème de la mort d’un être aimé et l’argument commercial de la fiction tirée d’une histoire vraie.

Koizora est en revanche plus pernicieux que les soupes habituelles car le romantisme semble justifier toutes les dérives phallocratiques possibles et imaginables ; le viol y est minimisé de façon scandaleuse, de même que le harcèlement, l’ijime et les fausses couches. À tel point que le film entier s’inscrit finalement dans une banalisation et une justification des violences faites aux femmes.

 Eld


[1]                Concept inventé par les japonais au début des années 2000. D’après Wikipédia, « ce type de littérature vient du Japon, où il est devenu un genre littéraire populaire. Cependant, son succès s’est répandu internationalement, notamment en Chine, aux Etats-Unis, en Allemagne et en Afrique du du Sud. Les chapitres sont composés de 70 à 100 mots chacun. Les romans mobiles ont débuté en étant lus et écrits par des jeunes femmes, et traitent des sujets de fiction romantique tels que les relations amoureuses, les viols, les triangles amoureux et la grossesse. » (traduction)

[2]                Pour citer d’autres chiffres, un tiers seulement des japonaises ont un emploi à temps plein. Plus de la moitié des femmes arrêtent de travailler après leur mariage ou bien leur premier enfant (et ne recommencent pas).

Voir l’étude de Yamada Masahiro, L’impact des clivages sociaux sur la formation des familles, traduite en français ici : http://www.nippon.com/fr/in-depth/a01002/

[3]                Voire http://vosdroits.service-public.fr/particuliers/F32235.xhtml

[4] On peut mettre en parallèle cette humiliation/vengeance avec un cas réel (loin d’être isolé)  : en 2013, Minegishi Minami, membre du girls-band japonais AKB48, s’est rasée le crâne pour se repentir de sa « faute » (avoir passé la nuit chez un garçon membre d’un boys-band, ce que lui interdit théoriquement son contrat) …
http://www.nautiljon.com/actualite/musique/%5Bmaj%5D+une+membre+des+akb48+se+rase+la+tête+pour+expier+ses+fautes+!-2518.html

[5] La ministre de la Justice japonaise cherche en ce moment même à durcir la loi à propos des crimes sexuels (http://www.japoninfos.com/vers-un-durcissement-de-la-loi-contre-les-crimes-sexuels-07102014.html)

[6]                Il s’agit d’exclure toute personne présentant une quelconque différence avec la norme du groupe, comme l’illustre l’expression japonaise consacrée « le clou qui dépasse appelle le marteau »

[7]                D’après une enquête réalisée en 1995, 77% des lycéens affirment avoir été personnellement témoins de séances d’ijime, et 32% reconnaissent avoir eux-mêmes brimé leurs camarades.

[8]                Voire par exemple le drama LIFE, qui fait une lecture authentique et scénaristiquement impeccable de ce phénomène.

[9] D’après Yamada Masahiro http://www.nippon.com/fr/in-depth/a01002/?pnum=3

[10]              Voir par exemple ce témoignage : http://www.madmoizelle.com/fausse-couche-temoignage-213160