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Love the way you lie (2010) : La souffrance d’Eminem

Réalisé par Joseph Kahn à partir d’une chanson écrite par Eminem, ce clip aborde de front le problème de la violence conjugale. Megan Fox et Dominic Monaghan y incarnent un couple déchiré et passionné qui ne parvient pas à sortir de la spirale de la violence dans laquelle il s’est enfermé. Le propos résonne d’autant plus que Eminem et Rihanna, les deux  interprètes de la chanson, ont fait l’expérience de cette situation de l’intérieur (Eminem a battu son ex-femme et Rihanna a été frappée notamment par le rappeur Chris Brown)[1]. Lorsqu’on sait en plus que l’actrice Megan Fox a reversé le cachet Sojourn House, une maison d’accueil pour les femmes battues et leurs enfants[2], on ne peut qu’être bien disposé à l’égard de ce clip. Car malgré son importance énorme dans notre société, le phénomène de la violence conjugale ne fait encore l’objet que de très peu d’études, de statistiques, comme de reportages dans les médias ou de représentations dans les productions culturelles[3]. Le patriarcat refoule ainsi massivement l’un de ses aspects les plus difficilement justifiable, et on peut donc déjà reconnaître à ce clip le mérite d’aborder le sujet. Sauf qu’il ne suffit pas de parler de la violence conjugale pour lutter contre elle. La représentation qu’on en propose, le point de vue duquel on se place ou les explications qu’on en donne ont une importance déterminante sur le sens du discours produit. Et dans ce clip, tous ces paramètres sont malheureusement loin d’orienter le propos dans la direction progressiste que l’on attendait.

Une responsabilité partagée

Dès les premières paroles, le clip prend une direction plus que douteuse. Rihanna entonne son refrain :

Just gonna stand there and watch me burn
Well that’s alright because I like the way it hurts
Just gonna stand there and hear me cry
Well that’s alright because I love the way you lie

Que l’on peut traduire ainsi :

Tu vas juste rester là et me regarder brûler
Après tout, ce n’est rien parce que j’aime comme ça fait mal
Tu vas juste rester là et m’écouter pleurer
Après tout, ce n’est rien parce que j’adore comment tu mens

Par ces paroles précieuses (puisque ce sont les seules qui lui seront accordées dans l’ensemble de la chanson), le personnage féminin reconnaît aimer les mensonges et les violences qu’il subit de la part de son partenaire masculin. D’emblée, la femme se désigne donc elle-même comme masochiste, confortant par là un des préjugés sexistes les plus répandus au sujet des femmes battues. L’effet de cette déclaration inaugurale (qui reviendra tout au long de la chanson puisqu’elle en constitue le refrain) est de faire porter à la femme une part de responsabilité dans les violences qu’elle subit, et de déresponsabiliser ainsi en partie l’homme qui les inflige.

La première scène du clip qui suit cette introduction nous montre Megan Fox et Dominic Monaghan couchés sur le lit conjugal. Elle ouvre les yeux et s’aperçoit qu’il a le numéro de téléphone d’une autre fille griffonné sur sa main. Elle se lève en le repoussant brusquement et commence une violente crise de jalousie : elle le frappe, puis lui crache au visage lorsqu’il essaie de la maîtriser. Le premier acte de violence que nous montre le clip est donc celui de la femme sur son compagnon. Ainsi, sa violence à lui apparaît comme une simple réaction à sa violence à elle, ce qui est encore très loin de la réalité statistique de l’origine des violences conjugales.

Dans la suite du clip, le masochisme annoncé par le refrain de Rihanna est illustré en images. Après avoir plaqué la femme contre le mur pour tenter de la maîtriser, l’homme donne un violent coup de poing à côté de son visage. Loin de la repousser, cette violence semble l’exciter puisque celle-ci se met à embrasser fougueusement son partenaire. S’ensuit un montage en parallèle où s’entremêlent sexe et violence au point qu’il devient rapidement difficile de distinguer les deux. Si la femme réagit ainsi aux violences de son partenaire, comment peut-on blâmer ce dernier de les reproduire ?

 

 

La femme masochiste

La responsabilité que la chanson attribue à la femme est pour finir symbolisée par la métaphore du feu qui revient tout au long du clip. Au début, on voit Megan Fox assise seule dans son salon, fascinée par une flamme qu’elle tient entre ses mains. Cette fascination est évidemment la métaphore de la fascination masochiste de la femme pour la violence masculine. C’est donc elle qui est en dernier lieu la responsable de l’enfermement de ce couple dans la spirale de la violence. C’est elle qui « joue avec le feu » alors qu’elle pourrait partir. A la fin, cette violence qu’elle tenait entre ses mains lui échappera et tout s’enflammera : leur maison, elle, et surtout lui. En faisant de la femme la seule maîtresse du feu, le clip reconduit donc par son imagerie l’idée d’une responsabilité féminine de la violence conjugale.

 

A trop jouer avec le feu…

Un point de vue masculin

Comme on l’a dit, celui qui brûle le plus à la fin, c’est l’homme. C’est donc lui qui est, pour le clip, la principale victime de la violence conjugale. La chose est claire au niveau des paroles, puisque celles-ci ne sont qu’un monologue d’Eminem décrivant en long et en large sa souffrance, sa culpabilité et son impuissance (« Je ne peux pas te dire de quoi il s’agit vraiment / Je peux seulement te dire l’effet que ça me fait / Et à présent, c’est comme une lame en acier dans mon artère / Je ne peux pas respirer mais je me bats encore tant que je le peux / etc. »). Les images disent la même chose. On voit Dominic Monaghan sombrer dans l’alcoolisme (il boit, vole des bouteilles au supermarché), regarder dans le vide ou encore hurler de rage et de douleur. Eminem chante quant à lui au milieu d’un champ ensoleillé, dans une tragique solitude dont il ne peut sortir.

 La souffrance masculine

Notre propos n’est pas ici de nier la souffrance réelle de beaucoup d’hommes qui battent leur femme, mais juste de pointer le parti-pris du clip qui se concentre quasi-exclusivement sur la souffrance masculine, au point d’en venir presque à occulter le fait que, lorsqu’un homme bat une femme, c’est tout de même généralement la femme qui souffre le plus… Certes, le but du clip n’est pas de se livrer une analyse sociologique de la violence conjugale, mais seulement d’en témoigner, de nous faire vivre ce phénomène de l’intérieur. Le point de vue est donc résolument subjectif. Mais le problème est que le point de vue adopté ici est exclusivement masculin. Rien d’étonnant quand on se rappelle que la chanson a été écrite par un homme (Eminem) et mise en clip par un autre homme (Joseph Kahn).

Pour résumer, ce qui est ennuyeux ici, ce n’est pas le choix d’un point de vue subjectif, ni même que ce point de vue soit celui de l’homme, mais c’est surtout que ce point de vue soit le seul adopté. En effet, lorsqu’on ne présente une situation que sous un seul angle, ce point de vue particulier risque de passer très rapidement pour « la réalité ». Si ce clip n’était qu’un clip parmi d’autres traitant eux aussi de la question de la violence conjugale mais d’un autre point de vue, son parti-pris serait déjà un peu moins gênant. Mais c’est malheureusement loin d’être le cas, et on peut donc légitimement s’inquiéter de l’influence de ce clip sur les représentations que se feront adolescents et adolescentes de ce phénomène social auquel beaucoup d’entre eux/elles seront confronté-e-s.

Un amour fusionnel et impossible

Au final, le discours du clip revient à faire tenir l’origine de cette violence (réciproque) dans l’amour fou et destructeur que cet homme et cette femme éprouvent l’un pour l’autre. Des deux côtés, la volonté de possession exclusive de l’autre mène à de violentes crises de jalousie (elle dans le lit, lui dans le bar). Si ces deux êtres s’entredéchirent, c’est avant tout parce qu’ils aiment si passionnément que cet amour les rend fou (« As tu déjà aimé quelqu’un si fort / Que tu arrives à peine à respirer quand tu es avec elle ? »  ; « Super défoncé à l’amour, ivre de haine / C’est comme si je sniffais de la peinture / Et plus je souffre, plus j’aime ça », etc.). C’est pour ça que même au cœur de la plus grande violence, le désir qu’ils ont l’un pour l’autre prend le dessus. La symbolique du feu peut être interprétée dans le même sens. La flamme que Megan Fox tient dans ses mains au début est aussi la flamme de leur amour. Lorsqu’elle tentera de l’éteindre à la fin du clip, tout s’enflammera, car on ne peut maîtriser l’amour, à la fois source du plus grand bonheur comme de la plus grande souffrance.

Toute cette idéologie de l’Amour (avec un grand A), le clip la réactive sans jamais la critiquer. Au contraire, l’Amour y est présenté comme une sorte de fatalité à laquelle les humains de peuvent rien, une sorte de malédiction les vouant à un sort tragique (« Peut être que c’est ce qui arrive quand une tornade rencontre un volcan »). Mais on peut très bien s’opposer à cette idéologie en soutenant que l’Amour est juste une construction sociale, et qu’il ne peut donc pas avoir ce caractère tragique que semble lui prêter le clip. Loin d’être un sentiment relevant d’une quelconque nature humaine universellement partagée, il est au contraire le produit de représentations propres à une culture et une époque particulière (et donc susceptibles d’être transformées). Certes, à une échelle individuelle, l’Amour s’impose le plus souvent comme une nécessité à laquelle on ne peut rien, mais cela ne doit pas nous faire oublier qu’à l’échelle de notre société, il n’a rien de nécessaire.

A partir de là, il peut être utile de s’interroger sur le rôle que peut avoir cette idéologie dans la perpétuation des violences conjugales. En effet, les représentations de l’Amour produites aujourd’hui souvent massivement hétérosexistes. L’Amour, c’est en effet le sentiment par lequel un homme et une femme sont uni-e-s par le lien affectif le plus fort qui puisse exister. Or quand on sait que les injonctions à l’amour hétérosexuel prennent beaucoup plus pour cibles les femmes que les hommes, ne doit-on pas commencer à douter de son innocence ? Ne serait-il pas le moyen le plus efficace trouvé par le patriarcat pour maintenir les femmes dépendantes des hommes, et donc sous leur domination ? Est-ce que ce n’est pas plus parce qu’elles aiment leur mari que les femmes battues restent avec lui, plus que par masochisme ?

Quel est en effet le discours dominant adressé aux femmes confrontées à la violence masculine ? « Soyez patiente et aimante, prenez sur vous, et vous parviendrez à le changer. C’est juste sa manière à lui d’exprimer son amour ». Par exemple, la majorité des romans de la collection Harlequin met en scène une femme parvenant à adoucir son amant à force de patience et d’abnégation[4]. Ou encore, dans La Belle et la Bête de Walt Disney, la femme parvient, grâce à son amour, à révéler le prince charmant qui sommeille dans le monstre au départ désagréable et violent avec elle. Or, malheureusement, la réalité est tout autre. L’amour inconditionnel des femmes pour leur mari ne met pas fin à la violence conjugale, il les fait juste rester plus longtemps auprès d’eux, à subir leurs coups[5].

Certes, le clip d’Eminem et de Rihanna ne présente pas l’Amour comme une solution, loin de là, puisqu’il est la force qui empêche les deux amants d’en finir avec leur relation destructrice. Mais reste que cette situation est posée comme une fatalité. L’Amour n’est jamais présenté pour ce qu’il est, une construction sociale que l’on pourrait déconstruire (et éventuellement reconstruire différemment). L’Amour est cette malédiction qui s’est emparée d’eux. Au final, pour le clip, ce n’est la faute de personne, et surtout pas du patriarcat. A tout cela on ne peut rien faire. Seul sous le soleil, le pauvre Eminem continue de se lamenter.


La tragique condition de l’homme

Paul Rigouste


[1] « C’est une chose dont nous avons tous les deux fait l’expérience, a commenté Rihanna à Access Hollywood, et chacun d’un point de vue opposé. Lui a pour ainsi dire vaincu le cycle de la violence domestique et ça, c’est quelque chose qu’on ne montre pas beaucoup aux gens » (cité dans http://www.tetu.com/actualites/people/love-the-way-you-lie-rihanna-et-eminem-jouent-avec-le-feu-17691)

[2] http://www.tetu.com/actualites/people/love-the-way-you-lie-rihanna-et-eminem-jouent-avec-le-feu-17691

[3] Pour un point sur les statistiques concernant les violences conjugales et les mécanismes de son occultation sous le patriarcat, voir l’excellent livre de Patrizia Romito, Un silence de mortes. La violence masculine occultée, paru aux éditions Syllepses.

[4] Cf. Tania Modleski, Loving With a Vengeance: Mass Produced Fantasies for Women

[5] Cf. par exemple les témoignages de femmes battues dans le documentaire La domination masculine, de Patric Jean.

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3 réponses à Love the way you lie (2010) : La souffrance d’Eminem

  1. La chanson Single Ladies (Put a ring on it) suffira sûrement à expliquer dans quels schémas la chanteuse se trouve… Vous avez dit Mainstream ?

  2. Il est vrai que la violence conjugale est un fait courant dont on parle très peu, et dans ce clip, on nous dit presque que la femme aime ce qui lui arrive, voire qu’elle le mérite, que c’est à elle de faire de les efforts, et que de toute manière, c’est de sa faute si elle n’a pas réussit à contrôler « la flamme » et qu’après tout, c’est son homme qui souffre le plus de cette violence.
    Je sais que ce n’est qu’un clip et que peu de gens l’analysent autant, mais je pense que ça envoie inconsciemment des messages, et que le contenu, qu’on y réfléchisse ou pas, est moralement discutable.

  3. Le pire est sans doute d’érotiser cette violence. La relation passionnelle doit exister dans 0,5% des cas de violence conjugale, en générale la femme reste non parce qu’elle est amoureuse (ce qui la place tout de même dans une situation où elle éprouve parfois du plaisir) mais parce qu’elle est soumise à son mari, par peur ou à force d’humiliations. En l’occurence le clip n’est que mise en scène .

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